France

Alcoolisme, tabagisme, obésité à Tahiti: le paradis va de mal en pis

Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.07.2013 à 9 h 56

La situation sanitaire de la Polynésie française est plus qu’inquiétante. La modification des comportements se heurte à de multiples obstacles. Pour lutter contre un «alcoolisme toxicomaniaque», les responsables estiment qu’il faut en appeler à la religion. Pas les chercheurs.

Tahiti/ jimg944 via Flickr CCLicence By

Tahiti/ jimg944 via Flickr CCLicence By

Cette étude n’a pas été financée par le comité de la promotion du tourisme polynésien. Elle vient d’être publiée dans le dernier numéro du Bulletin épidémiologique hebdomadaire de l’Institut de veille sanitaire. Il s’agissait de décrire les facteurs de risques médicaux «non transmissibles»[1] auxquels est massivement exposée la population résidant en Polynésie française (environ 260.000 habitants). On parle ici de maladies chroniques (diabète, hypertension artérielle, maladies cardiovasculaires) et de morts prématurées. On parle aussi de facteurs de risque a priori modifiables: tabagisme, consommation nocive d’alcool, sédentarité et consommation insuffisante de fruits et légumes.

Menée par Solène Bertrand et Anne-Laure Berry (Direction de la santé, Tahiti) cette enquête «transversale descriptive» a été réalisée dans les «Îles du vent», les «Îles sous-le-vent» et les autres archipels (îles Marquises, Australes et Tuamotu-Gambier) polynésiens. Elle a concerné près de 3.500 personnes âgées de 18 à 64 ans –soit un  échantillon représentatif de la population polynésienne. Différentes mesures physiques (poids, taille, périmètre abdominal, pression artérielle) ont été pratiquées. Des analyses biologiques (glycémie cholestérolémie) ont aussi été réalisées. L’analyse finale des données a ensuite été effectuée par une équipe spécialisée de l’OMS à Genève.

Les résultats permettent de brosser un tableau particulièrement inquiétant: 41,0% de fumeurs, 40,4% de personnes obèses et 26,7% de personnes souffrant d’hypertension artérielle (HTA). Le chapitre de l’alcoolisme retient tout particulièrement l’attention. «La quantité d’alcool consommée en une seule occasion correspond en moyenne à 10,8 verres standards, soit 108 grammes d’alcool pur observent les auteurs de l’enquête. Cette consommation peut être perçue globalement comme moyenne par rapport au reste du monde mais elle se distingue par son caractère toxicomaniaque. Il s’agit en effet de phénomènes d’alcoolisation massive.»

Une enquête précédente enquête sur l’alcoolisme réalisée en 2006 s’était attachée aux perceptions de la consommation d’alcool par la population polynésienne. Une consommation de 20 à 30 verres standards en une même occasion était qualifiée de consommation «normale», tandis qu’un abus d’alcool était défini par la consommation d’une caisse de bière (24 canettes de 33 cl). «Face à de telles représentations, les leviers disponibles pour promouvoir une consommation plus raisonnable semblent être la famille et la religion. Il apparaît aussi nécessaire de renforcer en ce sens les actions du “Programme polynésien de lutte contre l’alcool et la toxicomanie” élaboré en 2009.»

Aggravation en 20 ans

Les auteures expliquent plus généralement que la transition rapide des modes de vie et des pratiques alimentaires survenue en Polynésie française est associée à un développement inquiétant des pathologies dites «de surcharge» et des affections liées au mode de vie. La dernière enquête similaire avait été réalisée en 1995. Elle estimait la prévalence du surpoids dans la population à 71% environ (37% au stade d’obésité), celle du tabagisme à 36%, de la consommation excessive d’alcool à 30%, du diabète à 16% et de l’HTA à 17% (au sein de la population adulte). La situation s’est donc notablement aggravée en moins de vingt ans.

En 1995, les maladies cardiovasculaires représentaient déjà 26% de l’ensemble des causes de décès certifiés, et 10% des décès prématurés étaient liés au tabac (cancers broncho-pulmonaires, bronchites chroniques, cardiopathies ischémiques). Face à ces constats, de nombreuses actions ont été mises en œuvre depuis une dizaine d’années par le biais de programmes de santé publique locaux. Ainsi, en 1999, est né le programme «Vie saine et poids santé», qui vise à promouvoir des comportements alimentaires sains et la pratique régulière d’une activité physique.

De même, un programme de lutte contre le tabac existe depuis 2003. C’est peu dire que les résultats espérés ne sont pas au rendez-vous et qu’un pilotage de l’ensemble est devenu indispensable.

Aujourd’hui, les femmes polynésiennes fument significativement plus que les hommes (43,6% versus 38,5%), et les jeunes polynésiens (18-24 ans) plus que leurs aînés. Et la situation ne s’améliore pas: la prévalence du tabagisme est passée de 36,2% en 1995 à 41,0% en 2010 et les jeunes polynésiens fument de plus en plus tôt.

Vu de l’Hexagone, le chapitre de la consommation de fruits et légumes ne manque pas d’étonner: les personnes interrogées (les hommes comme les femmes) ne consomment en moyenne que 2,6 portions de fruits et légumes par jour (1,1 portion de fruits et 1,5 portion de légumes).

Elles ne sont qu’une sur dix à respecter la règle internationale des «cinq portions minimales quotidiennes». « Les principaux freins avancés à la consommation sont le prix et les difficultés d’approvisionnement», précisent les auteurs de l’enquête, la crainte de la présence de pesticides étant quasiment ignorée.

Epidémie d'hypertension

Près de la moitié des personnes interrogées pensent que sa consommation de fruits et légumes est suffisante. Une précédente étude socio-anthropologique sur les pratiques alimentaires en Pf a mis en évidence que les féculents (riz, pain, taro, etc.) arrivent en première place des aliments considérés comme essentiels par la population. «Il faut noter que le contexte géographique du territoire (119 îles réparties sur une surface grande comme l’Europe) rend parfois l’accessibilité aux fruits et légumes difficile, notamment sur les atolls des Tuamotu, où les conditions géologiques ne permettent pas  de développer des productions maraîchères, observent les auteurs. Par ailleurs, en dépit de certains dispositifs fiscaux destinés à rendre les fruits et légumes plus abordables (exonération de TVA, marge réglementée), ces denrées restent à un prix élevé (notamment en comparaison avec le riz).»

Aujourd’hui l’indice de masse corporelle (IMC) moyen de la population est de 29,3 kg/m2. Il est normalement compris entre 18 et 25. La prévalence de l’excès de poids est de 69,9% et celle de l’obésité de 40,4%. Moins d’une personne sur trois est d’une corpulence normale. Le tour de taille moyen mesuré est de 97,7 cm chez les hommes et 93,9 cm chez les femmes. Ce qui signifie 37 % des hommes et 62,2% des femmes (43% de la population) souffrent d’obésité dite «abdominale» connue pour être un facteur de risque cardiovasculaire et de mortalité prématurée. Et si 10% des personnes interrogées déclarent souffrir d’HTA les mesures effectuées démontent que cette pathologie est présente chez  26,7% de la population  et une personne sur deux à partir de 45 ans). Les trois-quarts des personnes hypertendues ne sont pas traités.

Il faut replacer les données dans leur contexte géographique et ethnique. Plusieurs pays de la zone Pacifique doivent faire face aux mêmes enjeux sanitaires. Ainsi avec 40% de sa population atteinte d’obésité, la Polynésie français se situe en dessous de la moyenne régionale (Vanuatu: 18,8%; Nauru: 58,1%; Îles Cook: 61,4%; Samoa américaines: 74,6% d’obèses). Pour autant elle est bien au-dessus des 17% d’obèses relevés en France métropolitaine.

Si quelques signes encourageants sont notés (concernant par exemple le nombre croissant de Polynésiens qui disent «bouger»), le niveau élevé de la prévalence de l’HTA (26,7%) est particulièrement inquiétant (cette proportion était estimée à 17,9% en 1995. «La méconnaissance de la maladie génère un retard dans sa prise en charge thérapeutique, qui semble d’ailleurs peu efficace, observent pudiquement les auteures de l’enquête. Seule la combinaison de mesures hygiéno-diététiques, couplées à une prise en charge médicale et un traitement médicamenteux bien conduit, est la clé d’une amélioration réelle et durable des chiffres de tension artérielle.» Une campagne d’information sur les dangers d’une consommation excessive de sel a récemment été lancée.

Au final, la réalité est que près de la moitié de la population (45,0%) présente un risque majeur de développer une maladie «non transmissible» d’une particulière gravité. «L’impact sur les coûts de santé prévisibles sera considérable pour la prise en charge de ces personnes», concluent les auteures. Les responsables de la santé publiques connaissent parfaitement les leviers comportementaux sur lesquels ils doivent agir. Le pourront-ils?

«L’accompagnement des individus vers un mode de vie sain constitue un enjeu de société essentiel, qui requiert des mesures politiques courageuses et responsables, même si elles sont parfois impopulaires, concluent Solène Bertrand et Anne-Laure Berry. Il en va de l’avenir de la santé de la population.» C’est là une très bonne conclusion.

Jean-Yves Nau

[1] L’OMS estime que la combinaison de trois (ou plus) des huit des principaux facteurs de risque connus (tabac, alcool, nutrition déséquilibrée, inactivité physique, obésité, hypertension artérielle, glycémie/lipidémie élevées) est à l’origine de la plupart des maladies «non transmissibles». Retourner à l'article

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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