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Grippe A: l'épée de Damoclès du Tamiflu

Jean-Yves Nau, mis à jour le 03.07.2009 à 15 h 36

Les doutes grandissent sur l'efficacité réelle de l'antiviral de la firme suisse Roche contre le virus grippal A(H1N1).

Cette affaire pandémique s'est durablement structurée en feuilleton. On ne compte plus les «affaires dans l'affaire». Et dans cette pandémie qui ne cesse de gonfler à l'échelon planétaire l'une des plus passionnantes de ces affaires est bien celle du Tamiflu (ou oseltamivir), médicament antiviral de la multinationale pharmaceutique Roche.

Nous avons déjà évoqué ici les nombreuses et dérangeantes questions que soulève sinon le Tamiflu du moins la politique menée par Roche. Cette molécule fut d'emblée, et contre toute évidence, présentée comme la panacée «antigrippale» depuis l'émergence de la grippe aviaire due au virus A(H5N1) (Slate.fr des 8 et 18 mai). Ceci poussa de très nombreux pays industriels à constituer, à prix d'or, des stocks nationaux ce cet antiviral. Un Tamiflu quasiment inconnu auparavant et ce alors même qu'il était commercialisé à l'échelon planétaire depuis des années, sans réel succès, sauf au Japon.

Un Tamiflu aujourd'hui omniprésent sur les écrans comme sur les ondes et que les autorités sanitaires françaises distribuent, larga manu et gracieusement, à titre préventif devant la moindre petite bouffée épidémique scolaire. Un Tamiflu qui, surtout, soulève une question majeure: celle de son efficacité face au nouveau virus A(H1N1).

«Force nous est de constater que des virus également de type A(H1N1) sont  devenus brutalement résistants, en deux ans,  à ce médicament et cela alors même qu'il était assez peu utilisé dans le traitement des personnes infectées dans les épidémies de grippe saisonnière déclarait il y a deux mois à Slate.fr le professeur Alain Goudeau, chef du département de bactériologie-virologie du CHU de Tours. Comme nombre de mes collègues j'ai été stupéfait que ces virus apparaissent comme spontanément résistants à une molécule pour la première fois dirigée contre eux. Ce type de situation était connue pour les bactéries. C'est hautement plus troublant pour des virus. Comment comprendre qu'ils soient spontanément, sauvagement, résistants au Tamiflu ?»

Huit semaines. Et puis ce qui devait arriver vient d'arriver: un premier cas de résistance du nouveau A(H1N1) a été diagnostiqué, lundi 29 juin. Le premier patient pour lequel ce  traitement s'est avéré inefficace est un Danois. Selon l'Institut danois de sérologie, l'homme avait été en contact étroit avec une personne malade et avait reçu un traitement préventif de Tamiflu. Il avait malgré tout contracté l'infection virale et avait dû être soigné avec un autre antiviral le Relenza (ou zanamivir) produit par la  multinationale pharmaceutique britannique GlaxoSmithKline.

Pour autant Roche contacté par l'Agence France Presse (AFP) a minimisé l'affaire, estimant que ce cas était «isolé» et correspondait aux statistiques constatées lors des essais cliniques. Roche ne change rien, ou presque, à la politique qu'elle a menée lors des échecs rencontrés dans l'utilisation curative du Tamiflu contre les infections par le A(H5N1) de la grippe aviaire. «C'était quelque chose auquel nous nous attendions, a expliqué David Reddy, porte-parole de la multinationale ajoutant que ce cas rentrait dans les 0,5% d'exemples de résistance constatés lors des essais cliniques. Cela ne signifie pas que le virus qui circule actuellement est résistant au Tamiflu.»

En est-on si sûr? M. Reddy en a donné pour preuve, selon l'AFP, le fait que le malade avait été en contact proche avec d'autres personnes atteintes du virus qui, elles, auraient pu être soignées grâce à cet antiviral. En d'autres termes, toujours selon M. Reddy, c'est le patient qui aurait développé une résistance et non le virus qui a muté de façon à rendre l'antiviral inefficace.

Sur le fond l'affaire est grave. Car au delà des propos de Roche et de M. Reddy la quasi-totalité des  experts en virologie s'accordent pour dire que, tôt ou tard, le A(HN1N1) aura trouvé en son sein les moyens génétiques de résister au Tamiflu comme au Relenza. Et la chose arrivera d'autant plus rapidement que l'on aura largement recours à ce médicament. Affaire de temps;  affaire de statistiques mutationnelles; affaire de hasard ou de fatalité deux entités que certains, comme Borges, tiennent pour synomymes. «Le seul scénario actuellement plausible est que le virus devienne résistant  au Tamiflu» estime le Pr  Antoine Flahault, directeur de l'Ecole des hautes études en santé publique, cité par l'AFP.

Pour autant le Pr Flahault précise que sa recommandation d'utilisation en cas de pandémie est essentiellement fondée  sur les résultats des modèles mathématiques. Si le Tamiflu est loin d'être un médicament miracle au niveau individuel (il réduit d'une journée la durée des symptômes de la grippe) il pourrait avoir un effet majeur au plan collectif en réduisant la probabilité de transmission et en diminuant le caractère contagieux des personnes grippées et traitées  C'est ce qui est visé avec  l'utilisation massive du Tamiflu en début de pandémie. Le pari est qu'une utilisation massive augmente mathématiquement le risque de résistance.

Depuis Bâle, l'état-major de Roche ne change pas de politique. Mieux, il  passe à une vitesse supérieure en annonçant mercredi 1er juillet le lancement d'un nouveau programme destiné à faciliter l'accès du Tamiflu aux pays en développement. Ce programme est à «effet immédiat» et vise à  garantir aux gouvernements et patients de nombreux pays en développement la disponibilité de Tamiflu dans le cadre de la pandémie grippale. En pratique 70 pays pourront accéder au médicament de Roche, que  le groupe stockera, à des prix réduits. Ces stocks seront, le moment venu, envoyés aux pays concernés qui en feront la demande. Les pays pouvant bénéficier de ces prix préférentiels sont les Etats membres  de l'Alliance mondiale pour les vaccins et l'immunisation (Gavi), à l'exception de l'Inde où le groupe a accordé une licence de fabrication d'une version générique du Tamiflu en 2005.

«Aujourd'hui dans le monde seul six des pays à faibles revenus disposent d'un stock national de Tamiflu, ce qui représente une couverture de 0,02% des pays concernés», précise M. Reddy. Notre programme permet à ces pays de constituer, en prévision d'une pandémie, des réserves de Tamiflu pour leurs populations à un prix significativement  réduit.»  Hors coûts de stockage, les prix ont ainsi été divisés par deux pour les  pays en développement: un traitement individuel, sous emballage, de capsules à 75 mg étant ainsi proposé entre 5 à 6 euros. Nul ne souhaite que ces soldes précèdent la résistance; encore moins qu'elles la précipitent.

Jean-Yves Nau

Crédit photo:  Reuters




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Journaliste
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