Culture

Mick Jagger a 70 ans. Regardez «Cocksucker Blues», les Stones comme vous ne les avez jamais vus

Jack Hamilton, mis à jour le 26.07.2013 à 15 h 50

L’obscur documentaire de Robert Frank sur les Rolling Stones est le plus célèbre film de l’histoire du rock n’roll que presque personne n’a vu.

Mick Jagger dans l'autre documentaire sulfureux sur les Stones, «Gimmie Shelter», de David et Albert Maysles tourné deux ans avant «Cocksucker Blues». DR

Mick Jagger dans l'autre documentaire sulfureux sur les Stones, «Gimmie Shelter», de David et Albert Maysles tourné deux ans avant «Cocksucker Blues». DR

Mick Jagger a 70 ans. Et les Rolling Stones sont en train de célébrer le cinquantenaire de leur carrière, des noces d’or qui ont donné lieu à une tournée, à d’innombrables produits plus ou moins dérivés et à quelques questions ontologiques dérangeantes sur la nature variable de ces cinquante années écoulées.

Au cours de leurs 25 premières années d’existence, les Stones ont sorti 21 albums contenant du matériel original. Au cours des 25 années suivantes, ils en ont enregistré quatre. Les Rolling Stones ont donc passé la deuxième moitié de ces cinquante dernières années à effectuer un lucratif numéro d’autopromotion, sont passés maîtres dans l’art du remastering de luxe et dans la vente de leur légende, sous toutes ses formes.

Au début de l’année 2013, le groupe a par exemple sorti, dans un coffret, le bootleg d’un de leurs concerts de 1973 qui circulait déjà depuis bien longtemps, accompagné d’un portfolio et d’une montre souvenir pour la coquette somme de 750 dollars. C’est ce que l’on appelle rentabiliser à l’excès un concert qui s’est produit il y a quarante ans.

Tout ceci est aussi détestable que charmant et aimer les Rolling Stones a toujours consisté à les aimer le plus souvent malgré eux. Mais il reste pourtant un seul élément de la légende du groupe à n’avoir jamais été dépoussiéré, repackagé ni ressorti avec une paire de vêtements pour chien en édition limitée: il s’agit d’un documentaire sur leur tournée américaine de 1972, intitulé Cocksucker Blues, le plus célèbre film de l’histoire du rock n’roll que presque personne n’a vu, l’accord perdu du Plus Grand Groupe de Rock n’Roll de l’Histoire Mondiale.

Voilà un film qui mérite d’être visionné et écouté par toute personne qui croit aimer les Rolling Stones et par toute personne qui croit les détester et la meilleure manière de célébrer ce Jubilé Stonien serait très certainement d’en autoriser enfin la sortie officielle.

La légende de Cocksucker Blues est aussi sordide que son titre. En 1972, les Rolling Stones s’offrent les services du photographe Robert Frank pour qu’il filme leur prochaine tournée aux Etats-Unis. Frank est déjà bien connu pour un livre, sorti en 1958, intitulé Les Américains, une tapisserie photographique de l’Amérique d’alors. Les Stones en étaient de grands fans et en avaient même utilisé des images pour la pochette de leur dernier album en date, Exile on Main St. (Un double album enregistré dans la cave d’une villa louée par Keith Richards à Villefranche-sur-Mer, NdT.)

La tournée, effectuée avec, en première partie, un jeune homme de 22 ans du nom de Stevie Wonder, s’annonçait comme une des plus  mémorables (et profitables) de l’histoire. Les membres du groupe espéraient que le film de Frank les draperait enfin dans la gloire qu’ils méritaient et permettrait de faire oublier la considérable controverse provoquée par leur précédent film, Gimme Shelter, réalisé par Albert Maysles, David Maysles et Charlotte Zwerin, qui avaient enregistré l’assassinat du jeune Meredith Hunter à Altamont, tandis que les Stones jouaient Under my Thumb et avaient incorporé la scène dans le film.

Comme quelqu’un l’a déjà dit, on n’obtient pas toujours ce qu’on veut. Le film de Frank est un road-movie foutraque, fait de débauche et de désespoir, une œuvre qui soulève le voile de l’imagerie sex-and-drugs-and-rock-n’roll des Stones et nous laisse entrevoir une plaine béante. Après avoir visionné le film, les Rolling Stones décident d’interdire sa diffusion, craignant qu’elle ne les empêche de remettre les pieds aux Etats-Unis. En 1977, Robert Frank obtient, par voie de justice, le droit de projeter Cocksucker Blues quatre fois par an à la condition expresse que le réalisateur soit présent lors de la projection; depuis, des bootlegs n’ont évidemment cessé de circuler.

Un film nimbé de légendes

Pour toutes ces raisons, rares sont les personnes à avoir vu Cocksucker Blues sans avoir au préalable baigné dans ses légendes et ses mythes – avant mon premier visionnage, je me réjouissais à l’avance d’une scène dont on m’avait parlé, impliquant une groupie et une barre chocolatée Mars et je suis au regret de vous dire que cette scène n’existe pas. Toute personne qui voudrait voir le film en espérant assister à 90 minutes de bacchanales pornographiques sera extrêmement déçue; toute personne qui espère assister à 90 minutes d’apocalypse nimbée de produits stupéfiants sera un peu moins déçue, mais ferait mieux de se tourner vers autre chose – une thérapie, probablement.

Mais le film vaut malgré tout le détour, parce que Cocksucker Blues est littéralement un film de tous les diables. Il se rapproche du parti pris de Gimme Shelter, mais si l’esthétique favorite des Maysles est celle du «cinéma direct», Frank est davantage tourné vers le «cinéma indirect»: impressionniste, partisan du collage, déstabilisant moralement et émotionnellement. Il y a beaucoup de choses détestables dans ce film, à commencer par la quasi-intégralité des personnes qui apparaissent à l’écran. Les Stones paraissent distants et perpétuellement sous l’emprise de stupéfiants, les célébrités qui les entourent –Truman Capote, Andy Warhol ou Lee Radziwill– sont aussi ennuyeuses que cabotines.

Mais les personnes les plus troublantes sont les anonymes, les roadies, les groupies, les parasites de tous poils qui semblent tout droit sortis de Slouching Towards Bethlehem, le recueil de textes de Joan Dion décrivant la Californie des années 1960, sorte de préfiguration du journalisme gonzo. Toutes ces personnes ont disparu dans les méandres de l’histoire – dans le meilleur des cas. On y rencontre une fan qui se plaint de l’injustice dont elle est victime en tant qu’utilisatrice de LSD dont la fille a été placée dans un lieu d’accueil; la mère proteste:

«Qu’est-ce que ça peut faire, elle est née sous acide!»

On voit un homme et une femme se faire des shoots d’héroïne, filmés avec le plus total détachement, le seul son étant le ronronnement de la caméra. Lorsque l’opération est terminée, la femme regarde la caméra et demande, sans s’énerver et de manière tout à fait détendue:

«Pourquoi tu voulais filmer ça?»

La scène la plus dérangeante du film, et celle qui fait le plus honneur à sa réputation, est tournée dans l’avion de la tournée des Stones. Il s’agit d’une scène de sexe tout à fait explicite. On y voit des roadies habillés, à la lutte avec des femmes nues, et la lutte ne semble pas feinte, tandis que les membres du groupe jouent des maracas et du tambourin pour leur donner du cœur à l’ouvrage.

A un moment donné, on voit clairement Keith Richards faire signe à Robert Frank de cesser de filmer; il n’en fait rien. Lorsque la scène se termine, on se sent vidé, nauséeux, honteux envers soi-même, honteux pour l’humanité toute entière. (Dans son autobiographie, Keith Richards affirme que la scène en question a été mise en scène par Robert Frank lui-même, ce qu’a également déclaré Robert Frank dans une interview accordée au magazine Shock Cinema, NdT.)

Voilà des émotions rarement associées à des films sur le rock et ne serait-ce que pour cette raison, Cocksucker Blues est une œuvre importante. Mais c’est également une magnifique description de la beauté en décomposition et les moments les plus beaux du film sont assurément ceux des captations des performances scéniques. Frank n’est pas du tout dans la logique des séquences des films de concerts plus tardifs, comme La Dernière Valse de Scorcese (sur The Band) ou Stop Making Sense de Jonathan Demme (sur les Talking Heads); dans Cocksucker Blues, les prises de vue des concerts sont frénétiques, explosives et presque aléatoires dans leur composition.

Brown Sugar est ainsi filmée par une petite caméra tenue à la main tellement hyperactive qu’elle semble imiter les mouvements de danse de Jagger; All Down the Line est presque intégralement filmée depuis l’arrière de la batterie, avec le charleston de Charlie Watts au premier plan qui semble masquer le sujet de la séquence avant de devenir le sujet de la séquence lui-même. Dans une scène particulièrement marquante, on voit Stevie Wonder rejoindre le groupe pour un medley de Uptight (Everything’s Alright) et de (I Can’t Get No) Satisfaction et les mouvements de la caméra capturent un moment qui semble dix fois plus enivrant que toutes les substances présentes dans les coulisses.

Il est sans doute approprié que la meilleure séquence du film débute dans une chambre d’hôtel, où Mick et Keith se trouvent, ce dernier posant sur la platine un test-pressing du dernier single des Stones, Happy. Les deux prennent place sur le lit, fument des cigarettes et écoutent attentivement l’une des meilleures chansons jamais enregistrée sortir des enceintes. Puis, au sommet du premier refrain de la chanson, Frank coupe brusquement la scène pour nous montrer les Stones en train de la jouer devant des milliers de personnes, comme de véritables dieux vivants. Finalement, vers la fin de la chanson, Frank revient à la chambre d’hôtel où Mick et Keith semblent perdus dans leur écoute, chantent par dessus le disque et nous apparaissent comme de jeunes hommes amoureux de leur art, de leur métier et, d’une certaine manière, l’un de l’autre. Le son baisse, le disque s’arrête; Keith relève la tête et se plaint du mixage.

Cocksucker Blues est un film brut, dérangé, mêlant de manière équilibrée le quotidien et le sublime, la description la plus honnête qui soit d’un groupe en tournée et un document poignant sur la manière dont le triomphe artistique peut se conjuguer avec l’enfer personnel.

Pour faire court, le film en vaut la peine. A la fin de l’année dernière, le Moma a diffusé le film de Robert Frank dans le cadre d’une rétrospective consacrée aux Stones, avec la bénédiction du groupe. Cocksucker Blues n’est pas un film pour personnes sensibles, et ce n’est pas plus mal; les personnes sensibles n’écoutent pas Exile on Main St. En cinquante ans, les Stones ont vieilli, mais il fut un temps où le groupe avait toutes ses dents, du sang sur les mains et n’amassait pas la mousse.

Jack Hamilton

Traduit par Antoine Bourguilleau

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