Monde

JMJ Rio 2013: le pape François à la reconquête d'un continent catholique à la dérive

Henri Tincq, mis à jour le 22.07.2013 à 17 h 34

Le pape François est de retour dans son continent d’origine, l’Amérique latine, où la concurrence des Eglises évangéliques menace la suprématie du catholicisme. Devant les deux millions de jeunes des JMJ, il va plaider pour une Eglise plus proche des pauvres.

Une banderole à l'effigie du pape François proclamant «Bienvenue» déployée dans le stade Maracana à Rio, le 21 juillet 2013. REUTERS/Pilar Olivares

Une banderole à l'effigie du pape François proclamant «Bienvenue» déployée dans le stade Maracana à Rio, le 21 juillet 2013. REUTERS/Pilar Olivares

Le pape François a retrouvé «son» Amérique latine, le continent de toutes les désillusions et de tous les espoirs pour l’Eglise catholique. Près de deux millions de jeunes sont attendus à Rio-de-Janeiro au Brésil, pour les Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) que le pape argentin présidera du mardi 23 au dimanche 28 juillet. Son objectif est d’insuffler à l’Eglise du Brésil –la plus nombreuse au monde avec 123 millions de fidèles–  et, par ricochet, à tout le continent latino-américain, la vitalité missionnaire capable d’inverser une incontestable tendance au déclin.

L’Eglise catholique au Brésil jouissait autrefois d’un quasi-monopole religieux. Elle est désormais confrontée à une grave hémorragie, sévèrement menacée par l’explosion des Eglises évangéliques et pentecôtistes. Alors que les catholiques, il y a un demi-siècle, fruit de l’héritage portugais et d’une évangélisation parfois brutale, constituaient la quasi-totalité de la population, ils connaissent depuis une chute très nette. Ils ne représentent plus que 65% des Brésiliens, contre 92% en 1970.

Inversement, les protestants ont connu une croissance sensible au cours de la même période. Ils sont passés de 5% de la population à 22%. En chiffres absolus, alors que depuis vingt ans le nombre de catholiques reste stable (autour de 123 millions) –bien que la population ait augmenté–, les protestants poursuivent leur progression. Ils étaient 26 millions en 2000 et ils ont atteint les 42 millions en 2010. Ces statistiques viennent du Pew Forum de Washington, centre de recherches qui est leader mondial des enquêtes consacrées aux phénomènes religieux.

Lorsque l’on parle ici de protestants, il ne s’agit pas tant des Eglises luthériennes, calvinistes, méthodistes, qui constituent la souche historique du protestantisme –elles représentent moins d’un cinquième de l’ensemble– que des Eglises pentecôtistes et évangéliques, dont certaines, comme l’Eglise universelle du Royaume de Dieu ou l’Eglise pentecôtiste Dieu est Amour, sont nées au Brésil.

Les dernières décennies ont également vu une progression du nombre de fidèles d’autres religions, en particulier les religions afro-brésiliennes du candomblé et de l'umbanda. De 6 millions en 2000, ils sont passés, dix ans après, à 10 millions. Egalement en hausse, le nombre des Brésiliens qui ne sont affiliés à aucune religion et se disent agnostiques ou athées. En 1970, ils étaient moins d’un million. Ils sont plus de 15 millions aujourd’hui.

«Option pour les pauvres»

Ce basculement religieux touche de manière à peu près équivalente les hommes et les femmes, les personnes instruites et celles qui le sont moins. On le rencontre davantage dans les tranches de population plus jeunes et dans les villes plus qu’à la campagne. Alors que, dans les zones rurales, le catholicisme est encore la religion de 78% de la population, il ne l’est plus que pour 62% des Brésiliens des villes, où les pentecôtistes et les évangéliques enregistrent davantage de conversions et où le nombre d’agnostiques et d’athées augmente également. A Rio de Janeiro, but du voyage du pape François, les catholiques sont désormais une minorité au sein de la population: à peine 46%.

Devant ces chiffres, on mesure mieux la tâche qui attend le pape à Rio, en s’adressant aux jeunes. Et on s’interroge sur les choix qu’il fera. Car le débat demeure sur les raisons de cette désaffection du catholicisme. Pour les courants conservateurs, c’est la «politisation» de l’Eglise des années 1960-1990, marquée par la lutte contre la dictature et par la «théologie de la libération», qui serait responsable de cette hémorragie. L’Eglise «populaire», celle de l’«option préférentielle pour les pauvres», était marquée par le dynamisme des «communautés de base», par l’engagement dans les luttes sociales, dont témoignaient, au Brésil, un Dom Helder Câmara, ancien évêque de Recife, ou un Paulo Arns, ex-archevêque de São Paulo. Des hommes qui font encore figure de prophètes.

Cette Eglise politiquement engagée avait réussi à toucher les forces d’opposition, les classes moyennes et intellectuelles, mais elle avait négligé les besoins spirituels des populations les plus pauvres. Cela aura profité aux groupes évangéliques, plus prompts à former des «pasteurs» en plus grand nombre, à quadriller les quartiers pauvres des villes avec leurs réseaux d’entraide, à promettre des bienfaits en termes de santé, de lutte contre l’alcool ou la drogue. Les évangéliques donnent des réponses imédiates aux problèmes touchant à la vie quotidienne, proposent des bénédictions, des guérisons, promettent des miracles. Ce qui explique leur attractivité dans les couches populaires.

La ligne dite de l’«option pour les pauvres» n’a pas disparu en Amérique latine. Au Brésil, au Venezuela, en Argentine, au Chili, des mouvements catholiques manifestent encore dans les rues, rejoignent d’autres forces sociales et syndicales dans les combats contre la précarité. Les mouvements de «pastorale de la terre», qui luttent pour une juste redistribution de la ressource agraire, sont restés vivants, actifs, engagés. Les théologiens de la libération et les militants prêtres et laïcs, héritiers des combats d’autrefois, ne désespèrent pas du rôle d’avant-garde que les catholiques sont encore appelés à jouer dans les luttes écologiques, auprès des populations indiennes, des femmes, des laissés-pour-compte des économies libérales.

Cette ligne sera réactivée et encouragée au Brésil, qui vient de traverser une épreuve sociale d’envergure, par François, le «pape des pauvres», qui, pendant son séjour à Rio, ira visiter un hôpital et une favela réputée dangereuse. Il dira que les catholiques ont toute leur place à prendre dans la construction d’une société plus juste, tout en admettant que le contexte politique a changé par rapport aux années 1960.

Une ligne conservatrice

Les catholiques «latinos» n’ont donc pas tout perdu de leur héritage des années 1960-1990. Il reste que la concurrence des évangéliques et des pentecôtistes les oblige aujourd’hui à se placer, plus qu’ils ne le voudraient, sur leur terrain. Ils avaient toujours su contrôler les manifestations religieuses dissidentes, mais, à présent, la frontière est de plus en plus poreuse entre catholiques et évangéliques. Sous l’influence en particulier du Renouveau charismatique, certaines communautés catholiques paraissent «pentecôtisées». Leurs références changent.

Une autre ligne, dite «néo-conservatrice», a le vent en poupe. Elle est représentée par des mouvements comme l’Opus Dei, les Légionnaires du Christ, les Hérauts de l’Evangile, le Chemin néo-catéchuménal, Communion et libération, par une nouvelle génération d’évêques appuyés sur la plus stricte orthodoxie romaine, par des prédicateurs du Renouveau charismatique comme le célèbre prêtre brésilien Marcelo Rossi qui, à la mode pentecôtiste, remplit les stades au Brésil.

Pour ce courant plus conservateur, la «théologie de la libération», inspirée par l’analyse marxiste, est morte avec la chute du mur de Berlin en Europe. Au lieu de tirer de l‘Evangile des messages politiques, il faut «réévangéliser» la politique, réorienter la théologie dans le sens d’une plus grande fidélité à la tradition catholique et à la Bible. Son objectif est de reconstruire un catholicisme dégagé des schémas politiques, mieux enraciné dans la réalité culturelle des masses populaires, mettant l’accent sur des pratiques liturgiques plus rigoureuses et plus chaleureuses, une catéchèse traditionnelle, une formation plus stricte du clergé, une discipline plus ferme.

C’est cette ligne «néo-conservatrice» que Jean-Paul II et Benoît XVI encouragaient lors de leurs visites dans le continent latino-américain. Sans la désavouer, le pape François compte changer de stratégie: résister à la concurrence évangélique en rapprochant l’Eglise des couches populaires, en ranimant l’«option préférentielle pour les pauvres», en invitant les jeunes à mettre en pratique les appels répétés qu’il lance, depuis Rome, pour «sortir et aller vers les périphéries géographiques et existentielles des hommes d’aujourd’hui». Ce devrait être la leçon de ce premier voyage du nouveau pape argentin hors de Rome et dans son continent d’origine.

Henri Tincq

Henri Tincq
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Journaliste
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