Sports

Tour de France: un peloton tatillon sur l'étiquette

Yannick Cochennec, mis à jour le 17.07.2013 à 18 h 34

Il existe un code de conduite et d’honneur à respecter selon lequel il est «interdit» d’attaquer un adversaire plus ou moins à terre. Mais cette règle déontologique, à chaque Tour à l’épreuve des faits, est souvent délicate à interpréter.

Entre Fougères et Tours, le 11 juillet 2013. REUTERS/Eric Gaillard

Entre Fougères et Tours, le 11 juillet 2013. REUTERS/Eric Gaillard

L'an dernier, lors de la 14e étape, le Tour de France avait été victime d’un sabotage qui avait semé le chaos dans le peloton à une quarantaine de kilomètres de l’arrivée jugée à Foix. Sur des dizaines de mètres, entre la fin de l’ascension d’un mur et le début de la descente de celui-ci, des dizaines de clous avaient été répandus sur la chaussée par une ou plusieurs mains inconnues.

Au milieu des crevaisons multiples, l’Australien Cadel Evans, vainqueur de l’édition précédente de la Grande boucle, avait été particulièrement puni par le mauvais sort en devant changer sa roue arrière à trois reprises en l’espace de quelques minutes. Le Britannique Bradley Wiggins, qui contrôlait déjà la course au classement général aux côtés de son compatriote Christopher Froome au sein de la redoutable équipe Sky, s’était alors refusé à tirer profit du malheur de celui qui, pour lui, restait toujours un rival potentiel. Au moment où Evans se retrouvait relégué à deux minutes en raison de ses mésaventures pneumatiques, Wiggings imposa au peloton de ralentir afin de permettre le retour de l’Australien qui termina l’étape dans le même temps que lui.

Deux ans plus tôt, à Bagnères-de-Luchon, Alberto Contador avait, lui, revêtu le maillot jaune qu’il venait de conquérir dans les Pyrénées sous une bordée de sifflets. Andy Schleck, qui portait ledit maillot jaune au matin de l’étape, avait eu un problème de chaîne et avait dû descendre de son vélo lors d’une ascension quand il était à la lutte avec l’Espagnol. Contador avait prolongé son effort en appuyant fort sur les pédales et avait terminé avec 39 secondes d’avance sur le Luxembourgeois qui n’avait pas goûté ce qu’il avait jugé être un manque de tact à son égard.

Schleck ne s’était pas privé de diffuser sa colère par voie médiatique tandis que Contador avait protesté de son innocence, prétextant ne pas s’être rendu compte de l’incident mécanique au moment de son attaque. «J’avais prévu d’attaquer à cet endroit et quand j’ai su ce qui lui était arrivé, j’étais déjà devant et lancé, s’était défendu Contador. Je sais que c’est une situation délicate sujette à interprétation, mais ce ne sont pas 30 secondes qui vont changer la face du Tour de France.» «Je n’aurais pas aimé prendre le maillot de cette façon», avait fulminé Schleck.

Dans le monde du cyclisme, l’étiquette, sorte de code de conduite et d’honneur à respecter, n’est pas un accessoire et fait vraiment partie de la tenue du champion selon le principe qu’il serait «interdit» d’attaquer un adversaire plus ou moins à terre. Mais cette règle déontologique, aussi jolie qu’un paysage vu d’un hélicoptère et à nouveau à l’épreuve des faits il y a quelques jours lors de la crevaison d’Alejandro Valverde, est souvent délicate à interpréter comme le souligne Xavier Louy, ancien directeur du Tour de France dans les années 80:

«Il y a deux cas de figure qui peuvent se présenter. Vous avez les événements fortuits comme les clous de l’an passé ou le fait qu’un coureur soit renversé par une voiture de l’organisation et qui imposent une neutralisation naturelle du peloton et vous avez les faits de course pour lesquels il est toujours complexe de se prononcer. Attaquer parce qu’un adversaire est tombé ou a crevé? Aux yeux de certains, la manœuvre sera malvenue, mais en même temps tenir sur son vélo ou savoir éviter une crevaison peut faire aussi partie du «talent» du coureur. En Formule 1, vous ne verrez jamais un pilote attendre son poursuivant parce que celui-ci a des problèmes avec l’une de ses roues.»

La ligne jaune à ne pas franchir se révèle donc en réalité plus floue pour des coureurs indécis devant cette responsabilité soudaine et qui peuvent faire des «mauvais choix» en voulant se montrer trop fair-play avec un concurrent. En 2003, dans l’ascension finale de Luz-Ardiden, Lance Armstrong était ainsi tombé violemment sur l’épaule gauche après avoir accroché une musette publicitaire. Jan Ullrich avait temporisé sein du groupe de tête pour permettre à l’Américain de reprendre sa place au sein du groupe de tête.

Peut-être galvanisé par l’incident, Armstrong, sans pitié, s’était envolé vers la victoire d’étape et arrogé le Maillot Jaune qui lui était contesté par son challenger allemand, peut-être trop «gentil» en la circonstance.

En 1977, au contraire, pas de cadeaux! Entre Lorient et Rennes, une chute collective avait jeté une partie de la colonne des coureurs sur le bitume. Joop Zoetemelk s’était retrouvé parmi les malchanceux du jour. De manière très assumée, ses adversaires les plus directs au classement général, Eddy Merckx, Lucien Van Impe et Bernard Thévenet, bien aidé par Jean-Pierre Danguillaume, l’un de ses lieutenants chez Peugeot, avaient sauté sur l’occasion pour envoyer les gaz et creuser un écart d’1’30 avec le Néerlandais. Toujours ça de pris!

Pierre Chany, journaliste à L’Equipe, avait titré son papier «Dans un monde qui ne pardonne rien» et, quelques lignes plus tard, avait relevé que «le Tour de France n’a jamais été une œuvre de philanthropie».

La psychologie d’un peloton peut être difficile à décoder de l’extérieur au gré d’une course, comme le Tour de France, qui polarise tous les regards. En effet, il s’agit d’un groupe qui ne se contente pas de vivre ensemble pendant trois semaines autour de la France. Les coureurs se côtoient tout au long de la saison et il y a donc des règles plus ou moins admises de «savoir-vivre» au cœur de cette communauté qui reste relativement solidaire.

Les enfreindre peut entraîner une réaction plus ou moins vive de cette collectivité qui peut vous le faire payer à un moment donné ou à un autre. «Il y a des rivalités parfois plus ou moins fortes au sein du peloton, précise Charly Mottet, ancien coureur français, 4e du Tour de France en 1987 et 1991. Comme on l’a vu, dimanche, dans l’étape du Ventoux, ce n’était pas vraiment le grand amour entre la Française des Jeux et Europcar. Les nerfs étaient à fleur de peau de peau entre les deux équipes. A partir du moment où existe une tension extrême et des intérêts divergents, le “fair-play” devient relativement secondaire.»

«Après, il est difficile aussi de demander aux coureurs d’avoir “la bonne éthique” après 200 kilomètres de course, estime Frédéric Vichot, un ancien professionnel. La lucidité peut commencer à faire défaut.» Le récent coup d’épaule de Marc Cavendish, largement commenté lors des derniers jours à l’issue d’un sprint mouvementé, a fait partie de ces quelques vagues qui agitent parfois le peloton.

Le cyclisme, qui est avant tout, ne l’oublions pas, un sport d’équipes, impose d’autres politesses qu’il est également «interdit» de transgresser. Parmi celles-ci: ne jamais attaquer, par exemple, son propre «patron» à partir du moment où celui-ci a été désigné pour éventuellement gagner le Tour de France! En 1985, alors que Bernard Hinault était diminué après une chute à Saint-Etienne, son coéquipier Greg LeMond avait dû faire contre mauvaise fortune bon cœur malgré le fait qu’il avait les armes pour triompher à Paris. Il avait attendu son tour l’année suivante où, estime Charly Mottet, «Bernard Hinault était probablement plus fort que Greg LeMond».

En 2012, Christopher Froome, supérieur à son n°1, Bradley Wiggins, en divers moments de la course, avait été un autre très bon soldat.

«Ces ententes tacites ont existé de tout temps comme au sein des échappées où deux coureurs peuvent faire alliance pour se répartir victoire d’étape pour l’un et intérêt au classement général pour l’autre, relève Xavier Louy. Mais dans les années 20, les temps étaient nettement plus durs puisqu’il existait même des sortes de mafias au sein du peloton pour empêcher tel ou tel de remporter une étape voire de s’imposer à Paris. Des “scandales” qui valaient bien les récentes affaires Armstrong ou autre. Une équipe, comme Alcyon, faisait notamment régner sa loi. A l’époque de Bernard Hinault, où le peloton était constitué de 200 coureurs environ, les équipes Renault et Raleigh avaient aussi une réelle influence sur la manière d’ordonner le peloton. Un coureur qui voulait attaquer pouvait en être carrément empêché par des mouvements d’intimidation.»

Pour rallier les Champs-Elysées, il est donc conseillé, en quelque sorte, d’essayer de ne pas oublier l’étiquette sans négliger d’avoir à l’occasion le petit doigt sur la couture du pantalon (ou du cuissard). Et si vous portez sur le dos un maillot jaune, vert, blanc ou à pois, c’est évidemment encore mieux.

Yannick Cochennec

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