Culture

Calm your enthusiasm

Dana Stevens, mis à jour le 05.07.2009 à 18 h 10

Oui, Larry David est dans un film de Woody Allen. Non, ce n’est pas la peine d’aller le voir.

Imaginez que les bobines d'«Annie Hall» aient été oubliées dans un sac en plastique rangé sous votre lit. Si vous les retrouviez aujourd'hui, trente ans plus tard, elles seraient dans un état de décomposition passablement avancé. Alvy Singer, le misanthrope attendrissant joué par Woody Allen, serait devenu prétentieux et méprisant; Annie, la jeune femme un peu naïve interprétée par Diane Keaton, se serait transformée en post-ado écervelée; et New York, cette ville avec une âme, se retrouverait à l'état de squelette en pièces détachées.

En d'autres termes, tout ça serait bon pour la poubelle, réflexion qui vient rapidement à l'esprit quand on regarde «Whatever Works». Et dans un sens, on peut dire que ce film prend la poussière depuis trente ans. Allen avait écrit le scénario à la fin des années 1970 pour le génial acteur Zero Mostel, mais ce dernier mourut trop tôt. A la fois film de jeunesse et œuvre tardive, «Whatever Works» vous amène naturellement à reconsidérer l'ensemble de la carrière de son auteur.

Les multiples t.o.c. de ce dernier, et de ses alter ego à l'écran, s'étant transformés en véritable trouble de la personnalité, un petit diagnostique rétroactif n'est pas inutile. Woody Allen a-t-il toujours traité ses personnages féminins avec un mépris aussi assumé? Les fins heureuses et imprégnées de nostalgie de ses bons films (Radio Days, Hannah et ses soeurs) étaient-elles en fait mièvres et faciles?

Le personnage le plus désagréable d'Allen

Cette fois, c'est Larry David qui joue Woody Allen. Son personnage, Boris Yellnikoff, un professeur de physique qui enseignait à Columbia, s'est progressivement coupé du monde et des plaisirs de la vie. Après avoir divorcé de sa riche et belle épouse suite à une tentative de suicide, il vit seul dans un taudis (c'est-à-dire un duplex avec des murs en brique, situé en plein centre de New York) et enseigne les échecs à des enfants (qu'il désigne par le doux nom de «vermines» doués d'une intelligence «de zombis»).

A la fois snob, rustre et grossier, Boris passe son temps à clamer sa supériorité intellectuelle tout en insultant quiconque lui adresse la parole. Au début et à la fin du film, il s'adresse même à la caméra pour accabler le public. Hautain et faussement excentrique, c'est le personnage le plus désagréable de Woody Allen depuis Kenneth Branagh dans « Celebrity» (je ne parle pas du protagoniste de «Deconstructing Harry», puisque tout personnage interprété par Allen est invariablement construit par ses films comme plus sympathique).

Mais la vie de Boris va changer quand il rencontre une fille du Sud qui s'est réfugiée sur son escalier de secours car elle n'a nulle part où aller. Melody St. Ann Celestine (Evan Rachel Wood) vient du Mississippi et porte des sweat-shirts avec des petits coeurs ou des débardeurs avec le mot «Smile» imprimé devant. Elle est spontanée, jolie, généreuse, mais bête à manger du foin, comme ne manque pas de le rappeler le scénario avec une régularité de montre suisse. Elle emménage dans l'appartement de Boris, lui fait des langoustines, écoute patiemment ses tirades de vieil aigri et, surprise, ils tombent amoureux l'un de l'autre de manière aussi improbable qu'asexuelle.

Un scénario étouffant

Sur ces entrefaites, la mère de Melody, Marietta (Patricia Clarkson), une grenouille de bénitier, débarque de sa campagne et essaie de caser sa fille avec un amoureux moins désagréable (Henry Cavill). Mais New York exerce une influence inattendue sur Marietta, ainsi que sur le père de Melody (Ed Begley Jr.), arrivé en ville peu après sa femme, avec qui il n'est plus en très bons termes. S'en suit un micmac sexuel rapidement survolé par un film assez court (92mn), même s'il semble bien plus long, surtout après l'arrivée de Begley, qui ouvre un troisième acte auquel on aimerait sincèrement s'intéresser.

L'idée de marier la persona comique de Woody Allen (l'empoté introverti) avec celle de Larry David (le vieux con patenté), était peut-être séduisante sur le papier, mais comme le remarque pompeusement Boris avant sa tentative de suicide, la vie ne se passe pas sur le papier. Enfin, peut-être que si. En tout cas, tout ça ne pourrait pas se passer ailleurs que dans un scénario de Woody Allen. Du coup, le nihilisme obsessionnel de Boris devient vite étouffant.

Des femmes sans aucune épaisseur

Et si Wood et Clarkson font ce qu'elles peuvent pour être charmantes, leurs rôles sont trop sexistes pour leur permettre de prendre une quelconque épaisseur. Même lorsque Melody commence à s'affirmer et à se débarrasser de l'influence pernicieuse de Boris, elle ne lui demande pas de cesser de la traiter de «majorette décérébrée», «dont la bêtise dépasse l'entendement». Elle se contente de supporter ses insultes avec bon cœur et le spectateur passe le dernier tiers du film à attendre qu'elle le remette enfin à sa place... Ce qui n'arrive jamais. Au moins, Annie Hall avait de la répartie et ne se laissait pas marcher sur les pieds.

Larry David a déclaré avoir prévenu Woody Allen qu'il n'était pas assez bon acteur pour jouer le rôle. Eh bien, il avait raison. C'est une chose d'interpréter son propre personnage dans des épisodes de 25 minutes, c'en est une autre de railler l'absurdité de l'univers pendant une heure et demie tout en passant pour un type au fond sympathique. Là, on a plutôt affaire à un donneur de leçon mesquin et pédant.

Où est passé le Woody Allen new-yorkais?

Pour couronner le tout, après quatre films tournés à l'étranger, Allen semble avoir perdu son rapport privilégié avec New York. Au lieu d'explorer et de nous faire aimer le quartier de Boris, il se contente de passer d'un coin touristique à un autre (la célèbre boulangerie Yonah Schimmel, une grande enseigne peinte à Chinatown, etc.), comme s'il tournait en studio.

Dans un portrait conjoint de Larry David et Woody Allen écrit pour le «New York Magazine», Mark Harris essaie de donner une certaine dignité à ce fiasco en s'interrogeant sur le déclin de l'humour juif. Mais si vous subissez, comme moi, 92 minutes de «Whatever Works» sans esquisser un sourire, ce n'est pas aux Juifs qu'il faudra en vouloir.

Cette critique de Dana Stevens, traduite par Sylvestre Meininger, a été publiée sur Slate.com le 19 juin 2009.

(Photo: Larry David dans Whatever Works, via Allociné)

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Dana Stevens
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