Culture

The Asylum contre Hollywood: histoire du studio qui nous offre de fabuleux pastiches de blockbusters

Slate.com

De «Transmorphers» à «Paranormal Entity», récit des méthodes du studio qui vient de faire parler de lui avec les ouragans de requins (!) de «Sharknado».

Image extraite de «Sharknado».

Image extraite de «Sharknado».

Cet article sur The Asylum est paru en 2010 sur Slate.com. Mais comme, si vous êtes des lecteurs (plus ou moins) assidus de Trailer est-il?, vous avez souvent croisé le nom de ce studio sur Slate.fr, nous nous sommes dit que c'était une bonne idée de publier ce texte, même près de trois ans après. Comme vous le verrez, l'auteur se concentre principalement sur Paranormal Entity, qui sortait à l'époque. Mais c'est une bonne occasion de se pencher sur les méthodes de The Asylum, revenu en force aux Etats-Unis au mois de juillet avec Sharknado, diffusé sur la chaîne SyFy. Le pitch? «Un ouragan s'empare de Los Angeles. Des milliers de requins s'abattent sur la ville et terrorisent la population.»

Pas facile d'éprouver un tant soit peu d'empathie pour ceux qui sont cachés derrière les blockbusters hollywoodiens. Mais essayons quand même. Oublions un instant que c'est grâce à eux que le garage de Jerry Bruckheimer est plein de Lamborghinis incrustées de diamants. Oublions aussi que de véritables contrats ont été signés pour des films basés, entre autres, sur la Boule 8 Magique, sur le jeu de la bataille navale et un autre sur ce stupide bébé boursicoteur dans la pub pour E *Trade.

Ceux qui prennent les décisions ne font pas ça parce qu'ils sont malhonnêtes. Ces films (et leurs inévitables suites) se font à cause de l'obsession d'Hollywood pour les «films-produits dérivés». Vous n'avez peut-être jamais souhaité que l'excitation haletante de la bataille navale soit portée sur grand écran, mais vous savez sans doute ce qu'est la bataille navale. Quand il s'agit de lancer un produit qui va coûter cher, ce détail a une grande importance.

On pourrait avancer l'argument que le pouvoir du «film-produit-dérivé» est la plus grande raison du succès de The Asylum, un studio dédié aux films de séries B à la productivité déconcertante, dont la spécialité est de faire des copies des blockbusters hollywoodiens à une vitesse ahurissante. Mais l'histoire de l'ascension de ce mini-studio ringard et provocateur vers un succès discret à Hollywood n'est pas si simple que ça.

Depuis maintenant quelques années, The Asylum produit des films qui sortent directement en DVD à un rythme impressionnant. Au cours de l'année 2009, le studio a produit ou distribué la bagatelle de 15 films, un chiffre stupéfiant. Et si la présence de certains titres sur la liste est difficile à comprendre —à quel public le film de 2006 Le rapport de la commission 11-Septembre pouvait-il bien être destiné?–, la majorité des productions du studio se classent dans l'une de ces deux catégories: il y a les films de genre destinés au marché de la location et qui sortent directement en DVD (Sex Pot, Les chroniques de Mars), et puis il y a les mockbusters (ou «pastiches»): ces derniers ont des titres comme Transmorphers, Le jour où la Terre a stoppé, ou encore Des serpents dans le train. Ces films ont fait la renommée de The Asylum, et montrent bien l'engouement suscité par les «films-produits-dérivés».

Une efficacité redoutable

La quasi-totalité des films de The Asylum a été produite pour un budget inférieur à 1 million de dollars, et chacun d'eux a au moins rapporté un peu d'argent. Le studio a passé un contrat avec la chaîne SyFy, qui ne semble pas se lasser des films de genre qu'il produit, et tout particulièrement de sa gamme de films d'animaux géants, comme Mega-Shark contre la pieuvre géante et Mega Piranha.

Des mockbusters tels que Le trésor de Da Vinci et The Terminators (qui n'est hélas pas une sitcom sur une famille de Terminators) s'en sortent étonnamment bien sur le marché de la location. Le fait que les sorties DVD des mockbusters coïncident avec les sorties en salles de leurs pendants hollywoodiens contribue sans doute à attirer les spectateurs allergiques aux multiplexes, tandis que les titres à la limite du procès pour plagiat piègent sûrement les lecteurs peu regardants parmi la clientèle des blockbusters. Quelle que soit la raison qui pousse The Asylum à faire des mockbusters, elle est efficace. Variety rapporte que l'entreprise engrange près de 5 millions de dollars de recettes annuelles.

Les mockbusters de The Asylum –que le producteur David Rimawi préfère apparemment appeler des «produits dérivés»– ne font pas vraiment envie, à moins d'être un grand fan de C. Thomas Howell. (Si vous l'êtes, vous savez sans doute déjà qu'Howell a joué dans cinq films de The Asylum et en a réalisé trois).

Pourtant, malgré leur budget ridicule, des plannings de tournage ultra-réduits (environ douze jours pour un long-métrage de l'acabit de Mega Shark) et des scénarios presque inexistants, les films semblent encore satisfaire les modestes attentes supposées des spectateurs. Alors que certains se sont sans doute attendus à un film d'action impressionnant en voyant Terminator Renaissance, la plupart des spectateurs de The Terminators se réjouiront sûrement si A. Martinez, ancienne star de La loi de Los Angeles, arrive à garder son sérieux pendant ses scènes.

Ces attentes réduites ont certainement constitué une aubaine pour The Asylum, mais une sortie récente a donné l'occasion unique de voir comment les maîtres du mockbuster se débrouilleraient dans un combat à la loyale. Paranormal Activity, film d'horreur à très petit budget qui a cartonné à sa sortie en 2009, a engrangé plus de 107 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis, pour un budget estimé à 10.000 dollars. L'énorme succès rencontré par le film a de toute évidence surpris The Asylum comme il a surpris le reste du monde, mais le studio s'est repris à temps pour que sa copie, Paranormal Entity, puisse se retrouver dans les rayons une semaine avant la sortie DVD de Paranormal Activity.

Matthew Abrams, blogueur cinéma, a calculé que si Paranormal Entity avait eu un budget calqué sur le rapport habituel «mockbuster-pour-blockbuster» de The Asylum, le film aurait été réalisé pour 18,75 dollars. Paranormal Entity donne effectivement l'impression d'avoir été fait pour un budget où on vous rendrait la monnaie sur un billet de vingt dollars, mais même si The Asylum reste généralement muet en ce qui concerne les détails précis de ses budgets, on peut affirmer de façon sûre que les deux films Paranormal ont été faits pour très peu.

Paranormal Activity face à Paranormal Entity

Ayant regardé les deux, je peux attester que leur budget est à peu près la seule chose que les deux films ont en commun. Paranormal Activity est un petit chef-d'œuvre de mise en scène qui fait avec ce qu'il a. Le choix du réalisateur Oren Peli d’utiliser en grande partie de longs plans immobiles pour faire son film a non seulement permis d'économiser de l'argent en transformant un trépied en cameraman, mais a aussi contribué à créer une tension vraiment cauchemardesque.

«[Peli] sait bien que les nerfs sont mis à plus rude épreuve quand on s'attend à sursauter de peur plutôt que quand on sursaute vraiment», a écrit Richard Corliss pour Time, et c'est tout à fait vrai. Grâce à un peu plus qu'un rythme habilement dosé, au jeu inspiré des acteurs principaux Katie Featherston et Micah Sloat et avec un budget effets spéciaux qui semble avoir été en grande partie dépensé en fil de pêche (ce qu'il y a de mieux pour fermer des portes «de façon invisible»), Peli a créé un classique d'horreur minimaliste.

Paranormal Entity emprunte à Activity le côté largement improvisé et la narration qui suit le concept du found footage (une des scènes est un clin d'œil manifeste au Projet Blair Witch, le père du film d'épouvante tourné de nuit), mais ne fait pas beaucoup d'efforts pour reproduire la patience presque sadique de Paranormal Activity. Au vu des fautes grammaticales et typographiques relevées dans le générique de Paranormal Entity, on pourrait aussi dire qu'il n'y a pas eu d'efforts du tout.

Paranormal Activity a tiré le maximum de l'effrayante tension créée par l'image immobile d'un couple qui dort dans une chambre hantée, réduisant son unique décor à un coupe-gorge de plus en plus oppressant. Paranormal Entity, de son côté, envoie régulièrement Shane Van Dyke (oui, le petit-fils de Dick), réalisateur et acteur du film, déambuler dans la maison, en soufflant dans le micro de la caméra, pour ouvrir les portes de (attention spoiler) chambres vides et y poser des pièges à fil déclencheur pour attraper l'entité du titre.

Paranormal Entity comporte son lot de scènes où ça dort, mais un nombre affligeant d'entre elles montre des siestes pendant la mi-journée. Je n'ai jamais vu un film avec autant de siestes. Là où Paranormal Activity donne envie de crier «Sortez de la maison!», Paranormal Entity nous donne envie de sortir nous-mêmes.

Evidemment, on ne prend pas beaucoup de risques en disant que Paranormal Entity est un mauvais film. Ce qui rend la comparaison peu flatteuse avec l'autre Paranormal, c'est que c'est une des rares fois où The Asylum copie un film très bon, au budget très serré. En règle générale, plus le blockbuster d'origine est mauvais, plus le mockbuster de The Asylum semblera bon. Jamais la franchise Transmorphers n'aurait pu être plus désinvolte dans son mépris des fondamentaux de la réalisation (ou de son public) que les magnifiques films Transformers de Michael Bay.

Faire un mockbuster à partir d'une machine à migraine puérile et grossière comme Transformers, ou à partir d'une franchise jetable comme AVP: Alien vs. Predator (AVH: Alien vs. Hunter, dans la version de The Asylum) est en soi une sorte de critique.

L'intérêt de The Asylum

The Asylum n'adhère pas forcément au proverbe «le seul moyen de critiquer un film, c'est de faire un autre film», souvent attribué aux Français. Mais il n'est pas difficile de faire le parallèle entre Guy Ritchie, qui bourre son Sherlock Holmes débile de cascades et de jeux de mots animaliers, et The Asylum qui bourre le sien –dont le titre est aussi Sherlock Holmes– de scènes dans lesquelles Sherlock combat des dinosaures en images de synthèse et des dragons mal faits.

Le jour où la Terre a stoppé, version de The Asylum du remake lourdaud de Le jour où la Terre s'arrêta, sorti en 2008, rajoute des robots géants venus de l'espace et remplace le visage impassible de Keanu Reeves en agent de destruction extraterrestre par celui de Sinead McCafferty, aux airs de mannequin pour maillots de bain. Toute cette crétinerie déplacée est sans doute le reflet d'une politique budgétaire, mais la moquerie suggérée par le mockbuster reste palpable et quelque peu rafraîchissante.

Si la moquerie est accidentelle, qu'il en soit ainsi: plus les blockbusters hollywoodiens deviennent suffisants et se prennent au sérieux, plus il faut absolument que leur ridicule leur soit renvoyé au visage par des copies sans prétention, de préférence à petit budget et aussi stupides que l'original. En face de Paranormal Activity, un blockbuster dénué d'artifices prêtant à la moquerie, le dérivé en mockbuster de The Asylum n'a pas lieu d'être.

Par contre, si on les met en face de films balourds comme Transformers et Le Da Vinci Code, les mockbusters de The Asylum commencent à paraître... ok, certainement pas bons, mais presque nécessaires. Personnellement, je suis vraiment impatient de voir le prochain film de The Asylum: La Bataille pour la planète des chats bleus de l'espace.

David Roth

Traduit par Anthyme Brancquart

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