Israël-Palestine: la paix illusoire

L'annonce, par John Kerry, de la reprise des négociations est belle. Le contexte et les chances d'aboutir bien moins.

John Kerry, le 18 juillet 2013 en Jordanie. REUTERS/Mandel Ngan/Pool

- John Kerry, le 18 juillet 2013 en Jordanie. REUTERS/Mandel Ngan/Pool -

John Kerry s’est fait plaisir en rentrant à Washington avec un projet de discussions entre Palestiniens et Israéliens. Il avait fait un tel battage à l’occasion de son sixième déplacement au Proche-Orient qu’il ne pouvait pas rester sur un échec. L’annonce de la reprise imminente des négociations de paix s’apparente à un voile de fumée sur une réalité difficile. Jusqu’à la dernière minute, le secrétaire d'Etat américain a cherché à arracher à Mahmoud Abbas une décision positive alors que le leader palestinien se cachait derrière le Fatah et l’OLP pour justifier ses réserves.

L’OLP opposé

A une grande majorité, le comité central palestinien ne voulait pas entendre parler de négociations tant que les Israéliens n’annonçaient pas l’arrêt des constructions dans les implantations juives de Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Le comité exécutif de l’OLP avait effectivement estimé que «Kerry n’a pas fourni de garanties d’un arrêt de la colonisation ni de référence claire pour les négociations, selon les frontières de 1967».

Les Israéliens se sont bornés à attendre le déblocage palestinien sans prendre de position officielle sur leur programme. Ils savaient que l’impasse était au bout du chemin parce que la direction palestinienne était contrainte à rejeter le projet américain. En effet, simultanément, l’administration militaire israélienne entérinait les plans de construction de 1.071 unités de logement dans des implantations de Cisjordanie et validait l’ultime phase d’un projet portant sur 732 unités à Modiin Illit. Quant à fonder la discussion sur la base des frontières de 1967, le sujet était rejeté d’office par le gouvernement israélien et par la droite nationaliste. On ne voit donc pas sur quel consensus Israéliens et Palestiniens pourraient discuter.

John Kerry n’avait aucun programme acceptable par les deux parties, d’autant plus que l’un des membres éminents de la coalition israélienne, Naftali Bennett, leader du parti sioniste religieux Habayit Hayehudi, a déjà menacé de quitter la coalition si le gouvernement amorçait des pourparlers de paix sur la base des frontières de 1967:

«Nous tenons à préciser. Habayit Hayehudi sous ma direction ne saurait participer, même pour une seconde, à des négociations fondées sur les frontières de 1967. Notre capitale Jérusalem n'est pas, et ne sera jamais, un sujet de négociations.»

Frontière de 1967

Le secrétaire d’Etat ne pouvait imposer ses vues qu’à une direction palestinienne affaiblie et sensibilisée par le refus de plus de 50% des partis israéliens de souscrire au principe de deux Etats pour deux peuples. La direction du Fatah avait mandaté Mahmoud Abbas de n’accepter un éventuel retour des Palestiniens à la table des négociations que sous la condition expresse que les Etats-Unis acceptent le principe de la création d’un Etat sur la base des frontières de 1967 et avec le retour des réfugiés. De leur côté, les Israéliens ont confirmé que cette condition retenue par les Palestiniens était exclue dès le départ en arguant qu’aucun dirigeant, de droite comme de gauche, n’acceptera le retour de centaines de milliers d’ex-réfugiés dans un territoire trop exigu pour contenir toute la misère palestinienne.

Cependant, John Kerry a réussi à persuader les Palestiniens d’accepter le dialogue en échange, certainement, d’avantages économiques indispensables pour sortir la Cisjordanie de sa torpeur économique. Mais il n’est pas dupe et il sait que l’illusion est totale car il s’agit de réunions préparatoires à des futures discussions entre experts, censées s’ouvrir sur un dialogue politique direct entre Benjamin Netanyahou et Mahmoud Abbas. Il y a encore beaucoup d’étapes à franchir et l’optimisme exagéré des Américains dénote une méconnaissance de l’état d’esprit des protagonistes et la réalité sur le terrain. D’ailleurs, John Kerry n'a pas voulu entrer dans les détails de l'accord intervenu, déclarant que les bases d'une reprise du processus de paix restaient encore à formaliser.

Certes, une réunion aura lieu à Washington la semaine prochaine entre négociateurs palestiniens et israéliens pour relancer les pourparlers de paix. John Kerry a affirmé que le négociateur palestinien Saeb Erakat et la ministre israélienne Tsipi Livni, accompagnée du conseiller personnel du chef du gouvernement, Yitzhak Molcho, se réuniront avec lui à Washington «pour entamer les pourparlers au cours de la semaine prochaine». Mais il s’agit de réunions préparatoires pour préparer d’autres réunions, sans aborder le fond du conflit.

Calmer les esprits

Peu d’informations transpirent sur cet accord sinon quelques hypothèses ou indiscrétions. Israël accepterait d’élargir des condamnés palestiniens, emprisonnés depuis longtemps, bien avant l’accord d’Oslo, et ferait des gestes économiques importants dont on ignore la nature. Les Palestiniens se seraient engagés à ne plus agir unilatéralement auprès des instances internationales pour exiger la création d'un Etat palestinien.

Selon John Kerry, les négociations à venir porteront sur la réalisation d'un accord de paix provisoire, sans déterminer les frontières définitives, pour établir un Etat palestinien dans les zones de Cisjordanie évacuées par Israël. Il s’agira de trouver un consensus trilatéral  sur les conditions sécuritaires et sur le statut des implantations qui devraient être démantelées. Israël aurait accepté un moratoire sur les constructions en Cisjordanie, en dehors des blocs d’implantations existantes. Le secrétaire d'Etat américain aurait promis à Mahmoud Abbas une lettre personnelle d’engagement de Barack Obama confirmant son acceptation d'établir un Etat palestinien comme patrie nationale du peuple palestinien sur la base des frontières rectifiées de 1967.

Mais John Kerry veut jouer sur le temps pour calmer les esprits. Les négociations, qui seront menées dans le plus grand secret, sont prévues pour durer au moins un an avant que les grands leaders ne soient directement impliqués dans les discussions. Beaucoup d’eau pourra couler sous les ponts durant une année, mais c'est le temps minimum pour que les deux parties arrondissent les angles auprès de leurs propres opposants.

Le parti israélien Likoud, qui vient de changer de gouvernance avec des leaders très proches des milieux nationalistes, a mis en garde le Premier ministre israélien de ne pas s’opposer à la croissance naturelle des blocs d’implantations d’Ariel, du Goush Etzion, de Maalé Adoumim, et de Jérusalem-Est. La majorité du parti refuse par ailleurs la création d’un Etat palestinien.  

D'un autre côté, le président de l’Autorité palestinienne a du mal à asseoir sa légitimité puisque les électeurs ne lui ont pas renouvelé son mandat au-delà de la durée légale. Il doit donc convaincre l’ensemble des organisations palestiniennes de cautionner une paix qu’elles rejettent. D’autre part, le Hamas à Gaza, déjà divisé en deux tendances qui s’affrontent et coresponsable de l’avenir du peuple palestinien, est totalement opposé à un accord avec les israéliens. Le porte-parole du mouvement, Sami Abou Zouhri, l'a précisé immédiatement:

«Le Hamas rejette l'annonce de John Kerry sur la reprise des négociations. M. Abbas n'a aucune légitimité pour négocier au nom du peuple palestinien sur des questions fondamentales.»

Il faut donc se rendre à l’évidence. Les obstacles à franchir sont nombreux et aucune bonne intention, même américaine, ne suffit pour s’orienter vers une paix éventuelle. Les arguments n’ont certes manqué. John Kerry a pu jouer sur l’échec des révolutions arabes, la chute des Frères musulmans en Egypte et la guerre de Syrie qui ont affaibli les Palestiniens. Il a demandé à Israël de faire quelques efforts sécuritaires pendant sa visite en levant certaines restrictions à la circulation en Cisjordanie comme l’explique le ministre israélien du Développement régional Sylvain Shalom:

«Dans le cadre d'une ouverture des négociations, il est possible de mener ce qu'on appelle des mesures de rétablissement de la confiance.»

Mais ce ne furent que des gestes symboliques.

Oppositions israéliennes

Au sein du gouvernement, une seule ministre appuie la démarche américaine. Tsipi Livni, responsable des négociations avec les Palestiniens, a estimé que le gel des pourparlers avec les arabes ne pourrait «qu’accélérer l’isolement d’Israël, surtout si l’Union européenne met(tait) à exécution sa menace de dissocier les territoires au-delà de la ligne verte de tout accord économique».

A l’opposé de l’échiquier politique, la travailliste Shelly Yacimovich presse Netanyahou de reprendre les négociations:

«La réalité dicte maintenant des conclusions claires menant au lancement immédiat de négociations politiques avec les Palestiniens dans une tentative sincère de parvenir à une solution. Ce n'est pas le résultat d'un intérêt américain, européen ou même palestinien. L'intérêt israélien et sioniste se trouve maintenant en continuant à réaliser la vision d'un Etat juif et démocratique. Toute personne qui ne suit pas ce chemin soutient en fait une solution binationale.»

Mais il s’agit de positions minoritaires sans danger sur l’avenir du gouvernement israélien.

Un front contre les négociations a été constitué au sein même du Likoud et mené par la députée Miri Regev, ancienne porte-parole de l’armée, qui a déjà annoncé qu’elle «ne fera aucun cadeau à Benjamin Netanyahou dans sa quête d’un accord, même à minima».

John Kerry, Mahmoud Abbas et Benjamin Netanyahou devront donc convaincre. Mais cela ne suffira pas à donner l’illusion que la paix est au bout du chemin. La région est traversée par des troubles qui conditionneront l’avenir de discussions qui, si elles ne donnent aucun résultat, auront au moins le mérite d’avoir forcé Palestiniens et Israéliens à lever le doigt de leur gâchette.  

Jacques Benillouche

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L'AUTEUR
Journaliste indépendant (Israël). Jacques Benillouche tient un blog, Temps et Contretemps. Ses articles
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Publié le 20/07/2013
Mis à jour le 20/07/2013 à 16h32
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