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- Par Jean-Laurent CASSELY
- Jean-Laurent Cassely est journaliste et auteur.
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Jean-Laurent CASSELY
Jean-Laurent Cassely est journaliste et auteur.
Stories from Jean-Laurent CASSELY
L'Internationale du web n'est pas pour demain
Le Parti pirate annonce-t-il un socialisme numérique?
Dans un article récent assez peu commenté sur le web francophone, Kevin Kelly proclame que les modes de relation et de production des internautes s'apparentent à une nouvelle forme de socialisme. Ce qu'il nomme «digital socialism». Une sorte d'associationnisme des origines, qui a plus à voir avec le phalanstère de Fourier qu'avec le socialisme moderne adossé à l'Etat tel que nous l'entendons aujourd'hui.Â
Qui est Kevin Kelly? Photographe, journaliste, écrivain un brin illuminé, il est, sinon LE gourou web par excellence, du moins l'un des zélateurs les plus affirmés d'Internet et de la cyberculture. Un technophile, qui a pour tribune la bible de la technophilie, le magazine américain Wired, dont il est d'ailleurs l'ancien rédacteur en chef. Connu pour ses envolées lyriques sur les potentialités émancipatrices du web, il va cette fois plus loin en affirmant avec un sens certain de la provocation que les pratiques d'un nombre croissant d'internautes (hackers ou simples amateurs du dimanche) s'apparentent à du «socialisme numérique».
L'argument de Kelly est le suivant: «Quand des tas de gens qui possèdent les moyens de production travaillent ensemble vers un objectif commun et partagent leur production, quand ils contribuent de manière bénévole et bénéficient librement des fruits de ce travail, il n'est pas déraisonnable de parler de socialisme».
Et l'auteur d'isoler quatre niveaux d'implication des internautes: le partage, la coopération, la collaboration et enfin le collectivisme.
Des exemples? La publication de photos, de vidéos, d'indications diverses (localisation de lieux sur des cartes, partage de bookmarks, etc.) sur des plateformes très fréquentées comme FlickR ou YouTube, illustre cette tendance à la mise à disposition gratuite de productions personnelles. Ce partage va plus loin quand les internautes vont au-delà de la simple publication et autorisent une réappropriation par d'autres de leurs œuvres par le biais d'accords ouverts comme les licences Creative Commons. L'encyclopédie collaborative Wikipedia est le résultat de tous les savoirs agrégés des amateurs éclairés sur tous les sujets possibles (on passe dans cet article sur les critiques régulièrement formulées sur cet outil par les sceptiques). Enfin, chaque jour, des milliers de hackers collaborent à des projets de logiciels open source, s'appuyant sur les travaux antérieurs pour apporter leur concours et réaliser des produits dont l'efficacité égale celle des logiciels marchands. Une organisation productive qui a peu à voir avec la logique verticale du développement de projets en entreprise.
Pour Kelly, c'est avant tout de manière désintéressée que tous ces individus publient leurs œuvres, apportent leurs savoirs et leurs compétences, s'entraident et comparent leurs points de vue, produisent collectivement un outil qui profitera à tous. Ils n'y gagnent aucune rémunération et n'en espèrent pas à l'avenir. Leur investissement personnel est énorme en comparaison des rétributions qu'ils en tirent.
Jusque-là , l'article ne nous apprend rien de nouveau sur les usages d'Internet. C'est la manière dont l'auteur analyse ces phénomènes qui est plus intéressant. Le dernier paragraphe de l'article de Kelly résume son propos en annonçant que les changements induits par ces nouvelles pratiques vont déborder de la sphère du net:
«Nous sous-estimons le pouvoir de nous outils pour remodeler les esprits. Croyons nous vraiment que nous pouvons, ensemble, construire et habiter des mondes virtuels chaque jour et que cela n'affecte pas notre pensée? La puissance du socialisme en ligne ne cesse de grandir. Sa dynamique s'étend au delà des électrons — peut-être jusqu'aux élections»
En substance, un spectre hante le monde... Le spectre du socialisme numérique! Les ouvriers sont devenus des internautes, les coopératives, des fermes de développement de logiciels libres.
Dans la vision de Kelly, développer une culture du libre et de la gratuité dans la sphère de nos échanges virtuels ne peut être neutre et sans conséquence. Nous allons bientôt nous retrouver face à un courant de pensée qui prolongera, dans la couche physique de la réalité (dans la «vraie vie»), la révolution néo-socialiste déjà bien engagée sur le web.
Une idée pas si neuve que ça. Selon l'anthropologue Philippe Breton, «l'utopie d'une communication entre les hommes rendue plus aisée grâce aux ordinateurs apparaît en effet dès le milieu des années 1940 aux Etats-Unis. Véritable serpent de mer, cette utopie, loin d'être dépendante de l'innovation technique elle-même, comme on serait tenté de le croire trop rapidement, semble plutôt dépendante du rythme d'usure des grands idéaux politiques».
Et si les dynamiques de coopération entre simples usagers amateurs «ne sont pas nées avec l'Internet et le logiciel libre» mais sont apparues avec l'ère industrielle, comme l'explique dans une interview passionnante le sociologue Dominique Cardon, «certains acteurs du libre ont doté cette forme d'organisation de l'innovation d'une politique, conférant à leur démarche des valeurs et un esprit — la liberté — et l'opposant au modèle "propriétaire" de diffusion des logiciels.»
La théorie de Kelly ne laisse pas d'être inventive. Et il est pour le moins surprenant de lire cet Américain qui tente de marier Marx et le web 2.0, quand en Europe les partis qui sont issus de sa doctrine commencent à abandonner jusqu'à l'évocation lointaine du vocabulaire socialiste! Mais tout cela est-il bien sérieux?Â
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Comments
socialisme?
Excellent article. A mon sens la question n'est pas nécessairement celle du socialisme vs. le capitalisme - si du moins on entend par "socialisme" celui du XXème siècle, c'est à dire le socialisme d'Etat.
C'est vrai qu'il y a quelque chose du socialisme utopique, dans l'idéal de coopération. Mais en réalité comme vous le soulignez c'est plus d'un mix coopération-concurrence qu'il s'agit. Tout comme notre économie de marché repose sur une complémentarité entre coopération et concurrence ; la division du travail est bien une forme de coopération sociale, la production dans le capitalisme est bien collective en dernière analyse, c'est même la principale contradiction de ce système selon Marx !
Je pense qu'internet en effet va faire émerger des formes de coopération différentes, et une porosité plus grande entre le consommateur et le producteur. Dès lors c'est plutôt les analyses de la société industrielle (production de masse, aliénation de la société de consommation, de la "passivité" du téléspectateur...) qu'il faut réviser. Ces nouvelles formes de coopération ne sont pas du tout incompatibles avec le marché en tant que tel, même si l'équilibre n'a pas encore pleinement été trouvé.
En revanche, internet bouleverse sans doute encore plus le pouvoir d'Etat (cf. les événements en Iran ; cf. aussi, en ce qui concerne lafrance, les aléas d'Hadopi et son inutilité annoncée face à des évolutions technologiques face auxquelles les solutions autoritaires "régaliennes" classiques ne peuvent pas grand chose). Bien sûr il faut bien des régulations, et il y en aura, mais il faudra mettre en branle la lourde machine du droit international (comme cela fut fait en son temps pour les télégraphes et les postes...)
Au final il n'y aura pas de révolution socialiste mais internet apportera de nouveaux espaces de démocratie et conduira à un système plus productif plus adapté aux besoins personnels de chacun ; il pourrait conduire aussi à une nouvelle forme de service public (internet comme droit fondamental), à une extension de la gratuité dans les échanges, et peut-être même à de nouvelles formes de "socialisation" des biens numériques non rares car reproductibles à l'infini (type licence globale plutôt que paiement produit par produit par exemple). Du moins peut-on l'espérer !
Pas de quoi faire un programme révolutionnaire, mais plutôt de quoi alimenter un réformisme progressiste moderne, en somme...
Guy de Guisbourne