Monde

La vie «normale» à Gaza: les médias à l'ombre du Hamas

Frédéric Martel, mis à jour le 16.07.2013 à 12 h 01

Depuis son arrivée au pouvoir, le Hamas a beaucoup misé sur les médias. Pour s'exprimer, le Fatah doit se retrancher sur Facebook.

Les studios d'Al Aqsa, en 2010. REUTERS/Suhaib Salem

Les studios d'Al Aqsa, en 2010. REUTERS/Suhaib Salem

VIES «NORMALES» DANS LA BANDE DE GAZA [3/5] – Coincée entre l’Egypte et Israël, la bande de Gaza, dense de 1,7 million de personnes, est presque hermétiquement close depuis la chute de Mohamed Morsi. Ses habitants se débrouillent tant bien que mal pour vivre sous le blocus. Et, entre espoir et résignation, ils suivent sur Internet les succès des «idols» arabes et les informations sur la crise égyptienne. Pour Slate, Frédéric Martel a passé plusieurs jours, fin juin, dans cet autre Etat de Palestine. Enquête.

«Les médias et les sites web sont liés aux partis, c’est comme ça», me lance Mohamed Meshmesh, le responsable de la chaîne du Hamas. Hamas, Jihad islamique ou Fatah: à Gaza, comme j’allais le voir, tous les médias dépendent des formations politiques.

Lorsque je visite les locaux des médias du Hamas à Gaza, rue Al-Haj Amin Al-Houseini, au nord de la ville –le quartier général de ses médias, la radio officielle Voice of Al Aqsa, les sites web dédiés, à deux pas la chaîne de télévision Al Aqsa– je suis frappé par le professionnalisme et la courtoisie de mes hôtes (le Hamas est officiellement listé comme une organisation terroriste par plusieurs pays, notamment les Etats-Unis, mais aussi la France, ainsi que par l’Union européenne).

Depuis une dizaine d’années, et notamment depuis sa victoire électorale à Gaza en 2006 et sa prise de contrôle autoritaire de la bande de Gaza en 2007, le Hamas a développé une présence médiatique exceptionnelle à Gaza. A de nombreuses reprises, ses émetteurs de télévision et ses studios de radio ont été bombardés.

Le bâtiment d'Al Aqsa, bombardé le 18 novembre 2012. REUTERS/Majdi Fathi

La chaîne de télévision du Hamas a même été entièrement pulvérisée durant l’opération israélienne «Plomb durci», obligeant ses journalistes à travailler depuis des bureaux souterrains secrets.

Mais aujourd’hui, le haut responsable du Hamas que j’interviewe affirme qu’il n’a rien à cacher. Il m’autorise à visiter les locaux des médias du Hamas, bureau après bureau, étage après étage. Il m’offre du jus de goyave et un café turc.

Tapis luxueux, clim, ascenseur, eau filtrée

De l’extérieur, le bâtiment ne paye pas de mine. La rue n’est même pas goudronnée: c’est un chemin de terre. Peu discrets avec une antenne émettrice de plus de 20 mètres de haut, les locaux sont banals, hébergés dans une villa quelconque, même pas bourgeoise, avec deux garages poussiéreux au rez-de-chaussée. On monte au premier étage, après un contrôle minimal, et on franchit une porte vitrée. Tout change. Le béton bon marché et sale s’efface sous des tapis luxueux. La chaleur accablante du rez-de-chaussée s’évanouit grâce à une climatisation hors pair. Les escaliers poussiéreux sont remplacés par un ascenseur efficace. Des bonbonnes d’eau filtrée, un peu partout. Des fleurs aussi, belles et fraîches, mais enlaidies par leur présentation sous forme de gerbe décorative.

Après un entretien formel avec le haut responsable média du Hamas, chargé de la station radio, Mohamed Meshmesh, je circule librement et rencontre une trentaine de journalistes du Hamas –tous masculins– qui, en studio, en régie, en montage ou dans la «war room» numérique, située quant à elle au second étage, s’affairent. Internet est une priorité pour le Hamas et on me montre des sites officiels et officieux, des pages Facebook, des comptes Twitter, une véritable batterie d’outils de diffusion –de propagande?– du Hamas. La radio Al Aqsa, me dit-on, compte une dizaine de correspondants titulaires dans la bande de Gaza et deux en Cisjordanie.

«Les Israéliens peuvent tout faire. Ils peuvent nous bombarder entièrement ou détruire seulement nos émetteurs, ou encore brouiller notre antenne, s’ils le souhaitent. Ils arrivent même à prendre le contrôle à distance de nos programmes et à diffuser leurs propres messages», se lamente Mohamed Meshmesh.

Au mur, dans le couloir, je remarque la photographie de deux journalistes du Hamas tués par l’armée israélienne. Un peu plus tard, en sortant de l’ascenseur, lorsque je reviens au premier étage, un jeune homme me demande gentiment de quel pays je viens. Apprenant que je suis Français, il m’encourage, en souriant, à «devenir musulman». «Tais-toi», lui répond un autre homme, visiblement soucieux de montrer un visage tolérant.

Le Hamas n’est pas réputé pour sa tolérance. Outre ses attentats contre Israël, les organisations internationales des droits de l’homme lui reprochent de nombreuses exécutions sommaires d’opposants palestiniens. A Gaza, le Hamas a également impulsé un contrôle strict sur les idées, la culture et les mœurs à une société déjà très conservatrice. Pour avoir émis des réserves sur son action, des centaines de militants et journalistes du Fatah ont été arrêtés, interrogés, emprisonnés et, parfois même, selon plusieurs rapports de Human Rights Watch et de la Croix Rouge Internationale, torturés ou exécutés.

Pour le Fatah, le refuge c'est le Web

Faute d’avoir ici un média papier autorisé, le Fatah s’est replié sur le Web depuis la victoire du Hamas à Gaza. Il a créé un efficace chat, le «Fatah Forum», qui compterait près de 500.000 membres (selon ce que m’indique un responsable du Fatah, chiffre difficile à vérifier). Le forum est diaboliquement efficace et, coordonné par un réseau disséminé d’administrateurs anonymes, peu facile à censurer.

«Mon frère est resté douze jours en prison à cause du Fatah Forum. Le Hamas voulait le faire parler pour connaître le nom des administrateurs», explique Atef Abuseif, ancien responsable médias du Fatah, qui vit encore dans le camps palestinien de Jabalya au Nord de la bande de Gaza. Lequel poursuit:

«Mais c’est très sophistiqué. Personne ne sait qui anime le forum et le serveur est certainement à l’étranger. Cependant, si vous avouez être correspondant d’un site du Fatah, le Hamas vous inflige six mois de prison au bas mot.»

Le forum, mais aussi les nombreuses pages Facebook du Fatah, permettent aux membres du parti nationaliste palestinien de communiquer entre eux, et avec Ramallah, la capitale. D’une manière générale, les pages Facebook sont plus locales que le forum. Il existe un compte Facebook officiel du Fatah pour chaque «manteka» –le nom du district géographique dans l’appareil du Fatah. Il y a ainsi quatre mantekas à Jabalya et donc quatre comptes Facebook, une dizaine pour Gaza Ouest, une quinzaine pour Gaza Est, une centaine au total pour la bande de Gaza. On y trouve des informations sur les réunions, l’actualité du quartier, les morts.

En parallèle, le Fatah a mis en place un système très original de communication directe par SMS. A partir des numéros d’adhérents, ou de simples sympathisants, ils envoient en masse des SMS. Centralisé et –probablement– géré depuis Ramallah, le système fonctionne bien sous Jawwal, l’opérateur de téléphonie mobile palestinien. Plusieurs administrateurs de telles listes ont été mis en prison par le Hamas.

«Le Hamas nous interdit de nous réunir, nous n’avons guère de mosquées où les discussions politiques ont traditionnellement lieu, et il nous interdit de communiquer entre nous. Alors on s’est replié sur Facebook et sur les téléphones mobiles», confirme Atef Abuseif.

Fatah, Hamas et Jihad islamique: chacun son agenda

Pourtant, si la branche du Fatah de Gaza est en avance sur les nouvelles technologies, elle semble avoir perdu beaucoup de crédit vis-à-vis de la jeunesse locale. «Le Fatah est âgé. Son personnel politique a vieilli et ses idées aussi. Il nous faut de nouvelles idées. Désormais, pour plaisanter, lorsqu’un Palestinien dit qu’il n’a pas de parti, lorsqu’il n’a guère d’idées ni de combats, on se moque de lui en disant qu’il vote Fatah. Il nous faut changer cela», reconnaît Atef Abuseif. Ecrivain et universitaire, Abuseif s’est pour l’instant retiré dans la vie des idées et me dit ne plus faire partie des réseaux officiels du Fatah.

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, lorsqu’on est en dehors de la bande de Gaza, les tensions politiques n’opposent guère, ici, les Palestiniens aux Israéliens. Si les Palestiniens sont unis contre l’Etat hébreu, ils sont violemment divisés sur la manière de gérer Gaza. La censure qu’impose le Hamas au nom de la résistance, son refus du pluralisme politique, les nombreuses arrestations –et tout récemment l’adoption d’une nouvelle loi contre la mixité des écoles qui entrera en application en septembre– sont des menaces importantes contre la démocratie, l’Etat de droit et la vie sociale à Gaza. En Cisjordanie, le Fatah a été accusé des mêmes dérives contre les membres du Hamas.

Chacun surtout poursuit son propre agenda.

Côté Fatah, la «libération» de la Palestine est –officiellement– la seule priorité; mais des voix critiques s’élèvent depuis longtemps pour dénoncer l’inaction, sinon les dérives mafieuses et les détournements financiers, du parti de Mahmoud Abbas.

Côté Hamas, l’agenda colle davantage à celui de l’islamisme sunnite en général, et des Frères musulmans en particulier. La «libération» de la Palestine s’inscrit dans un combat plus large, financé notamment par le Qatar, les partis «frères», hier par la Syrie et le Hezbollah libanais, aujourd’hui peut-être encore par l’Iran et probablement jusqu’au début de ce mois par l’Egypte de Mohamed Morsi. Le Hamas subordonne les intérêts des Palestiniens à ses stratégies étrangères et n’aurait rien à gagner à une paix articulée avec Israël, ni à la naissance de deux véritables Etats israélien et palestinien –idées que le parti terroriste combat.

Enfin, s’agissant du Jihad islamique, son financement iranien lui impose un agenda encore plus international: par exemple si Israël intervenait contre les armes nucléaires iraniennes, le Jihad attaquerait sans doute Israël immédiatement depuis Gaza, en rétorsion, ce que ferait peut-être avec plus de retenue le Hamas.

Ainsi, le Fatah, le Hamas et le Jihad islamique ont en commun l’objectif de «libération» nationale, mais sont en désaccord sur presque tous les autres sujets. Sur la guerre en Syrie, le Jihad islamique soutient le régime de Bachar el-Assad, le Hamas s’est divisé entre une frange soutenant les rebelles et une autre restée fidèle à Damas (ce qui a valu au Hamas de sévères mises en garde de l’Iran et des coupes dans ses financements) et le Fatah ne se prononce pas officiellement.

Sur le cas égyptien, et la chute de Mohamed Morsi, la donne est encore plus brouillée. Le Hamas, qui avait été déçu par le peu d’empressement officiel à son égard par les Frères musulmans arrivés au pouvoir, par le manque d’ouverture de la frontière de Rafah (et par l’affaiblissement de son financement égyptien durant l’année 2012), est malgré tout indéniablement affaibli par la chute de Morsi. Quant au Jihad islamique de Gaza, franchement anti-Morsi, mais avec une base arrière affaiblie à Damas, il ne peut même plus être sûr de pouvoir utiliser les tunnels ou le poste frontière de Rafah pour faire des allers-retours avec l’Iran.

Frédéric Martel

» Lire la suite: Quand le Jihad islamique jalouse le Hamas

 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte