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Allez vite voir Istanbul, avant que la ville ne ressemble à Dubaï...

Ariane Bonzon, mis à jour le 29.10.2013 à 14 h 09

Outre le projet pour le parc Gezi et la place Taksim, la ville veut également un troisième pont sur le Bosphore, un «Kanal», un troisième aéroport et la «plus grande mosquée du monde». Yoann Morvan, coresponsable de l’Observatoire urbain d’Istanbul, décrypte ces «projets fous» pour Slate.

Istanbul, mai 2012. REUTERS/Osman Orsal

Istanbul, mai 2012. REUTERS/Osman Orsal

A Istanbul, le parc Gezi a été rouvert au public le 8 juillet. Quelques jours auparavant, le tribunal administratif avait retoqué le projet de réaménagement de la place Taksim et du parc, à l’origine de la mobilisation des dizaines de milliers de manifestants de juin 2013. Ce projet qui prévoyait la transformation de la place en zone piétonnière et la reconstitution d’une caserne ottomane a été jugé contraire aux règles d’urbanisme et à l’identité des lieux.

L’aménagement de la place Taksim et du parc Gezi, l’un des projets phares du gouvernement islamo-conservateur (cf 4) paraît donc en mauvaise posture. Mais d’autres projets de plus grande ampleur ont commencé. Ils doivent être réalisés d’ici 2023, date du centenaire de la République de Turquie.

Yoann Morvan, coresponsable de l’Observatoire urbain d’Istanbul, chercheur associé à l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA), explique:

«L’ensemble de ces projets entraînera un redéploiement de l’agglomération d’Istanbul avec en particulier le creusement d’un Kanal qui conduira à une mutation radicale du site en transformant la partie européenne d’Istanbul en île, à l’image de Manhattan. Ces projets servent aussi la candidature d’Istanbul aux Jeux olympiques de 2020 et surtout à faire tourner l’économie turque, notamment depuis que l’horizon commercial s’assombrit quelque peu.»

Ce chercheur commente pour Slate.fr les cinq gigantesques projets qui tout à la fois redessinent le grand Istanbul, flattent le sentiment national et traduisent le dessein social et politique des islamo-conservateurs, au pouvoir depuis 2002.  

Cliquez sur les points de la carte pour accéder directement aux textes:

«Istanbul: une politique de méga-projets», carte établie par Nicolas Ressler, 2013.

1. Le troisième pont

 

Début des travaux: 29 mai 2013 | Achèvement prévu: mai 2016.
Coût: près de 2 milliards d’euros | Financement: consortium  turco-italien Içtas-Astaldi

Le projet de construction d’un troisième pont remonte à près de vingt ans déjà. Il avait d’abord été prévu non loin de l’actuel second pont Fatih Sultan Mehmet, au niveau de l’un des plus typiques et anciens villages d’Istanbul, Arnavutköy. Mais la mobilisation des riverains et de plusieurs associations avaient fait capoter le projet.  

Dans sa nouvelle configuration, le projet du troisième pont a été mis en avant lors des législatives de 2011 sur les affiches électorales du parti de la Justice et du développement (AKP, au pouvoir depuis 2002).

Le nouvel emplacement choisi pour ce troisième pont est beaucoup plus éloigné du centre d’Istanbul, dans la partie nord du détroit, au plus près de la mer Noire, entre Garipçe et Poyrazköy en pleine ceinture verte. Plus modeste, moins éduquée et souvent pro-AKP,  la population de ces localités semble pour l’instant moins vigilante et réactive vis-à-vis des questions d’environnement.

Il y aurait pourtant de quoi: deux millions d’arbres devraient être détruits.  De nombreuses réserves d’eau douce risquent d’être polluées par l’intensification du trafic.

D’une longueur d’environ 1,3 kilomètre, destiné à soulager le trafic sur les deux ponts autoroutiers existants, estimés proches de la saturation, ce troisième pont, inclus dans un nouvel axe autoroutier de 260 kilomètres, comportera plusieurs voies pour les voitures et un double axe ferroviaire.

S’ajoutera au pont un autre moyen de traverser d’Europe en Asie: c’est le Marmaray (cf 1b sur la carte), long tunnel sous le Bosphore qui abritera une sorte de RER pour relier la rive européenne à la rive asiatique.

1,2 million de passagers devraient l’emprunter chaque jour. Confiés à un groupe japonais et à un groupe turc, les travaux ont commencé en 2004, le tunnel a été installé en 2009 mais des fouilles (à Yenikapi) ont retardé le chantier, d’autant qu’il serait objet d’une moindre volonté politique. Un premier test devrait être mené le 2 août. Et il a été inauguré le 29 octobre*.

Autre projet: la construction d'un tunnel routier, Avrasya, sous le Bosphore aussi, au sud du Marmaray, a débuté en 2011. Réalisé par une joint venture turco-coréenne, il devrait être prêt pour 2015.

D’autre part, les trois ponts, les deux déjà existants (datant de 1973 et 1988) et le futur, devraient être privatisés. Pour ce qui concerne le troisième pont, le consortium détiendrait les droits d’exploitation pendant douze ans, deux mois et 20 jours avant qu’il ne passe à l’Etat.  

Sa première pierre a été posée le 29 mai 2013 à l’occasion du 560e anniversaire de la conquête d’Istanbul par les Ottomans, en présence du Premier ministre Recep Tayip Erdogan. A la mi-juillet, on apprenait qu'il y aurait eu une erreur sur l'emplacement choisi pour commencer les travaux.

Dans un premier temps, il a été décidé de baptiser ce pont Yavuz Sultan Selim, un sultan qui, au XVIe siècle, donna l’ordre de massacrer des milliers d’Alévis, une sensibilité religieuse syncrétique et ésotérique. Ce choix a choqué les 15 à 20 millions d’Alévis qui vivent en Turquie et n’est pas étranger à la forte présence de cette minorité  dans la mobilisation anti-AKP depuis début juin 2013, comme nous l'expliquait sur Slate Sema Kaygusuz.

Yoann Morvan:

«Au départ, les officiels ont justifié la construction de ce troisième pont afin de détourner les camions en transit, de réduire la nuisance qu’ils causaient. Mais au niveau macro, ce troisième pont s’insère dans un nouvel axe autoroutier reliant la Thrace à l’Anatolie en contournant la zone urbaine d’Istanbul, avec un autre pont prévu sur le golfe d’Izmit, ce qui prolongera la nappe urbaine d’Istanbul sur l’ensemble de la partie ouest de la mer de Marmara. Istanbul constituant ainsi un point nodal du TRACECA, un programme de transport sur un corridor reliant l’Europe-Caucase-Asie.     

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2. Le «Kanal»

 

Calendrier: révélé en 2011, le projet a pu sembler abandonné mais un  processus d’appel d’offres à été lancé au printemps 2013.       
Coût: entre 10 et 20 milliards de dollars | Financement: MWH Global company (américain) a montré son intérêt.  

Le Premier ministre turc l’a dit, c’est un «projet fou» et un... argument électoral puisque Recep Tayyip Erdogan en a fait l’annonce devant des milliers de supporters rassemblés pour le lancement de la campagne des législatives, fin avril 2011.

«Nous relevons nos manches pour le Kanal Istanbul, l’un des plus grands projets du siècle qui fera de l’ombre aux canaux de Panama et de Suez.»

C’est une sorte de Bosphore parallèle que le Kanal (50 km de long, 25 m de profondeur et 150 m de large) va créer en reliant la Mer noire à celle de Marmara. Le canal devra franchir des collines d’une centaine de mètres de hauteur. La circulation sur le Bosphore, 160 navires par jour dont des supertankers au chargement explosif, est un danger quotidien pour l’environnement. Grâce à ce Kanal, le détroit naturel du Bosphore serait désengorgé, les passages de bateaux devraient se faire de façon plus sûre et rapide. C’est ainsi d’ailleurs que les autorités justifient son creusement. Le problème, c’est que le Bosphore est une voie d’eau internationale. Selon les Accords de Montreux (1936), la Turquie doit y garantir la libre circulation. Et il est peu probable que les Russes et les riverains de la Mer noire acceptent que la circulation sur le Bosphore soit réduite. 

Et puis, comme les images de synthèse le montrent, les berges du Kanal seraient construites et deux villes nouvelles s’adjoindraient au troisième pont vers l’embouchure du Kanal côté Mer noire. Les tonnes de terre dégagées pour le creusement du Kanal seront utilisées pour construire des îles artificielles. Ce projet de canal est techniquement risqué, il a été réprouvé quasi-unanimement par les experts.   

Yoann Morvan:

«Là encore, avec ce Kanal, l’idée est de déplacer Istanbul, d’urbaniser de nouveaux secteurs, et d’orienter la rente foncière. Ce kanal est l’aboutissement d’un processus d’artificialisation d’Istanbul, avec ici la recréation d’un Bosphore artificiel. La plupart des rivages sont en réalité des remblais d’une cinquantaine de mètres. Etape supplémentaire dans ce processus, l’esplanade géante à Yenikapi, constituerait une excroissance dans la mer.» 

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3. Le troisième aéroport

 

Début des travaux: prévu pour 2017 | Achèvement: en priorité dans la perspective des JO.
Coût: 10 milliards de dollars | Financement: Joint venture turque, Cengiz Kolin Limak Mapa Kalyon. Les Aéoroports de Paris se sont retirés de l’appel d’offres.

Deux aéroports, l’un du nom d’Ataturk sur la rive européenne, l’autre du nom de sa fille adoptive, Sabiha Gokcen, la première femme pilote de Turquie, ne suffisent plus. Ils ne peuvent s’étendre en raison des zones industrielles ou résidentielles qui les jouxtent. En 2012, ces deux aéroports ont drainé 60 millions de passagers par an. Le plus grand du monde, ce troisième aéroport devrait avoir une capacité de 150 millions de passagers  par an à lui tout seul. Et créer 100.000 emplois. 

C’est finalement une joint venture turque qui a remporté le contrat. Elle sera chargée de l’exploitation de l’aéroport en échange du versement de plus de 26 milliards de dollars au gouvernement sur vingt-six ans.

Sa construction devrait donner du travail à 5.000 personnes. L’aéroport s’étendra sur 7.659 hectares dont 6.172 de forêts entre Yeniköy et Akpinar, près de la Mer noire. Selon une étude sur l’impact environnemental de ce projet, 657.950 arbres seront détruits et 1.855.391 déplacés pour construire le troisième aéroport.    

Yoann Morvan:

«Cet aéroport accroîtra davantage la position de métropole d’Istanbul à l’échelle régionale maximisant sa fonction de hub notamment aéroportuaire, plaque tournante de l’espace Balkans-Caucase-Proche-Orient.»

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4. Parc Gezi – Place Taksim

 

Calendrier et financement: projet en suspens à la suite du rejet du tribunal administratif

Récurrent, le projet de construction d’une mosquée sur la place Taksim semble pour l’instant passé au second plan derrière la volonté d’édifier une réplique de la caserne militaire d’origine, mix de styles russe, indien et ottoman, qui avait été achevée en 1806.

C’est un urbaniste français qui est à l’origine de la destruction de cette caserne ottomane, en 1940. L’architecte Henri Prost avait été chargé par le président et fondateur de la République de Turquie, Mustafa Kemal, de repenser la configuration urbaine d’Istanbul, laquelle s’est terminée en 1951. A la place de la caserne, des arbres avaient été plantés, et le parc achevé en 1943 a pris le nom du second président de la République de Turquie, Ismet Inönü. Au fil des années, plusieurs hôtels de luxe ont été construits tout autour, réduisant la superficie du parc.

Près de 75 ans après sa destruction, le gouvernement islamo-conservateur turc souhaite reconstruire cette caserne ottomane, y abriter un centre commercial, fermer la place Taksim aux voitures, bref repenser complètement ce haut lieu de contestation et de lutte politique de gauche. 

«Beyoğlu (le quartier mitoyen, NDLR) et surtout Taksim, dans l’imaginaire conservateur et nationaliste turc, restent des lieux de perdition et d’effacement des valeurs nationales, qui répulsent et fascinent. La caserne ottomane devrait donc permettre de reprendre des positions dans un contexte suspect. Qu’il s’agisse de consommation d’alcool ou de rapports entre les sexes, le projet à Gezi est clair: remettre les lieux et leurs usages dans un ordre conservateur, qui assigne à chacun un rôle précis et immuable, et magnifie la famille comme socle sacré de toute vie sociale», écrit Jean-François Pérouse, enseignant-chercheur, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA).   

L’architecte Korhan Gümüş, animateur de Taksim Platform, est à l’origine d’une campagne visant à récolter des signatures contre le projet d’aménagement de la place et organisatrice, dès février 2012, de l’«adoption» des arbres du Parc. Mais il aura fallu attendre début juin 2013 et la violence de la police pour déloger un petit groupe d’environnementalistes  enchaînés aux arbres du parc avant que des milliers de manifestants dénoncent non seulement ce plan de rénovation du parc et de la place, mais également l’autoritarisme et l’intrusion dans la sphère privée du gouvernement AKP.    

Yoann Morvan:

«Il y a fort à douter qu’Erdogan renonce totalement au projet. Le bras de fer est loin d'être terminé comme l'atteste actuellement la tentative de déstabilisation définitive de la chambre des architectes. Outre la dimension symbolique kémaliste/de gauche, Taksim est le nœud des transports stambouliotes. Des millions de personnes passent par là, si cette place change de nature, avec priorité donnée aux hôtels de luxe et aux touristes, c’est le quotidien de millions de Stambouliotes qui va être chamboulé.»

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5. La mosquée «la plus grande du monde»

 

Début des travaux: avril 2013Achèvement: prioritaire
Coût: 43 millions d’euros | Financement: un appel à donations a été lancé

De toute une partie du Grand Istanbul, on devra pouvoir voir cette mosquée qui sera construite côté Asie sur la colline de Çamlica à 268 mètres de hauteur et pour laquelle les travaux d’excavation ont commencé. Son immense dôme, la taille et le nombre de ses minarets (au moins 6) devraient dépasser ceux de la mosquée de Médine. Une mosquée de style classique dessinée par deux femmes architectes, Bahar Mızrak et Hayriye Gül Totu, l’a finalement emporté sur un projet beaucoup plus moderne.

D’une surface de 15.000 m2,  la mosquée sera construite dans le style des medrese (écoles coraniques) et dispensera des cours d’ebru (papier marbré), de tezhip (enluminure), de calligraphie ottomane. 30.000 fidèles pourront y prier ensemble. L’enceinte d’un total de 250.000 m2 comportera également un parc, une caféteria, des terrains de jeux, une tour d’observation de la ville ainsi... qu’un centre commercial, le Boulevardi Mall, où les Galeries Lafayette pourraient ouvrir un grand magasin à côté d’un hôtel 5 étoiles, d'un cinéma, et de nombreuses boutiques de prêt-à-porter.

Lors de l’annonce de ce projet de mosquée, Recep Tayyip Erdogan n’a pas hésité à se référer à Sinan, l’architecte talentueux du sultan Soliman le Magnifique. Une manière pour le Premier ministre turc de s’inscrire dans la lignée de l’époque ottomane la plus glorieuse.

Yoann Morvan:

«C’est d’abord le très kémaliste Automobile Club qui s’était approprié la colline de Çamlica. Puis, lorsque Recep Tayyip Erdogan a été élu maire d’Istanbul, il a ouvert le lieu au plus grand nombre. Il y a planté des tulipes près des kiosques de style ottoman. C’est une destination de promenade intra-urbaine. Tout autour de nombreux complexes résidentiels fermés se sont construits dont certains sont quasi exclusivement habités par les cadres de haut rang de l’AKP. Usküdar et la colline de Çamlica véhiculent l’image d’un islam traditionnel et vertueux. Paradoxalement, le gouvernement turc détruit la nature tout en la valorisant dans l’imaginaire.»

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Ariane Bonzon

NDLE: Article mis à jour le 29/10/13 avec la date de l'inauguration du tunnel du Bosphore. Retourner à l'article

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