Culture

«Hitler n’a peut-être pas tué assez» de tziganes. Mais combien en a-t-il tué au juste?

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 23.07.2013 à 20 h 09

On estime entre 220.000 et 500.000 le nombre de «tziganes» exterminés en Europe, sur une population estimée de 1,5 million avant la guerre. Ça ne vous suffit pas, Gilles Bourdouleix?

Victime tsigane des expériences médicales nazies pour rendre l’eau de mer potable. Camp de concentration de Dachau, Allemagne, 1944. — National Archives and Records Administration, College Park, Md.

Victime tsigane des expériences médicales nazies pour rendre l’eau de mer potable. Camp de concentration de Dachau, Allemagne, 1944. — National Archives and Records Administration, College Park, Md.

Dimanche 21 juillet, alors qu’il visite un camp de gens du voyage sur sa commune, Gilles Bourdouleix, maire de Cholet et député se lâche: «Comme quoi, Hitler n’en a pas peut-être pas tué assez…» Ajoutant le lâchage à l’ignominie, il niera le lendemain avoir tenu ces propos avant d’être confondu par le journaliste qui publiera un extrait audio accablant. Il se défend aujourd’hui mollement en affirmant qu’on le traite souvent d’Hitler, et que c’est pas facile, facile. Il ne convainc personne, pas même son parti, qui envisage de l’exclure.

Ces propos, qui fleurent bon le comptoir du Balto après cinq pastis (que les tenanciers de tous les Balto de France nous excusent, ils ne sont pas responsables de propos tenus à leur comptoirs), sont naturellement intolérables dans la bouche d’un élu de la République française.

Mais si à quelque chose malheur pouvait être bon, ce serait de faire en sorte que le génocide de ces gens du voyage que l’on appelait alors Tziganes / Sinti soit mieux connu, en France comme ailleurs.

En Allemagne, les persécutions commencent dès 1935

Dans l’Allemagne hitlérienne, il ne faisait pas bon être communiste, encore moins être juif, alors tzigane... Le racisme qui s’exerce à leur égard, comme l’antisémitisme, ne sont pas des inventions des nazis. Mais il y a dans l’obsession raciale du régime d’Hitler une volonté de fonder ce racisme sur des critères scientifiques, qui confinent évidemment à la plus totale escroquerie intellectuelle. On établit ainsi des critères physiques qui permettraient de distinguer «le» Tzigane comme «le» juif de l’aryen, l’untermensch du surhomme.

Dès 1935, les tziganes sont privés de la nationalité allemande. On estime alors leur nombre à 20.000. Leur déportation vers des camps débute dès 1936. Une fois la guerre déclarée, les tziganes sont raflés dans toute l’Europe. C’est en décembre 1942 qu’est prise par Himmler la décision de déporter tous les tziganes du Grand Reich. Le docteur Robert Ritter, spécialiste de la biologie criminelle (cette «science» qui partait du postulat que les comportement criminels pouvaient s’expliquer par des questions biologiques et raciales) rend un rapport dans lequel il avance que les tziganes sont des dégénérés et qu’il convient de les écarter du reste de la population allemande pour éviter qu’ils ne la contaminent.  

En 1998, interrogé par Daniel Mermet sur France Inter, le docteur Hans Munsch, qui fut l’assistant du docteur Mengele à Auschwitz, tient des propos pour lesquels il sera condamné:

«On a, au début, porté les tziganes aux nues pour leur qualité et le don qu'ils avaient sur le plan musical, et qui, en partie, se vérifiait. Mais d'un autre côté, on a toujours pu constater que d'un point de vue moral, c'était de misérables minables […] Ils ont été liquidés parce qu'on est pas arrivés à bout d'eux. […] C'était pratiquement la seule solution possible.»

La persécution s'étend également dans les pays alliés de l'Axe ou occupés par l'Allemagne. Elle est particulièrement féroce dans les Balkans, le régime hongrois et les Oustachis croates massacrant des milliers de Roms et Sinti (tout en en déportant d’autres).

En France, un décret-loi promulgué le 6 avril 1940* interdit la circulation des nomades sur tout le territoire métropolitain. L’objectif était de contraindre les gens du voyage à la sédentarisation, et nombre d’entre eux se retrouvent internés. Les autorités ont quelques réticences à les enfermer, mais pas pour des motifs humanitaires: ils craignent qu’en rassemblant ces populations au même endroit, on ne favorise la naissance de bandes criminelles organisées, signe que les préjugés à l’encontre des tziganes ne sont pas présents qu’en Allemagne. Entre 1940 et 1945, on estime que 14.000 Tziganes français sont morts sur une population de 42.000.

Les experts ont du mal à se mettre d'accord sur le nombre de tziganes massacrés par les nazis et leurs alliés. Le site du Mémorial américain de l’Holocauste estime leur nombre à 220.000, mais d’autres chercheurs fixent la fourchette entre 500.000 et 1,5 million de victimes.

Le dernier chiffre paraît d’autant plus gros qu’il dépasse la population estimée des Roms/Tziganes d’Europe en 1939 (environ un million). Ce qui apparaît en tous cas certain, c’est que ce massacre, le Porajmos, a été très largement occulté et même minimisé.

Antoine Bourguilleau

NDLE: le décret-loi date bien du 6 avril 1940 et non pas mars, comme indiqué par erreur dans un premier temps.

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (64 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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