France

Avec Baptiste Coulmont, la sociologie se fait un prénom

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 22.07.2013 à 11 h 06

Vous avez peut-être entendu parler récemment d'une étude associant prénoms et mention Très Bien au bac, abondamment médiatisée –et parfois déformée. Rencontre avec son auteur, Baptiste Coulmont, dont les travaux sur le prénom ne se limitent pas au bac.

Ecriture / tchitcha via Flickr CC License By

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L'un des auteurs de cet article porte un prénom dont 13% des détenteurs ont obtenu une mention très bien au bac 2013, l'autre, 9%. Contre 7,6% pour la moyenne des élèves. 

Comment le savons nous? Grâce aux travaux de Baptiste Coulmont: pour la troisième année consécutive, ce sociologue du CNRS, professeur à l'université de Paris-8, a publié début juillet un diagramme très médiatisé mettant en relation les prénoms et le pourcentage de mentions Très Bien au bac général et technologique.

Une semaine après l’attention médiatique dont a bénéficié (voire souffert, en témoignent les mentions négatives qu'il a retweetées en rafale) son nuage de prénoms, qui montre que 20% des Adèle ont obtenu une mention TB au bac, contre seulement 2,5% des Sabrina, nous sommes allés disctuer à froid de son travail, de son champ de recherche si particulier et de pourquoi il intéresse tant.

Les prénoms ne l'intéressent lui «pas plus que ça en eux-mêmes», commence-t-il par dire. «Mais le lien entre prénom et position sociale», oui.

Le sociologue a d’abord entendu parler de ce champ de recherche pendant ses études, puisqu’il avait déjà été exploré par d'autres chercheurs comme Guy Desplanques (aujourd'hui à la retraite) ou Philippe Besnard (décédé en 2003), auteurs d'études sur la cote des prénoms. Sans pour autant que l'on ait affaire à une vraie communauté de recherche comme c'est le cas dans d'autres champs plus explorés, même si des historiens, des linguistes ou des socio-linguistes planchent aussi sur le sujet. Il a ensuite proposé et rédigé un livre entièrement dédié à la sociologie des prénoms, paru en 2011 aux éditions La Découverte.

Un blog pour ses brouillons

L’idée de croiser deux thèmes aussi porteurs que le prénom –marqueur pour tout un chacun de son individualité– et le bac – rituel français auquel a participe avec succès 70% de la génération 2011– vient en fait d’Henry Ciesielski, un étudiant en géographie qui avait récupéré les résultats du brevet et les lui a transmis  en lui proposant de les croiser aux prénoms des collégiens. Il a mis en application pour la première fois cette idée en 2011 avant de récidiver en 2012, reprises à la clef sur l’AFP ou, déjà, Slate.

Au gré des reprises médiatiques, son travail s’est trouvé parfois déformé en «Dis-moi ton prénom, je te dirai ta mention» ou «La liste des prénoms pour avoir Très Bien au bac» (on plaide coupable), comme si ceux qui interprétaient l'étude oubliaient que le bac se fait par copies anonymisées. «Les Adèles sont 20% à avoir une mention TB, donc 80% ne l'ont pas. Donc quand on titre: "Pour avoir une mention TB, il faut s'appeler Adèle", ça ne peut pas marcher», rappelle-t-il, sans que cela ne le froisse plus que cela: «Je suis responsable de ce que j’écris, pas de ce que les autres écrivent».

Cliquez ici pour retrouver le schéma en grand format, sur le blog de Baptiste Coulmont

Baptiste Coulmont considère ses trois nuages de prénoms –comme les autres travaux qu’il poste sur son blog– non pas comme des études finies, mais comme des brouillons. En état d’être diffusés, certes, mais qui restent des brouillons, et auxquels il applique un traitement statistique «minimal».

«Mon blog est une manière de voir si mon traitement a un intérêt, je ne le vois pas comme une manière de communiquer directement avec des journalistes.»

D’ailleurs, en dix ans de blog, il dit avoir été contacté directement par des journalistes une dizaine de fois. Il s’intéresse davantage aux commentaires qu’il peut recevoir de confrères abordant tel ou tel biais ou lacune de l'étude. «Je ne sais pas combien de gens ne veulent pas que leurs résultats soient rendus publics», et à quels groupes sociaux appartiennent ces personnes, explique-t-il ainsi. «Honnêtement il me faudrait un contrôle plus important sur les données de départ [pour en tirer une étude dans une revue scientifique, ndlr] sur les personnes qui refusent ou qui acceptent de diffuser leurs résultats...»

Il n’écarte cependant pas l'idée de comparer les données d’une année sur l’autre, «puisque la procédure est assez routinisée pour que s’il y a des erreurs, ce soient les mêmes», et propose déjà sur son site de passer du nuage 2012 au nuage 2013. A terme, on pourrait par exemple voir certains prénoms se déplacer lentement de la droite –beaucoup de mentions très bien– vers la gauche, au fur et à mesure qu’ils se popularisent et sont délaissés par les classes intellectuelles, la bourgeoisie ou le salariat d’encadrement.

Le prénom, un choix complexe

Car le sujet du prénom va bien sûr bien au-delà d'une mention au bac: son choix, s'il appartient normalement à une ou deux personnes, est un phénomène social aux implications (économiques, culturelles, familiales...) complexes.

Pas besoin d’être sociologue pour rattacher des prénoms a des catégories, on a tous déjà pensé qu’untel avait un prénom de bobo, tel autre de beauf, etc. Le travail de Baptiste Coulmont sert entre autres à objectiver ou non ces a priori.

Pour déduire que tel ou tel prénom est donné plutôt par telle ou telle couche de la société, le sociologue observe par exemple le carnet des prénoms les plus donnés du Figaro ou encore le pourcentage de prénoms qui «survivent» entre la naissance et le bac (si seuls 25% des Sabrina vont jusqu’au bac, ce qu’on peut savoir en regardant le fichiers prénoms de l’Insee des années de naissance correspondantes, on peut en déduire que Sabrina est un prénom plutôt donné dans les couches populaires, qui atteignent moins ce niveau d'études).

Son champ d'étude est d'autant plus intéressant et complexe que le choix de prénoms s'est considérablement élargi, notamment du fait d'un contrôle moindre des officiers d'état-civil. Là où, exemple extrême, cinq prénoms nommaient 40 ou 50% de la population à un moment du Moyen-Âge, «maintenant, on a un enfant sur dix qui va naître avec un prénom rare», explique-t-il, même s'il est encore trop tôt pour savoir si ce changement est conjoncturel ou structurel, une simple mode ou une habitude qui va durer, comme celle de donner aux filles leurs propres prénoms au lieu de les calquer sur ceux des garçons, comme c'était le cas au Moyen-Age. Et cela sans compter sur l'usage des diminutifs ou des noms d'usage, encore peu étudiés par les sociologues aujourd'hui.

Car de nombreuses pistes restent à explorer: Baptiste Coulmont estime ainsi qu'il serait intéressant de disposer des fichiers nominatifs des caisses d'assurance familiale, regroupant parents et enfants, qui permettraient de relier plus facilement –et plus immédiatement– prénoms et groupes sociaux.

Lui-même travaille par ailleurs sur plusieurs chantiers: le lien entre origine migratoire et prénoms, les prénoms donnés aux chiens –il a récupéré un fichier d'identification répertoriant 11 millions de chiens, leur prénom, prénom d’usage (!) et année de naissance– ou encore les liens entre prénoms et position sociale de quelques 900 personnages de la Comédie humaine de Balzac. Entre Hugo (prénom qui, le croiriez-vous, est devenu à la mode chez les chiens avant de l'être chez les humains) et Lucien ou Eugénie, la recherche sur les prénoms peut être aussi foisonnante que l'inventivité des parents quand il s'agit de baptiser le petit dernier.

Cécile Dehesdin et Jean-Marie Pottier

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