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L'Internationale du web n'est pas pour demain

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 05.07.2009 à 0 h 06

Le Parti pirate annonce-t-il un socialisme numérique?

Dans un article récent assez peu commenté sur le web francophone, Kevin Kelly proclame que les modes de relation et de production des internautes s'apparentent à une nouvelle forme de socialisme. Ce qu'il nomme «digital socialism». Une sorte d'associationnisme des origines, qui a plus à voir avec le phalanstère de Fourier qu'avec le socialisme moderne adossé à l'Etat tel que nous l'entendons aujourd'hui. 

Qui est Kevin Kelly? Photographe, journaliste, écrivain un brin illuminé, il est, sinon LE gourou web par excellence, du moins l'un des zélateurs les plus affirmés d'Internet et de la cyberculture. Un technophile, qui a pour tribune la bible de la technophilie, le magazine américain Wired, dont il est d'ailleurs l'ancien rédacteur en chef. Connu pour ses envolées lyriques sur les potentialités émancipatrices du web, il va cette fois plus loin en affirmant avec un sens certain de la provocation que les pratiques d'un nombre croissant d'internautes (hackers ou simples amateurs du dimanche) s'apparentent à du «socialisme numérique».

L'argument de Kelly est le suivant: «Quand des tas de gens qui possèdent les moyens de production travaillent ensemble vers un objectif commun et partagent leur production, quand ils contribuent de manière bénévole et bénéficient librement des fruits de ce travail, il n'est pas déraisonnable de parler de socialisme».

Et l'auteur d'isoler quatre niveaux d'implication des internautes: le partage, la coopération, la collaboration et enfin le collectivisme.

Des exemples? La publication de photos, de vidéos, d'indications diverses (localisation de lieux sur des cartes, partage de bookmarks, etc.) sur des plateformes très fréquentées comme FlickR ou YouTube, illustre cette tendance à la mise à disposition gratuite de productions personnelles. Ce partage va plus loin quand les internautes vont au-delà de la simple publication et autorisent une réappropriation par d'autres de leurs œuvres par le biais d'accords ouverts comme les licences Creative Commons. L'encyclopédie collaborative Wikipedia est le résultat de tous les savoirs agrégés des amateurs éclairés sur tous les sujets possibles (on passe dans cet article sur les critiques régulièrement formulées sur cet outil par les sceptiques). Enfin, chaque jour, des milliers de hackers collaborent à des projets de logiciels open source, s'appuyant sur les travaux antérieurs pour apporter leur concours et réaliser des produits dont l'efficacité égale celle des logiciels marchands. Une organisation productive qui a peu à voir avec la logique verticale du développement de projets en entreprise.

Pour Kelly, c'est avant tout de manière désintéressée que tous ces individus publient leurs œuvres, apportent leurs savoirs et leurs compétences, s'entraident et comparent leurs points de vue, produisent collectivement un outil qui profitera à tous. Ils n'y gagnent aucune rémunération et n'en espèrent pas à l'avenir. Leur investissement personnel est énorme en comparaison des rétributions qu'ils en tirent.

Jusque-là, l'article ne nous apprend rien de nouveau sur les usages d'Internet. C'est la manière dont l'auteur analyse ces phénomènes qui est plus intéressant. Le dernier paragraphe de l'article de Kelly résume son propos en annonçant que les changements induits par ces nouvelles pratiques vont déborder de la sphère du net:

«Nous sous-estimons le pouvoir de nous outils pour remodeler les esprits. Croyons nous vraiment que nous pouvons, ensemble, construire et habiter des mondes virtuels chaque jour et que cela n'affecte pas notre pensée? La puissance du socialisme en ligne ne cesse de grandir. Sa dynamique s'étend au delà des électrons — peut-être jusqu'aux élections»

En substance, un spectre hante le monde... Le spectre du socialisme numérique! Les ouvriers sont devenus des internautes, les coopératives, des fermes de développement de logiciels libres.

Dans la vision de Kelly, développer une culture du libre et de la gratuité dans la sphère de nos échanges virtuels ne peut être neutre et sans conséquence. Nous allons bientôt nous retrouver face à un courant de pensée qui prolongera, dans la couche physique de la réalité (dans la «vraie vie»), la révolution néo-socialiste déjà bien engagée sur le web.

Une idée pas si neuve que ça. Selon l'anthropologue Philippe Breton, «l'utopie d'une communication entre les hommes rendue plus aisée grâce aux ordinateurs apparaît en effet dès le milieu des années 1940 aux Etats-Unis. Véritable serpent de mer, cette utopie, loin d'être dépendante de l'innovation technique elle-même, comme on serait tenté de le croire trop rapidement, semble plutôt dépendante du rythme d'usure des grands idéaux politiques».

Et si les dynamiques de coopération entre simples usagers amateurs «ne sont pas nées avec l'Internet et le logiciel libre» mais sont apparues avec l'ère industrielle, comme l'explique dans une interview passionnante le sociologue Dominique Cardon, «certains acteurs du libre ont doté cette forme d'organisation de l'innovation d'une politique, conférant à leur démarche des valeurs et un esprit — la liberté — et l'opposant au modèle "propriétaire" de diffusion des logiciels.»

La théorie de Kelly ne laisse pas d'être inventive. Et il est pour le moins surprenant de lire cet Américain qui tente de marier Marx et le web 2.0, quand en Europe les partis qui sont issus de sa doctrine commencent à abandonner jusqu'à l'évocation lointaine du vocabulaire socialiste! Mais tout cela est-il bien sérieux? 

Kelly évoque d'abord l'élection d'Obama pour affirmer que la nouvelle culture de la coopération en ligne fait déjà des émules. Il ne s'agit pas tant de programme, de contenu politique, que d'une manière d'agir. Une approche de la campagne électorale qui emprunte aux codes de conduite des projets en ligne développés par une foule de geeks. Ainsi, la base décentralisée, fonctionnant en réseau et s'appuyant sur les outils numériques pour sa communication, a montré la puissance électorale de l'«Obamarketing». Et si les Etats-Unis ne disposent pas encore d'une représentation de leurs hackers au Congrès, le Parlement Européen accueille les premiers députés internautes de l'histoire grâce au Piratpartiet suédois.

Notre techno-optimiste se garde bien de développer cette dernière remarque. Il aurait d'ailleurs quelque difficulté à faire coïncider le programme de cette nouvelle force politique avec sa théorie révolutionnaire. Car que demande le Parti pirate de Suède, ainsi que ses homologues (présents dans la plupart des pays numériquement développés)? Essentiellement une révision des principes qui régissent la propriété intellectuelle. Pour les pirates, ces principes bloquent aujourd'hui à la fois l'accès à la culture sur le web (limites du droit d'auteur qui protège abusivement les œuvres et en empêche le téléchargement comme l'utilisation à des fins de remix culturels) et l'innovation économique par un système trop protecteur de brevets. 

L'autre grand front de lutte des pirates, c'est la protection des libertés individuelles. Là où le net est présent, là où il est puissant et populaire, des velléités de surveillance et de contrôle des internautes et de leurs pratiques sont perceptibles (Hadopi, en France, a montré combien le sujet était explosif et cristallisait les craintes des internautes). Ces outils réduisent-ils la liberté d'expression ou le débat qu'ils suscitent n'est-il qu'une manifestation de plus des fantasmes de Big Brother toujours réactualisés chaque fois qu'apparaît un nouvel outil de communication? Toujours est-il que, par leur volonté d'innover dans le droit de la protection intellectuelle comme dans leur farouche soutien aux libertés, les pirates ressemblent bien plus à des libéraux-libertaires qu'à des socialistes old-school. D'ailleurs, des libéraux-libertaires autoproclamés comme Daniel Cohn-Bendit ou le parti ultralibéral Alternative Libérale combattent Hadopi et soutiennent les propositions des pirates. 

Mais qu'en pensent les pirates eux-mêmes? La France a elle aussi son parti pirate, moins visible que son équivalent suédois puisque n'ayant pas encore fait entendre sa voix lors des élections (notamment à cause de l'exigence de parité, le parti étant composé à 90% d'hommes!)

Pers (pseudo d'un pirate engagé) accueille froidement la théorie de Kelly, qui selon lui «relève plus de la rêverie spéculative et polémique que d'une analyse digne de ce nom.» Il précise ensuite: «Les licences alternatives apportent des notions de partage que l'on pourrait (avec beaucoup d'imagination et, dans le cas de Wired, un peu de mauvaise foi) rapprocher des idéaux "communistes"; cependant elles ont aussi pour effet de permettre une compétition entre contributeurs, puisque chacun peut s'appuyer sur le travail accompli avant lui pour faire valoir ses propres qualités. Il y a là une mise en concurrence qui n'est pas pour déplaire aux tenants du "libéralisme", et de fait on trouve beaucoup de libéraux dans les projets contributifs.» Et de citer l'exemple de deux jeunes hackers hollandais qui, suite au succès de leur contribution à un projet open source, se sont retrouvés cadres chez Google... 

Il est indéniable qu'une culture nouvelle émerge avec ces usages et ces outils alternatifs, dans le sens d'une plus grande appropriation par les citoyens des thèmes qui les concernent, là où la démocratie représentative avait tendance à les déresponsabiliser et à les écarter du fait politique. Les débats participatifs de la candidate à la présidentielle Ségolène Royal furent un indice de la porosité entre les aspirations des internautes et le discours d'acteurs politiques traditionnels. La défense du logiciel libre par Bayrou en est une autre illustration. 

Mais les pirates, les hackers et les groupes qui représentent les intérêts des internautes se veulent (majoritairement) apolitiques. Le Parti pirate suédois a fait savoir qu'il soutiendrait le parti, de gauche ou de droite, qui légifèrerait dans le sens de ses propositions concernant l'usage d'Internet et la défense des libertés. De fait, il est encore hasardeux d'affirmer qu'une mouvance politique ou qu'un parti saura un jour fédérer les voix des internautes. Car une telle posture impliquerait déjà que les internautes constituent un groupe social identifié. Or c'est tout le contraire. S'ils sont majoritairement des hommes, plutôt jeunes, les internautes engagés à des degrés divers dans les pratiques de coopération appartiennent à des couches sociales différentes. Leurs motivations à participer collectivement à des projets en ligne sont plurielles, allant du simple loisir culturel (la vidéo uploadée sur YouTube) à la recherche d'expression et de reconnaissance (le blogging) en passant par l'investissement professionnel susceptible d'étoffer son C.V. (le blogging encore, le développement de logiciels open source pour certains...)

Par delà leurs différences, ce qui fédère les internautes c'est sans doute ce souci de défendre la liberté et la démocratie, mises à mal selon eux par des projets de loi visant à restreindre les possibilités offertes par le réseau. Et si certains voient déjà plus loin, envisageant l'accès global à la culture (école, bibliothèque) sous l'angle du libre ou voyant dans Internet une cyberdémocratie prometteuse, généraliser leurs aspirations à une vision de la société (serait-elle révolutionnaire) n'est pas la priorité de la majorité d'entre eux.

Parce qu'un modèle qui met à mal les strictes séparations entre producteurs et consommateurs s'y fait jour, qu'une conscience collective de l'importance du bien commun s'y installe tranquillement, Internet pourrait bien modifier la manière de concevoir la politique elle-même. Faute de construire un programme. 

Dans les commentaires qui ont fait suite à la publication de l'article de Kelly, on lisait souvent ce genre de réaction:  «Mais a quoi cela sert au fond de chercher à compartimenter les différentes raisons pour lesquelles les mouvements politiques s'intéresseraient au "libre"? Tant que le "libre" est diffusé et protégé, n'est-ce pas le plus important?»

L'Internationale «dot com» n'est pas pour demain.

Jean-Laurent Cassely

(crédit photo: manifestation du Parti pirate suédois le 18 avril 2009 à Stockholm)

Jean-Laurent Cassely
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