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Kate Middleton accouche: pourquoi l'obsession royale britannique n'a rien d'inquiétant

Slate.com, mis à jour le 02.05.2015 à 18 h 56

Selon Simon Akam, journaliste britannique, il vaut mieux vouer un culte au ventre arrondi de la Duchesse de Cambridge qu'aux biceps musclés de Michelle Obama.

Devant l'hôpital Sainte Mary, où Kate Middleton est entrée pour accoucher de son premier enfant, le 22 juillet 2013. REUTERS/Andrew Winning

Devant l'hôpital Sainte Mary, où Kate Middleton est entrée pour accoucher de son premier enfant, le 22 juillet 2013. REUTERS/Andrew Winning

Kate Middelton vient d'accoucher pour la deuxième fois, et c'est une petite fille. La frénésie est moins grande que pour son premier enfant, mais l'intérêt pour le second bébé royal est néanmoins intense. Nous republions donc ici cet article paru à l'occasion de la naissance de George. 

Le mois dernier, le kiosque de Partridges, une épicerie haut de gamme dans l’ouest londonien, offrait un paysage sinistre. «Les plans pour le bébé du palais révélés», promettait People magazine. OK affirmait être «Premier sur les news du bébé royal», tandis qu’Hello offrait l’opportunité de «Rencontrer l’homme extraordinaire qui va mettre au monde le bébé royal».

Tout cela bien avant que le «bébé royal» débute sa descente des voies naturelles. Maintenant qu’à 31 ans, la duchesse de Cambridge et femme du deuxième de l’ordre succession du trône royal britannique Kate Middleton accouche, nous nous approchons, je pense, du sommet de l’obsession. Et le sommet de notre obsession n’est pas beau à voir.

Ou peut-être que c’est sain. Kate Middleton, après tout, n’est pas Michelle Obama. Elle n’est pas mariée à l’un des hommes les plus puissants de la planète. Bien que l’émasculation politique des monarchies constitutionnelles ne soit pas une ligne complètement droite –en 1981, par exemple, le roi d’Espagne Juan Carlos a joué un rôle important dans l’échec d’une tentative de coup d’Etat, et le père de William lui-même a repoussé les limites de son statut théoriquement apolitique– la royauté, du moins dans l'Europe actuelle, ne dirige pas le bateau étatique.

La monarchie récupère donc notre réflexe humain basique qui est de s’incliner devant le pouvoir et le redirige vers une quantité politique insignifiante. C’est une bonne chose.

Une hystérie absurde

Bien sûr, cet argument ne rend pas l’hystérie qui entoure la naissance royale britannique moins absurde. En effectuant des recherches pour cet article, j’ai demandé à interviewer Jane Bruton, la rédactrice-en-chef de l’édition britannique de Grazia. Je m’intéressais aux raisons qui ont mené à des articles récents comme «La beauté du bébé royal: quels produits va emporter Kate Middleton dans son sac?» ou «Compte à rebours royal: Kate Middleton a-t-elle prévu une hypnonaissance?». Bizarrement, l’attaché de presse de Jane Bruton a décliné l’interview.

J’ai parcouru les rues de l’ouest de Londres opulent, visitant les magasins pour bébés luxueux et leurs minuscules cardigans en cachemire à 57 livres, leurs barboteuses en lin à 80 livres. Une femme m'a évasivement dit qu’«elle est passée», mais n’a pas voulu m’en dire plus, comme si dire ce que Kate y avait acheté était un acte de lanceur d’alerte digne d’Edward Snowden.

Donc oui, c’est absurde. Mais cela n’a-t-il pas toujours été le cas? La culture des célébrités est certes surchargée par les technologies de communication de l’âge moderne, mais je pense qu’elle reflète fondamentalement un besoin humain plus profond, du moins depuis l’arrivée de l’imprimerie.

Si vous lisez par exemple un compte-rendu de l’accueil donné au poète romantique Byron à Londres après la publication de son œuvre novice Le pèlerinage de Childe Harold, il y a 201 ans, vous verrez que peu de choses ont changé. «Le sujet des conversations, de la curiosité, de l’enthousiasme du moment n’est pas l’Espagne ou le Portugal, les guerriers ou les patriotes, mais Lord Byron», écrivait la duchesse du Devonshire à l’époque.

Séparer pompes et pouvoir

Peut-être qu’un poète mérite qu’on le reluque davantage qu’un presque nouveau-né qui est déjà célèbre pour sa célébrité. Mais si notre culte de la célébrité est au moins partiellement intrinsèque, laissez l’objet de notre hystérie être sans réel pouvoir.

Les décisions vestimentaires de Kate Middleton peuvent faire bouger le marché, mais elle ne déploie pas de sous-marin nucléaire et n’est pas proche de quiconque les déploie. En d’autres mots, il vaut mieux qu’on soit amoureux de son ventre arrondi que des biceps de Michelle Obama.

Ceux qui défendent la monarchie récitent souvent le fait que beaucoup des sociétés les plus progressistes du monde (la Norvège, les Pays-Bas) ont conservé leurs rois. Ma défense, cependant –qui revient à dire qu’il est sage de séparer le pouvoir des pompes– provient davantage de mes expériences récentes de journaliste en Afrique de l’Ouest.

L'exemple ouest-africain

La situation y était l’opposée. Les généralisations sont périlleuses, mais il y a un fil conducteur dans la plupart de la culture ouest-africaine sur la nature absolue du pouvoir politique, la cérémonie de la fonction et le tabou du questionnement de l’autorité.

En Sierra Leone, le pays que je connais le mieux, on appelait régulièrement le président «Père de la Nation». Le remettre en question revenait à violer son prestige, ce qui était une abomination.

Dans un tel système, les opportunités pour tenir les gens au pouvoir responsables de leurs actions sont limitées. Et bien que le prestige et le statut soient différents dans la Grande-Bretagne actuelle, la famille royale est un exutoire utile pour nos désirs de cultes.

Si l’Afrique de l’ouest est un exemple extrême des problèmes de majesté au sein de la classe politique, le cas des Etats-Unis est instructif, bien que moins extrême. Revenons-en aux impressionnants biceps de Michelle Obama.

Les obsessions américaines

J’ai vécu à New York 16 mois et j’ai été stupéfait par la dimension impériale de la présidence; je l’ai même trouvée franchement dangereuse. Le président des Etats-Unis est l’homme le plus puissant du monde, et c’est une raison de plus pour ne pas le traiter en tant que tel.

Les effets secondaires de la servilité sont plus insidieux, comme l’obsession pour les robes de Jackie Kennedy, les cheveux d’Hillary Clinton, les choix scolaires des filles Obama, et bien sûr ce chien d’eau portugais [la race du chien des Obama, Bo NDT]. Ces choses sans importance sont dans une certaine mesure une indication de la triste réalité: les femmes publiques sont toujours jugées sur des bases différentes que les hommes. Mais elles montrent aussi que les Etats-Unis ont besoin de diriger leurs pulsions révérencielles ailleurs que sur la présidence.

Aucun acteur d’Hollywood, superstar du sport ou participant à une émission de téléréalité, qui sont tous disponibles en nombre important dans l’Amérique contemporaine, ne peut rivaliser avec la monarchie quand il s’agit d’attirer à soi les pires tendances humaines et d’en délester la classe politique.

Il y a une autre possibilité ici: même si le public britannique voulait diriger ses obsessions sur ses élus, ceux-ci n’arriveraient tout simplement pas à les absorber. Les tentatives d’adoration héroïque glisseraient sur le vice-Premier ministre Nick Clegg ou le leader de l’opposition Ed Milliband, qui ne jouent pas vraiment dans la même division que les Obamas.  

L'usurpation de prérogative

Au début de l’année, Hilary Mantel, auteure de romans historiques de grande qualité, a fait un discours sur les «corps royaux» qui a ensuite été publié par la London Review of Books. C’était un discours élégant qui allait de la discussion autour de Kate aux défis matrimoniaux du monarque Tudor Henry VIII. Après la publication de l’article, la presse populaire britannique s’en est prise à Hilary Mantel. Ils l’ont accusée de dénigrer la Duchesse de Cambridge.

Le tabloïd de droite The Daily Mail a accusé Mantel d’«attaques vénéneuses». Mais il m’a semblé que leur vraie accusation venait du début de la période moderne dans laquelle Mantel installe ses romans: l’usurpation de prérogative.

Les tabloïds savent qu’il leur revient habituellement de détruire une fois la construction terminée. Ils l’ont fait avec Sarah, la duchesse de York et malheureuse ex-femme du deuxième fils de la reine, Andrew, et aussi avec la princesse Diana. Le paratonnerre royal apporte à la fois des éloges et le mépris.

C’est pour cette raison qu’il est possible d’avoir de la vraie pitié pour le futur bébé royal, et aussi de ne pas réussir à détourner le regard. On l’a vu avec les jeunes princes britanniques, qui sont nés dans un rôle public qu’ils n’ont pas choisi. Si la dépense d’argent public sur leur éducation est déplaisante, il y a vraiment du pathos dans leur situation.

Défouloirs

La sympathie pour Kate est plus compliquée; il est difficile de ne pas concevoir sa position actuelle comme le résultat d’un pacte quasi-faustien, mais je me demande là encore si elle aurait vraiment pu consentir de manière informée, si elle pouvait savoir quand elle rêvait de se marier avec son prince ce qu’allaient être les vrais niveaux d’intrusion et les limites à la vie privée qui en découlent.

Comme l’a souligné Sarah Lyall, la correspondante aiguisée du New York Times, la Grande-Bretagne reste une société profondément inhibée. Mais l’inhibition n’est pas tout. Certains aspects de la culture britannique sont bien plus ancrés dans la confrontation que leurs homologues américains.

Aucun président américain ne se fait passer sur le grill comme pendant la session des questions au Premier ministre, et les interviews de gladiateurs du Today Programme de la BBC font passer l’émission Meet the Press pour un fan club.

Il est sans doute vrai que, lors de ces occasions, la rage réprimée au fil du temps se libère à travers la moindre fissure existante, mais ce n’est peut-être pas si grave. La société britannique a créé des canalisations et des lieux où nos désirs les plus belliqueux et, dans un sens, les plus bas, peuvent être libérés dans un environnement contrôlé. Si vous devez vous agenouiller, faites-le devant le kiosque à journaux. 

Simon Akam

Journaliste britannique

Traduit par Cécile Dehesdin et Grégoire Fleurot

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