Economie

La Chine part à la conquête des Chinois

Gérard Horny, mis à jour le 22.07.2013 à 9 h 32

Pendant trente ans, sa stratégie a été de partir à l'assaut des marchés extérieurs. Après avoir mis au chômage près de 50 millions de personnes dans le monde et pesé sur le pouvoir d'achat, Pékin ne peut plus compter sur nous développer sa croissance.

Statues à Pékin, un jour de brouillard dû à la pollution en février 2013. REUTERS/China Daily

Statues à Pékin, un jour de brouillard dû à la pollution en février 2013. REUTERS/China Daily

La tendance au ralentissement de l’économie chinoise est indéniable. Au cours des cinq années 2003-2007, la croissance moyenne du PIB s’est établie à 11,7%. Au cours des cinq années suivantes, 2008-2012, elle est tombée à 9,3% avec, en 2012, à 7,8%, le chiffre le plus faible enregistré depuis 1999. Et ce n’est pas fini. Au deuxième trimestre de cette année, la croissance ne s’est établie qu’à 7,5% en rythme annuel et, comme le Premier ministre l’a rappelé le 16 juillet, c’est ce taux de 7,5% qui a été choisi comme objectif officiel pour l’ensemble de 2013. Dans les pays asiatiques qui travaillent beaucoup avec la Chine, l’inquiétude est vive: cet objectif sera-t-il atteint?

A priori, on peut penser que ces craintes sont excessives: quand le gouvernement chinois annonce un objectif, il l’atteint toujours. Après, on peut toujours s’étonner, constater que, par exemple, les statistiques de production d’électricité ne sont pas en ligne avec les chiffres annoncés pour la production industrielle, mais si Li Keqiang, nouveau Premier ministre et premier docteur en économie à arriver à ce niveau de responsabilité, s’engage sur cet objectif, on peut le tenir pour acquis.

Cela dit, c’est vrai, le pays est engagé dans une manœuvre compliquée, qui n’est pas sans risque. Il s’agit à la fois de calmer la croissance et de la réorienter: à l’avenir, son moteur devrait être davantage la consommation des ménages chinois que la demande étrangère.

La fin d’un modèle

A vrai dire, les dirigeants chinois n’ont pas le choix. Au cours des trente dernières années, leur stratégie a été fondée sur la conquête des marchés étrangers, avec deux ingrédients de choix: une main-d’œuvre bien encadrée et bon marché, des capitaux et des technologies apportées par des investisseurs des pays riches, désireux à la fois de prendre pied sur ce gigantesque marché d’avenir et d’accroître leurs profits grâce aux bas salaires locaux.

Mais la réussite a dépassé toutes les attentes: en s’imposant comme l’atelier du monde, la Chine a mis au chômage près de 50 millions de personnes dans les pays développés et pesé sur les hausses de revenus dans ces mêmes pays. Les politiques à risques menées pour maintenir tout de même un haut niveau d’activité en Europe ou aux Etats-Unis (les prêts immobiliers de type subprimes par exemple) se sont soldées par la crise financière de 2008 dont les effets se font encore sentir aujourd’hui, surtout en Europe.

Résultat: la poule aux œufs d’or ne donne plus rien, la Chine ne peut plus espérer avoir de forts taux de croissance à nos dépens. Il lui faut bien chercher ailleurs, chez elle en premier lieu.

Un excès d’investissement

De toute façon, elle était arrivée au bout du processus. Sa marche forcée vers l’industrialisation a conduit, comme le souligne Christine Peletier, économiste à BNP Paribas, à la «montée de déséquilibres multiples, et intenables à moyen terme: déséquilibre dans le partage du PIB entre consommation et investissement, déséquilibre sectoriel entre industrie et services, inégalités sociales, vastes problèmes environnementaux». Cette situation n’a rien d’exceptionnel, beaucoup de pays sont passés par là dans la première phase de leur développement.

C’est ainsi que l’investissement atteignait 36% du PIB au Japon en 1973 ou 38% en Corée du Sud en 1991. Mais, en Chine, ces limites ont été franchies allègrement: jusqu’à 48% l’an passé et encore 45% au début de cette année.

Cette politique d’investissement massif, encouragée par les pouvoirs publics pour lutter contre le ralentissement en 2008-2009 et encore en 2011-2012 n’est plus d’actualité. Si l’endettement de l’Etat central reste modeste, à 15% du PIB, celui des collectivités locales a fortement augmenté, surtout dans les années 2009-2010, portant l’endettement public «augmenté» aux environs de 43% du PIB cette année selon les estimations du FMI. Il n’est même pas certain qu’on le connaisse avec précision car ces collectivités locales ont développé autour d’elles une nébuleuse de véhicules de financement difficile à cerner et dont les investissements ne sont pas toujours très rentables.

L’essor freiné des banques de l’ombre

On rencontre le même problème, mais à une échelle beaucoup plus grande, avec les investissements privés: le crédit à l’économie est estimé à environ 170% du PIB, un niveau qui devient d’autant plus préoccupant que les investissements ainsi financés sont souvent accordés selon des critères qui feraient sauter au plafond les contrôleurs de nos banques.

A côté du secteur bancaire réglementé s’est développé tout un système de shadow banking (banques de l’ombre) que les autorités aimeraient bien calmer. Ainsi les banques proposent à leurs clients aisés des produits de gestion de fortune censés rapporter gros qui financent ces circuits de crédit parallèles. Les tensions sur le marché monétaire chinois dont on a beaucoup parlé en mai sont révélatrices: la banque centrale a volontairement refusé de fournir les liquidités que les banques recherchaient pour montrer son souci de réduire ces investissements spéculatifs.

De fait, l’investissement incontrôlé a conduit à des surcapacités dans de nombreux secteurs. On l’a vu par exemple dans le domaine des panneaux solaires qui ont déferlé à prix cassés sur nos marchés. Le plus étonnant est d’ailleurs qu’on ait vu en Europe de  bonnes âmes s’étonner que l’on veuille déclencher des mesures antidumping, comme  s’il était normal, pour ne pas fâcher la puissance mondiale montante, de servir de point de chute à ses productions excédentaires…

En tout cas, il est manifeste que la nouvelle direction chinoise est prête à faire la chasse aux surcapacités et aux investissements peu rentables. Déjà, dans le passé, quand il a fermé des entreprises publiques jugées en surnombre et obsolètes, le pouvoir central a montré qu’il pouvait sans états d’âme prendre des mesures drastiques et supprimer des millions d’emplois…

Une démographie moins favorable

La démographie impose aussi à la Chine une modification de sa politique. Jusqu’à présent, l’afflux de travailleurs venus de la campagne a justifié la hausse continue des investissements dans l’industrie. Ce phénomène, que connaissent tous les pays en développement, a été particulièrement bien décrit par l’économiste Arthur Lewis, prix Nobel 1979, qui signale un «point de retournement», lorsque cet afflux cesse et que l’embauche de nouveaux salariés ne peut se faire qu’au prix d’une hausse des salaires. En Chine, la politique de l’enfant unique renforce cette contrainte: l’afflux de travailleurs ruraux a commencé à se réduire après 2010 et devrait cesser dans les premières années de la prochaine décennie; à ce moment, la population active chinoise aura déjà commencé à baisser.

Un environnement dégradé

Enfin on ne saurait ignorer l’importance des contraintes écologiques. Selon un rapport officiel, en 2010, les dommages causés à l’environnement coûtaient l’équivalent de 3,5% du PIB. Dans son rapport annuel consacré à la Chine, publié ce 17 juillet, le FMI souligne que les médias se focalisent sur les brouillards de Pékin et son taux particulièrement élevé de particules fines dans l’atmosphère; pourtant Pékin n’arrive qu’au neuvième rang des villes chinoises les plus polluées.

Par ailleurs, un tiers des grands bassins fluviaux du pays, 85% de ses lacs et 57% de ses nappes phréatiques sont pollués, près de 300 millions des habitants des zones rurales n’ont pas accès à de l’eau potable. On ne compte plus les manifestations contre les industries polluantes et les autorités locales ont dû renoncer sous la pression populaire à la construction de nouvelles installations.

Pour nous, rien ne changera…

Le changement de cap est donc un impératif. Il est d’ailleurs déjà engagé: les activités tertiaires (transports, commerce, finance, hôtellerie-restauration, etc.) pèsent maintenant presque autant dans le PIB que les activités secondaires (industrie, construction) et davantage que l’industrie seule. Le risque est évidemment que le ralentissement voulu de l’investissement ne provoque une chute de l’activité plus profonde que cela n’est envisagé. Mais l’Etat a les moyens nécessaires pour intervenir en cas de besoin et, en fin de compte, tout le monde a intérêt à ce que la Chine s’inscrive dans une perspective de développement durable.

Toutefois, il ne faut pas se faire d’illusions: même si les dirigeants chinois concentrent leurs efforts sur le développement du marché intérieur, de meilleures retraites, un meilleur système de soins, leur pays a toujours autant besoin de vendre à l’étranger. Si les exportations représentent une part du PIB moins importante qu’avant la crise financière, elles continuent à croître et devraient atteindre  cette année 2.223 milliards de dollars. L’excédent de la balance commerciale devrait dépasser 332 milliards de dollars et augmenter encore dans les prochaines années. La concurrence chinoise ne faiblira pas.

Gérard Horny

Gérard Horny
Gérard Horny (300 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte