Monde

Cinq ans de camp pour Alexeï Navalny: l'aveu de faiblesse de Vladimir Poutine

Daniel Vernet, mis à jour le 18.07.2013 à 18 h 42

L'opposant et blogueur, condamné jeudi, dénonçait la corruption du pouvoir et tenait tête au président russe. Qui n'a voulu prendre aucun risque en l'écartant du jeu politique.

Alexeï Navalny devant le tribunal de Kirov qui vient de le condamner, le 18 juillet, à cinq ans de prison pour vol. REUTERS/Sergei Karpukhin

Alexeï Navalny devant le tribunal de Kirov qui vient de le condamner, le 18 juillet, à cinq ans de prison pour vol. REUTERS/Sergei Karpukhin

Vladimir Poutine vient de se débarrasser d’un nouvel opposant. L’avocat blogueur Alexei Navalny a été condamné, jeudi 18 juillet, à cinq ans de camp pour détournement de 16 millions de roubles (quelque 400.000 euros), par un tribunal de Kirov, une ville située à 900 km à l’est de Moscou, alors qu’il était conseiller du gouverneur libéral de la région, Nikita Belykh.

Pendant trois heures, le juge a ânonné le jugement qui n’était autre que l’acte d’accusation. Trente-deux des 34 témoins cités par l’accusation avaient innocenté l’accusé, tandis que le tribunal avait refusé d’entendre les témoins de la défense. Le caractère politique du procès ne fait aucun doute.

Malgré sa popularité dans les milieux urbains, Alexei Navalny ne menaçait pas directement le pouvoir de Poutine mais il le bravait depuis des années en dénonçant la corruption du système mis en place après la chute du communisme et perpétué après le départ de Boris Eltsine. Il était devenu une sorte de héros des manifestants de l’hiver 2011-2012 qui protestaient contre les fraudes aux élections législatives puis présidentielle.

Vladimir Poutine est au pouvoir depuis 1999, comme Premier ministre (1999-2000) puis comme président (2000-2008), puis de nouveau comme Premier ministre (2008-2012), et enfin comme président. Depuis sa réélection en mars de l’année dernière, il a réussi à étouffer la contestation et il a durci la répression contre toutes les formes d’opposition.

Soutenu par la classe moyenne moscovite

Alexeï Navalny, qui ne s’était pas découragé, a été condamné au lendemain de son enregistrement comme candidat à la mairie de Moscou. Le scrutin aura lieu au mois de septembre. Si sa condamnation est confirmée en appel, il ne pourra pas se présenter et sera même inéligible à vie, alors qu’il comptait défier Poutine à la prochaine élection présidentielle.

Les sondages ne lui donnaient aucune chance d’être élu, mais il aurait pu cristalliser sur son nom le mécontentement des jeunes de la classe moyenne moscovite. Un risque que le régime n'a pas voulu courir.

Né en 1976, Alexeï Navalny est représentatif de cette jeunesse russe, arrivée à l’âge adulte après la chute de l’Union soviétique, qui n’a pas connu les déchirements du postcommunisme. Les joutes politiciennes, y compris des ténors de l’opposition libérale, le laissent indifférent.

Après ses études de droit, il a bien milité quelque temps au sein du parti Iabloko (la pomme), créé par l’économiste Grigori Iavlinski, choyé par les Occidentaux, mais il en a été exclu pour «nationalisme». Alexeï Navalny n’est pas en effet un «libéral» dans le sens anglo-saxon du terme.

Il considère que la démocratie à l’occidentale n’est pas faite pour la Russie qui est un pays profondément conservateur. Il a flirté un moment avec les mouvements chauvins qui veulent garder «la Russie aux Russes» et chasser tous ces immigrés du Caucase qui nourrissent les sentiments xénophobes de l’homme de la rue et apportent de l’eau au moulin des extrémistes.

Il a choisi un autre mode de combat politique. D’abord en créant un club de discussion «Da!» (Oui!), avec Maria Gaïdar, la fille d’Iegor Gaïdar, le premier chef de gouvernement russe après la chute du communisme, un de ces «Chicago boys» qui appliqua la «thérapie de choc» à une économie exsangue.

Opération mains propres

Mais surtout en se consacrant à la lutte contre la corruption qu’il a dénoncée dans son blog avant de créer un site, RosPil, dans lequel il répertoriait toutes les affaires de fraude, de pots-de-vin et de prévarication. Il faisait appel à la coopération de tous ses lecteurs qui participaient ainsi à une vaste opération «mains propres». Une souscription auprès de ses lecteurs lui permettant de poursuivre ses activités lui a rapporté une centaine de milliers d’euros.

Pour tenter de mettre à jour les turpitudes des grandes sociétés russes, dirigées par des oligarques proches du Kremlin voire contrôlées par des ministres en personne, Alexeï Navalny est devenu actionnaire de plusieurs d’entre elles. Il a ainsi découvert que Transneft, une compagnie spécialisée dans le transport des hydrocarbures, avait donné 300 millions de dollars en 2007 à des «œuvres de charité», soit plus qu’elle n’en avait dépensés pour l’entretien de tout son réseau d’oléoducs.

Personne ne sait où cet argent était passé, jusqu’à ce qu’on découvre que la moitié était allée à une association inconnue et l’autre à un «Kremlin-9 Fond» qui soutient les services secrets. C’est après avoir mis au jour un détournement de fond de 4 milliards de dollars qu’Alexeï Navalny a été poursuivi par le procureur de Kirov pour une sombre histoire de vente à perte de bois.

Plusieurs fois détenu pour quelques heures ou quelques jours à l’occasion des manifestations anti-Poutine de 2011-2012, Alexeï Navalny était devenu un des chefs de file les plus en vue d’une opposition inorganisée, morcelée et largement découragée. Mais le système Poutine n’en pas moins été ébranlé par les mouvements qui ont vu des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues des grandes villes pour huer le président et son parti Russie unie, rebaptisé le parti «des escrocs et des voleurs».

Il doit en outre faire face à des dissensions au sein même du régime, de la part de personnalités qui s’interrogent sur sa pérennité. En poursuivant Alexeï Navalny, Poutine montre qu’il ne veut prendre aucun risque. Il s’est même donné le ridicule sinistre de faire condamner post mortem pour «fraude fiscale», Sergueï Magnitski, un avocat qui dénonçait lui aussi la corruption, mort en prison à la suite de mauvais traitement depuis plusieurs années. Une première dans l’histoire russe.

Daniel Vernet

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