Culture

Trayvon Martin: comment le boycott de Stevie Wonder peut faire changer la Floride

Jack Hamilton, mis à jour le 22.07.2013 à 12 h 26

Politiquement futé et moralement justifié, il pourrait avoir une importance énorme.

Stevie Wonder en 2006. REUTERS/Eric Thayer

Stevie Wonder en 2006. REUTERS/Eric Thayer

Le critique musical Charles Shaar a un jour décrit l’impulsion centrale de la musique populaire américaine comme «le besoin de séparer la musique noire (que les Américains, dans leur ensemble, apprécient) des noirs eux-mêmes (que les Américains, dans leur ensemble, n’apprécient pas)». Voilà une affirmation aussi polémique que désinvolte mais qui, malheureusement, sonne bien souvent très juste: il n’est pas tellement besoin de démontrer que ce pays accorde bien plus de valeur à la culture des noirs américains qu’aux noirs américains eux-mêmes.

Dimanche dernier, les trois premières places du billboard étaient occupées par des albums d’artistes noirs; ce soir, l’assassinat par arme à feu du jeune Trayvon Martin a été donc jugé comme une affaire à classer sans suite par un jury de Floride, un jugement qui a poussé de nombreuses personnes à se demander comment il était possible que la vie d’un jeune homme noir américain de 17 ans pèse si peu dans le système judiciaire de cet Etat.

La semaine dernière, Stevie Wonder –un musicien noir américain ayant vendu quelques disques dans sa vie– a déclaré qu’il ne donnerait plus le moindre concert en Floride tant que la loi Stand Your Ground ne serait pas abolie. L’annonce du boycott de Stevie Wonder était emprunte d’émotion, profondément touchante et –pour peu que l’on soit sensible au sujet– difficile à ignorer.

Stevie Wonder a 63 ans et n’a pas enregistré le moindre disque depuis huit ans; qui se soucie de ce qu’il pense? Il a assez d’argent pour refuser d’effectuer un concert, en quelque lieu que ce soit, s’il le veut. Les avocats de Zimmerman, l’assassin de Trayvor Martin, n’ont d’ailleurs même pas invoqué la loi Stand Your Ground pour sa défense; certains pourraient dire que Stevie Wonder ferait mieux de s’en tenir à la musique.

Fort heureusement, Stevie Wonder est à des milliards d’années-lumière, en termes d’intelligence, de ces gens. Son boycott est politiquement futé, moralement justifié et pourrait avoir une importance énorme. Stevie Wonder fait partie des deux ou trois plus grands musiciens américains vivants (Bob Dylan, peut-être Aretha Franklin; fin de la liste), ayant brillamment mélangé, durant toute leur carrière la musique et l’activisme politique*.

Ses opinions politiques, il se les est forgées au sein du mouvement américain pour les droits civiques et dès son plus jeune âge, il a pris conscience des vertus d’un boycott musical. En 1961, un an avant que Little Stevie Wonder ne sorte son premier album sur la Motown, Sam Cooke et Ray Charles, deux des plus grandes stars de la musique américaine, avaient fait les gros titres en refusant de jouer devant un public ségrégé dans le Sud de Jim Crow.

Ray Charles opta pour une rupture de contrat, qu’il paya de sa poche, plutôt que de jouer à Augusta, une des plus grandes villes de l’Etat de Georgie qui l’avait vu naître. En d’autres termes, ces artistes avaient refusé d’accepter que la musique noire soit séparée des noirs et Stevie Wonder, qui n’avait que 12 ans, n’ignorait rien de leur influence. (Quelques années plus tard, les Beatles refusèrent eux aussi de jouer devant un public également trié: ils savaient bien qu’ils jouaient de la musique noire.)

Un artiste engagé

Dans les années 1970, période qui vit Stevie Wonder devenir le musicien le plus célèbre de son temps, remportant le Grammy de l’album de l’année en 1974, en 1975 et en 1977, sa musique était emprunte de conscience morale. Certains des plus grands succès de Stevie Wonder, comme Higher Ground, Living for the City et You haven’t done nothing, attaquaient de plein fouet le racisme, la pauvreté et l’injustice, depuis le sommet des charts.

Songs in the Key of Life, son plus grand album, sorti en 1976, était un album concept ayant l’empathie et l’amélioration des relations entre les humains pour sujet principal. Des chansons comme Village Ghetto Land et Pastime Paradise dépeignaient un monde ayant besoin d’un changement urgent; Love’s In Need of Love Today, Black Ma et l’incroyable Sir Duke offraient des pistes sérieuses à explorer en ce sens.

Stevie Wonder fut à la pointe du combat visant à faire de la naissance de Martin Luther King un jour férié fédéral et a prêté par la suite son talent à des projets comme USA for Africa ou à la recherche contre le sida. Même si sa créativité et sa présence dans les charts ont eu tendance à décliner ces dernières années, Stevie Wonder est demeuré actif pour défendre de nombreuses causes, de la lutte contre la pauvreté dans le monde aux recherches contre le handicap en passant par le soutien de quasiment tous les candidats démocrates qui le lui ont demandé.

Un premier pas symbolique

Si le boycott d’un Etat par le Stevie Wonder de 1976 aurait pu exercer une réelle pression, un boycott décrété par le Stevie Wonder de 2013 est pour l’essentiel un acte symbolique. Mais les actes symboliques sont souvent le premier pas des actes concrets, et on pourrait se demander ce qui se passerait si des artistes partageant ses opinions le rejoignaient.

La Beyoncé de 2013 n’est certainement pas le Stevie Wonder de 1976, mais elle n’en est pas loin et son mari est quelqu’un d’important. Les 8,4 millions de followers de Rihanna sur Instagram ont eu un aperçu de son dégoût dimanche dernier et certains d’entre eux vivent sans doute en Floride; Miley Cyrus (Hannah Montana), a tweeté un hommage à Trayvor Martin dimanche soir et, comme elle s’est retrouvée récemment au centre d’une controverse raciale, elle pourrait bien tenter, en rejoignant le mouvement, de clore définitivement ce chapitre, et à bon compte. Questlove, qui a évoqué le jugement de Floride avec son éloquence caractéristique, est une des personnalités les plus omniprésentes et les plus respectées de la musique contemporaine américaine et peut certainement passer quelques coups de fil.

Si ces artistes rejoignent le boycott de Stevie Wonder, le bilan financier de quelques promoteurs, patrons de salles et organisateurs de festivals risque de faire une drôle de tête, et ce très rapidement.

Bonne chance pour ceux qui voudront assister à un concert de hip-hop en Floride dans les mois qui viennent. Young Jeezy, Rick Ross, Ghostface Killah, Big Boi, Q-Tip, Ace Hood, Mac Miller, Nicki Minaj, Flo Rida, et Chuck D ne sont que quelques-uns de ceux qui ont exprimé leur consternation après le verdict du procès Zimmerman. Un boycott étendu de la Floride par les stars du hip-hop aurait des effets gigantesques, surtout si l’on songe à l’émergence de Miami comme un des épicentres de la scène depuis dix ans.

Rick Ross tournant ses vidéos à Venice Beach (Californie) plutôt qu’à South Beach ou assis dans les tribunes des Nets plutôt que des Heat: voilà des images qui, à elles seules, parleraient à toute une génération. Plus fondamentalement, un boycott de la Floride par des rappeurs constitueraient un démenti ferme à l’encontre d’une des insinuations les plus abjectes avancées par l’extrême droite dans cette affaire, qui voudrait que la culture hip-hop justifie l’assassinat par balles d’enfants noirs par des gens ayant peur d’eux.

En septembre, Michael Dunn, 46 ans, sera jugé pour avoir tué par balles le jeune Jordan Davis, âgé de 17 ans, à une station-service de Jacksonville. Dunn a plaidé non-coupable, affirmant qu’il avait craint pour sa vie lors de la dispute qui l’opposa à Davis et à ses amis, évoquant la présence d’une arme à feu dont personne n’a jamais trouvé la trace.

Certains ont affirmé qu’il compte invoquer la fameuse loi Stand Your Ground pour sa défense. La raison de la dispute? Le volume de la musique rap diffusée sur l’autoradio des ados.

La loi, pas la couleur

Le hip-hop ne devrait pas, ne doit pas être décrit ou utilisé comme alibi par certains adultes insécurisés qui tuent des jeunes gens non armés. Et les musiciens de hip-hop sont les mieux placés pour faire passer ce message.

Mais ce qu’il y a de brillant dans le boycott proposé par Stevie Wonder, c’est qu’il dépasse le sujet du verdict potentiellement racial dans le procès Zimmerman (un sujet que les défenseurs de Zimmerman aiment à évoquer, avec leurs gros sabots) et pose la question des lois elles-mêmes. George Zimmerman n’est pas ressorti libre du tribunal en raison de la loi dite Stand Your Ground, mais parce qu’il réside dans un Etat où la définition de l’autodéfense peut favoriser l’agresseur jusqu’à des extrêmes relevant quasiment de la psychiatrie lourde et il est également ressorti libre parce qu’un des jurés considérait explicitement que la loi Stand Your Ground s’appliquait dans le cas précis.

Si certaines personnes refusent de considérer que toutes ces choses sont liées et que ces lois n’ont pas tendance à protéger bien davantage des hommes effrayés possesseurs d’armes à feu plus que des jeunes gens noirs sans armes, c’est leur droit. Et Stevie Wonder a le droit de penser le contraire.

J’ai hâte de voir dans quel camp les gens vont se positionner et qui clignera des yeux le premier. Je suis prêt à parier que tous ceux qui célèbrent l’acquittement de Zimmerman ne vont pas tarder à se retrouver devant de vieux rockers décatis et des stars incomprises de la country, et pas grand-chose d’autre. Si eux s’en moquent, tel ne sera certainement pas le cas de leurs enfants.

Et ces enfants pourraient bien décider que cette loi Stand Your Ground ne vaut certainement pas la peur et les errances qui l’accompagnent, qu’il est temps de se réveiller et d’aller de l’avant pour proposer quelque chose de différent. Ironie du sort, c’est un artiste aveugle qui leur montre le chemin.

Jack Hamilton

Traduit par Antoine Bourguilleau

* NdT: Et Pete Seeger, c’est de la gnognote? Retourner à l'article

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