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Asghar Farhadi et l'Iran vers la séparation?

Bahar Makooi , mis à jour le 19.07.2013 à 11 h 49

Le réalisateur iranien du «Passé» et de «La Séparation» s'est vu confisquer son passeport à sa descente d'avion à Téhéran. Il a dû passer un interrogatoire auprès des services de sécurité. Que lui reprochent les autorités de son pays?

Asghar Farhadi reçoit l'Ours d'or à Berlin pour La Séparation («Jodaeiye Nadar Az Simin» en février 2011. REUTERS/Pool, image retouchée par Slate)

Asghar Farhadi reçoit l'Ours d'or à Berlin pour La Séparation («Jodaeiye Nadar Az Simin» en février 2011. REUTERS/Pool, image retouchée par Slate)

Le geste est anodin en France, mais en Iran, il est bien audacieux. Lors de la cérémonie de clôture du festival de Cannes, l'actrice Bérénice Bejo, très émue, vient de remporter le prix d'interprétation féminine pour son rôle dans le film Le Passé; elle se lève pour récupérer sa récompense, passe devant le réalisateur iranien Asghar Farhadi et l'embrasse. Sur son chemin, l'acteur iranien Ali Mosaffa, qui fait également parti du casting, applaudit de façon énergique en prenant soin de placer ses mains devant son visage, évitant ainsi de se faire embrasser à son tour. Attentionnée, Bérénice Bejo lui donne une petite tape amicale sur l'avant-bras.

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«Elle connaissait les codes et savait qu'il ne fallait pas embrasser Farhadi», explique un proche. Le protocole iranien voudrait que l'homme s'incline légèrement devant la femme en guise de salut, et ce sans contact physique. 

Est-ce pour cela que le réalisateur iranien a été arrêté à sa descente d'avion le 9 juillet à Téhéran? Mahmoud Ahmadinejad avait déjà provoqué la colère des conservateurs iraniens en serrant contre lui mère de Hugo Chavez au moment des funérailles du président vénézuélien. L’accolade cannoise avait été commentée dans la presse internet iranienne sans pour autant susciter de réaction de la part des autorités.

Seul un site d'information proche des Gardiens de la Révolution l'accusait de faire la «grimace aux valeurs éthiques et religieuses», et ce «devant les caméras du monde entier». Au contraire, le réalisateur avait été félicité par des sites d'opposition à l'étranger pour son geste jugé tout simplement «normal».

Le lobby iranien de Cannes

L'épisode de la bise n'a pas empêché son film, Le Passé, de recevoir l'approbation du ministère de la Culture et de la Guidance islamique pour une distribution en Iran alors que de nombreux cinéastes iraniens se voient régulièrement refuser les autorisations par le ministère de la Guidance. Et depuis sa sortie, Le Passé connait un grand succès en Iran, où les entrées au cinéma ont rapporté 4,55 milliards de rials soit près de 300.000 euros en moins de 10 jours. Et ce, malgré l'absence de publicité dans la capitale iranienne, puisque les affiches ont été interdites à cause des cheveux «trop longs» de Bérénice Bejo et «sa manière de se tenir aux côtés de l'acteur iranien Ali Mossaffa» qui ne serait pas du goût des autorités.

Pourtant, l'Iran profite du succès international de son réalisateur. Ainsi, le vice-ministre de la Culture iranienne et président de la commission du film iranien, Javad Shamaghdari, s'était illustré dans la presse iranienne en s'attribuant la paternité de l'Oscar obtenu par Farhadi en 2012 pour son précédent film Une Séparation.

«C'était un souhait de Mahmoud Ahmadinejad qui m'a demandé d'internationaliser le cinéma iranien. Je lui ai répondu que cela devait d'abord commencer par un Oscar, il m'a demandé de le réaliser et c'est arrivé».

Non sans ironie, pour le festival de Cannes, Shamaghdari avait promis qu'il toucherait deux mots à Spielberg pour que la Palme d'or revienne à l'Iran. Cette fois, son lobbying n'a pas fonctionné...

Quand l'Iran lui mettait des bâtons dans les roues

Pourtant Farhadi et Shamaghdari n'ont pas toujours été amis —si tant est que ce soit le cas aujourd'hui. Certains le présentent comme le chouchou des autorités iraniennes. C'est bien vite oublier le chemin difficile qu'il a dû parcourir avant de pouvoir réaliser ses films à succès. La réalisation d'Une Séparation, adulée par le vice-ministre iranien de la Culture après son Oscar, a été entachée par plusieurs incidents au moment du tournage. En 2010, Farhadi a perdu brutalement son autorisation de tournage après un discours dans lequel il avait souhaité moins de pression sur ses collègues cinéastes en difficulté:

«Si seulement le pays pouvait être tel qu'il soit possible que Golshifteh Farahani [actrice qui a quitté l'Iran sous la pression des autorités] puisse de nouveau jouer en Iran (…), que Jafar Panahi [condamné à 6 ans de prison et à 20 ans d’interdiction d'exercer toute activité cinématographique] puisse réaliser des films dans son pays».

Asghar Farhadi a ensuite eu beaucoup de mal à récupérer l’autorisation de tournage nécessaire pour tourner en Iran. Il a été violemment pris à parti par le quotidien ultraconservateur Keyhan, proche du Guide suprême, qui l'a accusé d'être un «calomniateur» adoptant une «posture d'opposant afin d'attirer l'attention des festivals étrangers et remporter des prix internationaux»

Shamaghdari lui donne une semaine pour retirer ses propos mais Farhadi reste discret, silencieux. Puis il finit par adoucir ses paroles quelques mois plus tard en déclarant que cette histoire lui a «échappé» et qu'il n'avait pas «souhaité que ça se passe comme cela». Il a donc fini par recevoir une nouvelle autorisation.

Plus tard après son Oscar, Farhadi est félicité par celui-là même qui s’en est attribué la paternité, mais le ministère de la Guidance islamique refuse d'autoriser la tenue d'une cérémonie en l'honneur du cinéaste. Et de nouveau le quotidien ultraconservateur Keyhan critique Farhadi et salue l'interdiction. D'autres médias conservateurs lui reprochent de noircir l'image de la société iranienne à travers son film qui expose la vie d'une famille iranienne en plein divorce.

Argo vs Une séparation

Puis, lorsque le film «Argo» de Ben Affleck, retraçant l'exfiltration de diplomates américains retenus en otage à Téhéran, remporte l'Oscar du meilleur film en 2013, l'Iran le prend comme un affront et les mêmes médias ultraconservateurs demandent à Farhadi de rendre son Oscar à Hollywood. Farhadi n'est pas un fan d'Argo, il ne s'en cache pas. Dans une interview donnée au quotidien réformateur Bahar en février 2013 il explique:

«C'est un film moyen  qui sera vite oublié et ne marquera pas l'histoire du cinéma, mais l'image qu'il véhicule des Iraniens restera dans les mémoires, et ce point est attristant».

Pour autant, le réalisateur iranien ne rendra pas son Oscar, qui restera le tout premier remporté par un réalisateur de nationalité iranienne. Après le succès à Hollywood et la tentative de récupération de sa popularité par les hautes autorités du cinéma iranien, Paris apparaît comme un havre de paix pour Asghar Farhadi.

«Il était prévisible qu'après autant de joie suscitée chez les gens, certains propos reconstruits seraient véhiculés autour de cet événement. Tourner un autre film est un bon prétexte pour se tenir loin de ce genre d'à côté sans intérêt», confie le réalisateur au quotidien Bahar en février 2013.

Mais très vite le pays lui manque. Asghar Farhadi, celui qui veut à tout prix «rester le même» décide de retourner en Iran le 9 juin dernier, préférant la «difficulté» à la tranquillité parisienne :

«Travailler en Iran continue de me procurer une autre sorte de plaisir. C'est comme quand vous faites de la randonnée en montagne: vous préférez les chemins les plus difficiles. A la fin de la journée, vous avez l'impression d'avoir accompli quelque chose. C'est un défi.»

Contexte tendu

S'il n'est pas un Jafar Panhahi, ni un Mohammad Rassoulof – tous deux condamnés à vingt ans d'interdiction d'exercice de leur métier pour «actes et propagande hostiles à la République Islamique d'Iran» - Asghar Farhadi n'est pas aussi soumis que l'étiquette qu'on lui colle parfois. Il défend la profession à sa manière et n'est pas épargné par la pression du ministère de la Culture et de la Guidance islamique. 

Pour preuve cet épisode du passeport confisqué à son arrivée le 9 juin à l'aéroport Imam Khomeyni de Téhéran. Un bref incident qualifié de «malentendu» par la presse iranienne puisque le passeport lui a été remis rapidement. Mais un événement à prendre comme une mise en garde de la part des autorités iraniennes, ainsi que l'interrogatoire auquel Farhadi a été soumis les jours suivants.

Le contexte actuel est tendu pour les cinéastes iraniens indépendants. Cette semaine a été marquée par des manifestations devant la Maison du cinéma, qui fait office de syndicat du cinéma iranien. Le syndicat et le centre culturel qui lui est associé avaient été fermés en 2012, suite au soutien exprimé par l'institution en faveur de Jafar Panahi et de Mohammad Rasoulof.

La Maison du Cinéma a récemment été autorisée à renaître et un nouveau directeur a été nommé, mais proche du milieu conservateur, ce qui provoqué la colère de l'ancienne équipe dirigeante très engagée. Au moment de la dissolution du lieu culturel, Asghar Farhadi avait exprimé sa solidarité avec ses collègues et demandé au ministère de la Culture et de la Guidance islamique de revenir sur leur décision.

Le réalisateur du Passé est aussi soutenu par des personnalités réformatrices comme l'ancien président Mohammad Khatami. Le 15 juillet à Téhéran, celui-ci s'est affiché aux côtés de Farhadi lors d'une projection de son film dans un autre lieu du cinéma iranien, le Musée du Cinéma.

La notoriété internationale de Farhadi saura-t-elle le protéger? Va-t-elle faciliter l'obtention des ses autorisations de tournages en Iran ou sera-t-elle un poids qui va l'empêcher de réaliser son prochain film iranien? Dans un pays où les lignes rouges changent constamment, Farhadi a beau être devenu un poids lourd du cinéma iranien, il n'est pas invincible.

Bahar Makooi

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