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Bondage, sadomasochisme, domination, soumission: est-ce dangereux?

Dans un club de Vienne, en Autriche, en 2010. REUTERS/Herwig Prammer

Dans un club de Vienne, en Autriche, en 2010. REUTERS/Herwig Prammer

Examinons les faits.

Au début de l’année, j’ai écrit deux articles consacrés au BDSM –bondage, domination/soumission, et sadomasochisme. J’y expliquais que selon moi, le BDSM, était intrinsèquement problématique et ne constituait pas une orientation sexuelle –contrairement à l’homosexualité.

Les défenseurs du BDSM –Dan Savage, Jessica Wakeman, Clarisse Thorn, Jillian Keenan, et des dizaines de lecteurs de Slate.com– m’ont écrit pour contester ces arguments.

Il y a deux mois, des psychologues néerlandais ont publié une étude consacrée aux excentriques sexuels et à la santé mentale. J’ai fait ma petite enquête. Il existe assez peu d’études quantitatives sur cette partie de la population; j’ai toutefois trouvé quelques travaux de bonne qualité susceptibles de clarifier le débat. Le BDSM est-il malsain? Examinons les faits.

1. Combien le BDSM compte-t-il d’adeptes? 

Il n’existe qu’une enquête sur échantillon aléatoire de bonne qualité sur la question. Elle a été réalisée en Australie, il y a une dizaine d’années. Près de 20.000 personnes (âgées de 16 ans à 59 ans) ont été interviewées par téléphone. A la question «avez-vous pratiqué le BD ou le SM» (ce qui signifie bondage et discipline, sadomasochisme, ou domination et soumission) 1,8% des hommes et 1,2% des femmes interrogés ont répondu par l’affirmative. En ne retenant que les personnes sexuellement actives, cette proportion n’augmentait guère (2% des hommes et 1,4% des femmes); 2,2% et 1,3% chez ceux et celles qui avaient eu un rapport sexuel au cours de l’année précédente.

Des proportions à peu près équivalentes à celles de la population homosexuelle active sexuellement, selon des études similaires. Dans l’étude australienne, les auteurs déclarent que «moins de 2% des hommes et des femmes» disent «avoir eu un partenaire de même sexe au cours de l’année précédente».

Le pourcentage des personnes affirmant avoir eu un rapport homosexuel (au cours de leur vie) était plus important: 6% chez les hommes, 9% pour les femmes; l’écart serait probablement comparable pour le BDSM. Dans l’étude néerlandaise, par exemple, 448 personnes ont remplies un questionnaire sur le BDSM via un site Web consacré aux secrets personnels. Au final, 3% d’ente elles ont «indiqué avoir pratiqué le BDSM».

2. Le BDSM constitue-t-il une orientation sexuelle? 

Dans mes précédents articles, j’ai expliqué en quoi l’homosexualité était fixe (autrement dit, une orientation sexuelle) et en quoi le BDSM était flexible (un mode de vie).

Les adeptes de cette activité m’ont rétorqué que le BDSM était une orientation à part entière. Mais lorsqu’on étudie les données disponibles, la balance penche franchement du côté de la flexibilité. Dans une étude réalisée auprès d’amateurs de BDSM finlandais, 27% des personnes interrogées ont affirmé que «seuls les rapports sexuels sadomasochistes pouvaient les satisfaire», mais seuls 5% d’entre elles ont déclaré «ne plus avoir de rapports sexuels ordinaires». Par ailleurs, 40% d’entre eux étaient passés d’une «préférence» ou d’un «comportement» à l’autre (pour citer les auteurs de l’étude) –du sadisme au masochisme ou vice-versa. Une autre étude –conduite en Californie du sud– a montré que «32% de l’échantillon a déclaré pratiquer le BDSM lors de moins d’un rapport sexuel sur deux, et que seuls 11,2% a affirmé que le BDSM constituait leur seule forme d’activité sexuelle».

Les amateurs occasionnels semblent donc largement surpasser en nombre la communauté centrale, pleinement consacrée au BDSM.

3. Le BDSM est-il dangereux?

Tout dépend de ce que l’on fait. Dans l’étude finlandaise, le bondage et la flagellation était monnaie courante: plus de 80% des personnes interrogées les avaient pratiqués au cours des douze derniers mois. Les pratiques plus risquées étaient beaucoup moins populaires: piercing (21%), marquage au fer (17%), hypoxyphilie (jeux de suffocation, asphyxie érotique: 17%), chocs électriques (15%), couteaux et lames de rasoir (13%).

Mêmes conclusions pour l’étude californienne: le bondage, le fouet et la fessée étaient très populaires (plus de 80% des participants les avaient pratiqués), mais les autres pratiques étaient plus rares: «jeux de flammes» (20%), «jeux de piercing» (20%), lacérations (14%), marquage au fer (9%) et scarification (5%).

Fait surprenant, certaines pratiques potentiellement dangereuses étaient assez courantes –«jeux électriques» (42%),  «mise en scène avec couteaux» (40%), et «jeux d’asphyxie» (27%)– mais dans bien des cas, les accessoires étaient sans doute factices. Il semble donc que seuls 20% de ces amateurs se lacèrent, se brûlent, s’électrocutent et s’asphyxient mutuellement.

Une minorité, certes –ce qui est tout de même quelque peu troublant. Dans l’échantillon finlandais, la proportion de personnes ayant affirmé avoir subi un abus sexuel –23% des femmes, 8% des hommes– s’avère particulièrement problématique. Selon les auteurs, «les participants ayant été victimes d’abus ont plus souvent été traités pour des blessures reçues pendant leurs rapports sexuels sadomasochiste que les autres participants; 11,1% contre 1,8%».

Les représentants de la communauté BDSM soulignent l’importance des «mots d’alerte» (ou «safeword»; signaux fixés à l’avance qui permettent à la personne attachée, fouettée ou dominée de manifester son intention de mettre un terme aux ébats. Dans l’étude finlandaise, 90% de l’échantillon a déclaré utiliser ces mots d’alerte «dans certains cas». Mais moins de la moitié a affirmé les utiliser «sans exception». Problématique, là encore.

4. Le BDSM nuit-il à la santé mentale? 

Dans l’ensemble, non. Les résultats des études varient; étudions-les donc une par une. L’étude californienne, conduite par Pamela Connolly (California Graduate Institute) a décelé un «niveau de narcissisme plus élevé» dans l’échantillon des adeptes du BDSM que dans l’ensemble de la population. Patricia Connolly estime que 30% des personnes interrogées constituaient des cas significatifs sur le plan clinique.

Théoriquement parlant, un narcissisme élevé peut trahir «un manque d’intérêt pour le “donnant-donnant” des rapports sociaux ordinaires», mais Patricia Connolly précise que ce narcissisme pourrait tout aussi bien être caractéristique d’une «personnalité forte comme d’une personnalité pathologique». Parmi l’échantillon de 132 personnes, seuls deux participants correspondaient aux critères du narcissisme pathologique; Patricia Connolly souligne par ailleurs «l’absence de pathologie “borderline”».

De la même manière, l’échantillon «a obtenu des scores relativement élevés pour l’ensemble des tests» permettant de détecter les symptômes dissociatifs, ce qui semble indiquer une «haute prévalence du syndrome dissociatif». Reste qu’un seul participant répondait aux critères du trouble de dissociation de l’identité.

L’échantillon a fait montre d’un «niveau de caractéristiques histrioniques beaucoup plus élevé» que le reste de la population, ce qui augmente le risque d’une «peur de l’autonomie véritable», un «besoin de signes répétés d’acceptation ou d’approbation», et d’une «recherche constante de stimulation et d’affection». Mais Connolly ajoute que ces résultats pourraient avoir été influencés par la géographie –dans la mesure où l’exhibitionnisme était alors favorisé et encouragé par la communauté BDSM de Los Angeles.

Patricia Connolly ne fait état d’aucunes différences significatives dans «la plupart des évaluations permettant de détecter le trouble de stress post-traumatique, le trouble obsessionnel compulsif, la dépression ou l’anxiété». Elle souligne qu’«aucun élément n’est venu étayer l’idée selon laquelle les troubles cliniques (dépression, anxiété, obsession-compulsion) sont plus courants» au sein de la communauté BDSM.

Une étude canadienne publiée la même année (2006) a elle-aussi défendu le BDSM. «Selon nos conclusions, la détresse psychologique et l’instabilité mentale ne sont pas plus courantes chez les masochistes que dans les autres groupes», écrivent les auteurs; «nous n’avons pas observé d’élémets permettant de confirmer l’idée selon laquelle les masochistes sont plus susceptibles de s’adonner à des activités ayant pour but de fuir la réalité, telle que la consommation de drogue». Par ailleurs, «les sadomasochistes interrogés ont obtenus des scores équivalents ou inférieurs au groupe de comparaison (non sadomasochistes) sur les questions relatives à l’autoritarisme». Les auteurs reconnaissent toutefois que la petite taille de leur échantillon (93 personnes) a constitué un handicap statistique, les empêchant d’établir de claires différences entre les deux groupes.

L’étude néerlandaise, qui a interrogé des centaines d’adeptes du BDSM sur un forum en ligne, a constaté que les excentriques du sexe jouissaient en réalité d’un meilleur équilibre psychologique que le groupe de contrôle (adeptes du sexe traditionnel).

«Le groupe BDSM a obtenu de meilleurs résultats que le groupe de contrôle dans les catégories Extraversion, Ouverture à l’expérience et Application, et des résultats moins élevés dans les catégories Névrose et Amabilité», expliquent les auteurs. Le groupe BDSM était par ailleurs moins sensibles au rejet (même les adeptes de la soumission n’ont pas obtenu de résultats moins élevés que le groupe de contrôle sur ce point), et les trois sous-ensembles du BDSM (dominants, soumis et «versatiles») ont surpassé le groupe de contrôle dans la catégorie «bien-être subjectif» (la différence n’était toutefois notable que chez les dominants).

Les tests visant à mesurer l’attachement équilibré «ont abouti au même types de résultat; en cas de scores différents, c’était le groupe de contrôle qui obtenaient les résultats les plus bas, suivis par les soumis, les versatiles et, les dominants, qui obtenaient les meilleurs scores». Ce qui saute le plus aux yeux, c’est la différence entre les dominants et le reste des participants: meilleurs résultats en bien-être subjectif, résultats les plus bas en attachement émotionnel anxieux, en sensibilité au rejet et en besoin d’approbation.

Il convient tout de même de prendre toutes ces études avec des pincettes. Leurs échantillons d’adeptes du BDSM provenaient d’une poignées de clubs et de forums, n’étaient pas vraiment comparables aux groupe de contrôle (exemple: les échantillons BDSM comptaient plus d’hommes, étaient plus âgés et plus instruits) et n’étaient peut-être pas représentatifs de l’ensemble de la communauté des excentriques sexuels.

Il suffit de lire ces études pour comprendre que leurs auteurs éprouvaient de la sympathie pour la communauté BDSM et qu'ils ont interprété les données en conséquence. Mais l'étude australienne, qui a opté pour une méthode plus fiable (échantillon aléatoire), corrobore leurs conclusions.

«Rien n'indique que la pratique du BDSM s'accompagne d'une détresse psychologique plus importante (sentiment de tristesse, de nervosité, de désespoir...)», écrivent les chercheurs. «De fait, chez les hommes pratiquant le BDSM, la détresse était beaucoup moins importante. Chez les femmes, elle était visiblement plus importante, mais cette différence n'était pas significative sur le plan statistique». Pour les femmes de l'étude australienne, «la pratique du BDSM était souvent liée à une période d'emprisonnement au cours des quinze dernières années». Ce n'était pas le cas chez les hommes.

5. Le BDSM est-il une forme d'exploitation?

Dans l'échantillon néerlandais, une majorité d'hommes ont affirmé être dominants (48%, contre 33% de soumis), tandis qu'une grande majorité de femmes se sont dites soumises (76%, contre 8% de dominantes). Dans l'échantillon californien, 61% des hommes se disaient exclusivement ou principalement dominants (contre 26% d'exclusivement ou de principalement soumis); 69% de soumises et 30% de dominantes (principalement ou exclusivement) chez les femmes. Dans l'échantillon canadien, qui était de taille plus réduite, on observe aucune de ces différences, et les auteurs affirment que rien dans leurs résultat «ne permet d'affirmer que les sadomasochistes sont antiféministes». Mais le sujet de l'écart existant entre hommes et femmes mérite d'être étudié plus avant. Si on le retrouve dans d'autres études, cela soulèvera de difficiles questions sur la subordination des femmes –par la culture comme par la nature.

Que pouvons-nous retenir de toutes ces recherches? Voici quelques idées préliminaires. D'une, le BDSM ne se réduit pas à une pratique ou à une communauté uniques. C'est un amalgame de personnes et de fétiches variés. Les adeptes de la fessée sont différents des amoureux du marquage au fer. La plupart de ceux qui aiment porter un collier détestent l'asphyxie érotique. Les populations constituant les échantillons des études existantes étaient plutôt «soft»: ainsi, l'étude canadienne a pris contact avec ses participants via des sites comme alt.personal.spanking (consacré à la fessée) et alt.sex.bondage. Malgré ce biais, les études demeurent sans doute représentatives de la communauté BDSM dans son ensemble; toutefois, il est donc difficile de savoir si les comportements plus extrêmes constituent une menace pour l'équilibre psychologique et pour la santé des personnes concernées.

Ensuite, c'est peut-être l'appétit sexuel et non leurs fétiches qui constitue le principal point commun de cette majorité «soft» des excentriques de la chambre à coucher. Dans l'étude australienne, «on a établi une forte corrélation entre la pratique du BDSM et un grand nombre d'indicateurs de la pratique sexuelle liés à une activité sexuelle et un intérêt pour le sexe plus conséquents». Les auteurs de l'étude canadienne corroborent cette observation:

«Les sadomasochistes interrogés dans le cadre de cette étude ont fait état d'un plus grand nombre de partenaires sexuels et sont plus susceptibles d'avoir vécu des expériences non-hétérosexuelles. Comparés aux non-sadomasochistes, ils étaient également plus susceptibles d'être actifs sexuellement. Au vu de ces observations, on pourrait se demander si les sadomasochistes sont simplement des personnes qui accordent une grande importance –relativement parlant– au sexe et la sexualité. On pourrait également se demander si l'on devrait considérer le SM comme un jeu pratiqué par les amateurs de sexe aventureux et raffinés (...)»

Enfin, c'est la conscience de soi, la communication et les règles qui permettent à la plupart des adeptes du BDSM de le pratiquer sans se mettre en danger –psychologiquement ou physiquement. Comme l'explique l'étude néerlandaise, le fait d'être conscient de «son identité et de ses désirs sexuels» et avoir la capacité «d'en informer ses partenaires sexuel de façon explicite et adéquate renforcent le bien-être subjectif. Le BDSM ne peut être pratiqué sans le consentement explicite des partenaires quant aux types d'actions à réaliser, à leur durée et à leur intensité; chaque partenaire doit donc avoir une connaissance approfondie de ses désirs et doit pouvoir les expliquer avec clarté. Ce qui pourrait expliquer le lien existant entre pratique du BDSM et bien-être subjectif». La communauté y contribue, elle aussi: selon l'étude finlandaise, «le bien-être social semble être associé au degré d'intégration dans les sous-cultures sadomasochistes».

Au final, le BDSM ressemble beaucoup aux autres pratiques et aux autres communautés. Il fonctionne bien lorsqu'il est bien encadré et lorsque les membres de la communauté sont bien formés. Lorsqu'ils manquent d'entraînement, et lorsque les règles sont mal définies, les dangereux aspects de cette culture –domination, exploitation, violence– peuvent avoir des conséquences graves. Dans l'étude finlandaise, les auteurs expliquent que les excentriques qui avaient subi des abus sexuels «consultaient plus souvent pour faire soigner des blessures reçues lors d'ébats sadomasochistes. On pourrait en déduire qu'ils ont plus de mal à fixer des limites raisonnables». Les chercheurs en concluent qu'«un petit sous-ensemble d'adeptes du SM semble psychologiquement et socialement inadapté».

Pour ces personnes, le BDSM est une pathologie. Mais pour la plupart des amateurs, c'est un simple jeu. Il doit en rester un. A nous de nous en assurer –en encourageant (et en permettant) l'autoréglementation au sein de cette communauté.

William Saletan

Traduit par Jean-Clément Nau

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