Life

Vos tongs me dégoûtent et elles sont mauvaises pour vos pieds

Dana Stevens, traduit par Florence Delahoche, mis à jour le 21.07.2016 à 12 h 42

Elles sont moches, pas hygiéniques et les porter en public est déplacé.

En Allemagne, le 19 juin 2011. AFP PHOTO / JULIAN STRATENSCHULTE

En Allemagne, le 19 juin 2011. AFP PHOTO / JULIAN STRATENSCHULTE

«Un jour, en été, quand je n’aurai rien d’autre à faire, il faudra que j’écrive un papier contre les tongs.» J’avais fait cette remarque, un peu en l’air, à mon rédac-chef il y a plusieurs années, par une horrible après-midi d’août, alors que nous revenions de déjeuner et que nous marchions derrière une femme qui nous laissait entrevoir la plante crasseuse de ses pieds à chaque «floc!» que faisaient ses pas.

Et voilà qu’en pleine accalmie de juillet, entre deux sorties estivales de blockbusters hollywoodiens, il me prend au mot. Sauf que, en vérité, je ne suis pas vraiment douée pour les diatribes. Je suis même plutôt coulante en matière de style vestimentaire ou d’hygiène personnelle. Et quelles que soient les qualités que l’on me prêtera lors de mon éloge funèbre, je doute que mon sens de la mode ou de la propreté arrivent en tête de liste. Néanmoins, cette mode de la tong est de plus en plus forte en ville dès que l’été arrive, au point d’être devenue une véritable «culture», qui mérite que l’on s’y arrête deux secondes.

Je n’irai pas nier que cette chaussure ancestrale, que l’on peut notamment voir sur des fresques égyptiennes datant de 4.000 av. J.-C. (à Londres, le British Museum en possède même une paire faite en papyrus, vieille de 1.500 ans) a parfois ses avantages. A la plage, à la piscine, dans les vestiaires des gymnases, pour sortir la poubelle ou faire un saut à la laverie… bref, pour tous ces moments dans lesquels les avantages d’une chaussure légère et aussi facile à enfiler qu’à enlever sont évidents (même si, personnellement, je n’adore pas avoir un machin rigide entre les orteils et que, dans ces moments-là, je préfère des sandales «classiques», qui tiennent par une lanière au-dessus des orteils).

De même, je comprends bien qu’il existe des pays dans le monde où l’on porte des tongs pour des raisons autres qu’esthétiques puisque, bien souvent, ce sont les seules chaussures qui soient disponibles et abordables. Mais je ne suis pas ici pour discuter des choix vestimentaires de villageois désargentés ou d’athlètes sortant de la douche.

Rupture du contrat moral avec la société

Je veux ici parler d’adultes vivant dans des sociétés opulentes (c'est-à-dire de personnes qui possèdent a priori au moins une paire de «vraies» chaussures) et qui ne voient pas de problème à arpenter les trottoirs crasseux des grandes villes uniquement chaussés d’un morceau de caoutchouc d’un centimètre d’épaisseur vaguement attaché au pied. C’est à ces personnes (dont vous faites peut-être partie) que je m’adresse: voyons la réalité en face, vous marchez quasiment pieds nus dans la rue et ça dégoûte le reste d’entre nous.

Comment bien expliquer le côté vil de la chose? Je dirais que, à mon avis, le cœur du problème réside dans le fait que le pied se décolle de la semelle de la chaussure à chaque pas, un peu comme si, par son choix de porter des tongs, la personne se détachait de son contrat moral avec la société. L’utilisation prolongée des tongs semble faire passer le porteur de l’autre côté d’une sorte de Rubicon du savoir-vivre, où disparaîtrait toute distinction entre sphères publique et privée, intérieur et extérieur, pieds nus et pieds chaussés.

J’ai déjà vu, dans le métro de New York, des porteurs de tongs retirer leurs «chaussures» et croiser les pieds par terre dans un soupir de contentement, comme s’ils étaient confortablement installés sur leur canapé pour une soirée marathon devant une série. Tout le monde regarderait de travers quelqu’un qui retirerait ses baskets et ses chaussettes dans le train avant d’étaler ses doigts de pied à la vue de tous.

Est-ce le fait d'avoir déjà les pieds nus à 90% qui autorise un tel comportement?

Il faut aussi parler du manque de maintien et de protection que les tongs offrent à celui qui les porte. Bien entendu, on peut en dire autant de toute chaussure à semelle plate et fine, mais ajoutez une simple lanière et une boucle à cette triste semelle qui claque à chaque pas et je ne trouverai plus rien à redire.

Piquer un 100m avec des tongs?

Les sandales et les sabots font l’objet de commentaires récurrents sur leur confort et leur inélégance: certes, les Teva et les Crocs sont de véritables outrages au bon goût, mais elles ont au moins le mérite de remplir les fonctions les plus basiques de la chaussure. Elles permettent par exemple à celui qui les porte de piquer un 100 mètres si besoin ou même de faire un pas ou deux en arrière (qui peut prévoir quand il devra courir pour attraper son bus ou aider un ami à bouger son canapé sans avoir été prévenu?).

Qui plus est, avec leur semelle plus épaisse et leurs lanières qui tiennent le pied, elles protègent ne serait-ce qu’un tout petit peu ce dernier des agressions les plus connues du monde extérieur: éclats de verre, clous éparpillés sur les chantiers de construction, vieux chewing-gums, huile de moteur, crottes de chien, flaques d’urine humaine... (Ces images répugnantes dégoûtent le défenseur des tongs que vous êtes? Bienvenue dans la tête de tous ceux qui regardent vos pieds!)

Il est difficile de trouver des chiffres sur l’augmentation du port de la tong en ville, mais la croissance explosive de la célèbre marque brésilienne Havaianas durant ces deux dernières décennies prouve que, quel que soit l’endroit où l’on choisisse de les porter, ce type de chaussures est plus acheté que jamais. Mais, soit dit en passant, il est clair que la culture de la tong ne cesse de gagner du terrain.

En 2005, plusieurs membres élèves de l'université Northwestern en portaient lors d’une rencontre avec le président Bush à la Maison Blanche, ce qui a déclenché un débat national sur l’opportunité de fouler le sol du Bureau ovale avec des chaussures portées à l’origine pour éviter la prolifération des mycoses dans les salles de sport. En 2011, l’incident était quasiment enterré au point qu’Obama devint le premier président américain à être photographié une paire de tongs aux pieds (même s’il faut dire, à sa décharge, que le port de tongs dans le contexte de la photo –chez un glacier à Hawaii, où il était en vacances avec sa famille– n’avait rien d’inadéquat. Ce n’est pas comme s’il se préparait à rencontrer de hauts dignitaires étrangers).

Des peignoirs de pieds

Soupçonnant que, en plus d’être inesthétiques et peu hygiéniques, les tongs devaient être mauvaises pour la santé des pieds, j’ai demandé leur avis à plusieurs professionnels. Sans aller jusqu’à la condamnation pure et simple des tongs, le docteur Richard Kushner, podologue à New York, a néanmoins admis qu’elles protégeaient moins bien le pied contre les blessures et que toute semelle fine n’apportant pas un soutien suffisant pouvait, en fin de compte, entraîner une dégradation des structures qui maintiennent les articulations du pied:

«Si le pied est trop à plat sur le sol, les orteils ont tendance à se crisper comme les serres d’un aigle

Interrogé sur l’aspect hygiénique du port de la tong en ville, il a répondu:

«C’est un autre problème. C’est quelque chose que je ne ferais certainement pas moi-même…»

La conversation laissa la place à un long silence entendu et affligé.

Jeff Gray, C. Ped., podologue et responsable de l’éducation à la société d’orthèses Superfeet Worldwide, à Ferndale, dans l’Etat de Washington, tient des propos moins réservés:

«Quand je vois des jeunes traverser les aéroports en tongs, j’ai envie de leur courir après et de leur dire “Je peux vous aider!”. Le pire, c’est que la moitié de leur pied n’est même pas dans la chaussure, il retombe à côté… Je pense que d’ici 20 ans, nous aurons affaire à toute une génération de personnes de 30 ans à 40 ans qui connaîtra des problèmes de pieds: lésions des tissus mous, problèmes d’articulations, arthrite…»

Je lui ai demandé de m’exposer précisément les problèmes créés sur le plan anatomique par le port de la tong:

«La nature a fait en sorte que notre pied devienne un sac d’os tout mou lorsqu’il se pose par terre, mais qu’il se transforme en appui rigide lorsque nous poussons dessus. L’utilité de la chaussure est de permettre la transition entre ces deux états.»

Lorsque vous marchez avec de simples tongs, a-t-il continué, l’étape «sac d’os» de chaque pas dure trop longtemps et le pied garde sa position en pronation (tourné vers l’intérieur). (Cela tendrait à expliquer pourquoi les semelles des tongs ont tendance à s’user plus vite sur le côté interne et pourquoi les personnes qui en portent semblent avoir des chevilles qui rentrent vers l’intérieur).

Jeff Gray pense aussi que les chaussures qui ne sont pas fermées à l’arrière constituent une cause majeure de blessures et de chutes en raison de leur manque de praticité, notamment chez les personnes âgées:

«Essayez un peu de retirer les écrous de vos roues de voiture, pour voir ce que ça donne...»

Mon tout dernier argument contre les tongs est beaucoup plus subjectif, car il a trait à leur manque d’originalité et de caractère. En raison de la facilité avec laquelle elles s’enfilent et se retirent, et aussi, peut-être, de leur généralisation, les tongs ont ce côté négligé et trop déshabillé, qui donne l’impression que la personne qui les porte a oublié de s’occuper de la partie de son corps située sous ses chevilles.

J’aurais presque envie de les qualifier de «sous-vêtements du pied» (une terminologie qui serait en accord avec leur ancienne appellation américaine de «thongs» –le mot désigne aussi un string– toujours utilisée en Australie), mais ce ne serait pas tout à fait juste... Après tout, ce n’est pas comme si on pouvait enfiler une paire de «vraies» chaussures par-dessus.

Plus précisément, les tongs sont des peignoirs de pied. Et voir des centaines d’inconnus se déplacer en peignoir sale, traînant sur le trottoir et à peine retenu par une ceinture lâche (l’analogie reste valable pour toute la démonstration) n’est pas précisément l’idée que l’on se fait des plaisirs estivaux. A moins que vos seuls déplacements quotidiens ne consistent à traverser le sable blanc qui sépare les hamacs du bar de Waikiki où vous servez des piñas coladas, par pitié, gardez vos peignoirs de pieds à la maison.

Dana Stevens
Dana Stevens (29 articles)
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