Monde

La vie «normale» à Gaza, celle qui passe par les tunnels

Frédéric Martel, mis à jour le 16.07.2013 à 12 h 01

C'est par les tunnels qu'arrive tout ce qui se vend et s'achète. L'activité, réglementée par le Hamas, est soumise à la pression de l'armée égyptienne, qui les a à nouveau fermés mi-juin.

Un tunnel près de Rafah, en avril 2010.  REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

Un tunnel près de Rafah, en avril 2010. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

VIES «NORMALES» DANS LA BANDE DE GAZA [5/5] – Coincée entre l’Egypte et Israël, la bande de Gaza, dense de 1,7 million de personnes, est presque hermétiquement close depuis la chute de Mohamed Morsi. Ses habitants se débrouillent tant bien que mal pour vivre sous le blocus. Et, entre espoir et résignation, ils suivent sur Internet les succès des «idols» arabes et les informations sur la crise égyptienne. Pour Slate, Frédéric Martel a passé plusieurs jours, fin juin, dans cet autre Etat de Palestine. Enquête.

De l’extérieur, cela ressemble à de petits hangars avec des capotes de plastique –pour les plus riches d’entre eux– ou à de petites serres agricoles avec des bâches –pour les plus pauvres. On a l’impression d’un monde aérien, ouvert à tous les vents, quand c’est, en fait, un monde totalement sous-terrain. Les tunnels défient toutes les lois humaines et pourtant ils sont la quintessence de l’esprit de survie. Une idée brillante.

«Près de deux millions de personnes sont traitées d’une manière inadmissible à Gaza. Les Palestiniens n’ont pas le droit de vivre “on the ground” alors ils se déplacent “underground”», me dit le blogueur Mahmoud Omar.

Près de la ville de Rafah, au sud de la bande de Gaza, on compte plusieurs centaines de tunnels. Les chiffres varient entre 500 et 800, selon les sources. Ceux que je vois sont situés dans une banlieue de la ville, mais d’autres sont plus au nord (plus rarement au sud). Ils font entre 100 et 300 mètres de long et sont construits entre 3 et 7 mètres de profondeur. Parfois, au risque de l’éboulement, les uns au-dessus des autres.

Pour accéder aux tunnels, il faut une autorisation du Hamas qui gère, côté Gaza, ce commerce bien organisé. Les tunnels n’ont rien d’anarchique. Le cinéaste Khalil Muzayen confirme:

«C’est une industrie commerciale bien rodée qui rapporte beaucoup au Hamas.»

Et, en effet, je discute avec les agents du Hamas qui gèrent les points de passage vers les tunnels et j’apprends de leur bouche qu’ils font payer des taxes. Il y a même, dans la ville de Gaza, un ministère officiel, au sein du gouvernement du Hamas, baptisé «Borders and Tunnels administration». Le Hamas régit et taxe les tunnels.

Au-delà des tunnels «privés», qui permettent aux produits non autorisés par Israël d’entrer dans la bande de Gaza, il existe aussi des tunnels secrets, plus sécurisés, et creusés plus en profondeur, qui permettent au Hamas de s’approvisionner.

C’est par les tunnels que les tables de mixage, de montage et tous les équipements techniques nécessaires au fonctionnement des studios des radios et télévisions du Hamas ont été transportés (selon ce que me confirme Mohamed Meshmesh, le responsable de la radio Al Aqsa du Hamas). Des armes aussi? Personne ne me l’a confirmé et je ne les ai pas vue ; mais c’est un secret de polichinelle que cette circulation sous-terraine des armes.

Les tunnels ont aussi leur part de normalisation. Des frigidaires? Des machines à laver? Il en passe des centaines chaque semaine. Des matériels de construction? Des briques? Du ciment? Il y a des tunnels spécialisés. Des voitures? Certains tunnels, plus larges, sont de véritables routes que les véhicules peuvent franchir. Car les tunnels ne servent pas seulement au passage des produits interdits, ils permettent surtout un commerce de biens bon marché –bien moins chers que ceux qui passent par Kerem Shalom, le poste frontière marchandise tripartite légal entre Gaza, Israël et l’Egypte (il est situé à l’extrême sud-est de la bande de Gaza, près du kibboutz du même nom).

«Les téléphones qui transitent par Israël sont de bonne qualité mais ils sont assez chers. Pour avoir des appareils moins chers, il faut qu’ils passent par les tunnels», me dit Ahmed Shawa, un jeune Palestinien qui vend des téléphones au magasin Jawwal à l’angle de la rue de Palestine et de la rue Shohadaa à Gaza.

Récemment, une jeune société de livraison express, une sorte de Fedex palestinien baptisé Yamama Delivery, a réussi un coup de maître en communication en proposant de livrer rapidement des commandes de Kentucky Fried Chicken en provenance d’Egypte partout à Gaza via les tunnels.

Sans ses tunnels, Gaza est une prison

«A Gaza, vous pouvez appeler un taxi et lui dire de vous mener aux tunnels. Il y a une compagnie qui affirme “effectuer le trajet 24 heures sur 24”! On plaisante même sur les options possibles pour sortir: la frontière ou l’aéroport. L’aéroport, ça veut dire les tunnels!», ironise le blogueur Mahmoud Omar. Qui a plusieurs fois passé la frontière par les tunnels. «Quinze dollars, c’est le prix», confirme-t-il.

Pourtant depuis la mi-juin, l’armée égyptienne a mis en place une zone de sécurité stricte qui limite très fortement l’accès aux tunnels. Et depuis la chute de Mohamed Morsi, début juillet, la frontière de Rafah ayant été totalement fermée, Gaza a retrouvé l’isolement, sans possibilité d’aller et venir. Pour le Hamas, c’est un coup terrible. Pour la population, c’est une promesse de pénuries prochaines.

Alors, une nouvelle fois, sans poste frontière ouvert, ni tunnels, Gaza redevient une prison. Ses habitants sont abandonnés du reste du monde. Et livrés au Hamas, autant qu’aux bombardements israéliens (bien que rares actuellement).

Il n’y a pas si longtemps, lorsqu’il y avait une pénurie d’essence, les Palestiniens de Gaza ont inventé le moteur de voiture à huile végétale. Faute de pétrole, ils ont utilisé l’huile de cuisine, faisant de Gaza une ville où, un peu partout, ça sentait la friture! Plus que la débrouille et le système D, plus encore qu’un pied de nez à tous les extrémistes, la friture, les tunnels, Internet, Jawwal ou Mohamed Assaf sont autant d’exemples et de symboles qui attestent d’un espoir, d’un désir de normalité et d’une infinie envie de vivre.

Frédéric Martel

 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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