Monde

La vie «normale» à Gaza: Arab Idol, SMS, Internet et censure

Frédéric Martel, mis à jour le 16.07.2013 à 12 h 01

Vous avez tous vu ce chiffre tourner: 5 millions de SMS ont été envoyés depuis Gaza pour désigner le Palestinien Mohamed Assaf vainqueur de la version panarabe de «Pop Idol». Les moyens de communication sont primordiaux de ce côté-ci de la Palestine.

Mohamed Assaf, sur le plateau d'«Arab Idol», le 22 juin 2013. REUTERS/Mohammed Azakir

Mohamed Assaf, sur le plateau d'«Arab Idol», le 22 juin 2013. REUTERS/Mohammed Azakir

VIES «NORMALES» DANS LA BANDE DE GAZA [2/5] – Coincée entre l’Egypte et Israël, la bande de Gaza, dense de 1,7 million de personnes, est presque hermétiquement close depuis la chute de Mohamed Morsi. Ses habitants se débrouillent tant bien que mal pour vivre sous le blocus. Et, entre espoir et résignation, ils suivent sur Internet les succès des «idols» arabes et les informations sur la crise égyptienne. Pour Slate, Frédéric Martel a passé plusieurs jours, fin juin, dans cet autre Etat de Palestine. Enquête.

«5 millions de SMS», s’extasie Atef Abuseif. Cet écrivain et universitaire de Gaza, qui fut l’un des responsables du Fatah à Gaza (le parti du président palestinien Mahmoud Abbas, sous surveillance étroite ici), n’en revient toujours pas. Plus de 5 millions de SMS auraient été envoyés depuis Gaza pour la finale de l’«Arab Idol», la version panarabe de «Pop Idol», diffusée sur MBC 1 depuis Beyrouth, au cours de laquelle 68 millions de votes ont été comptabilisés.

Après une finale tendue face à un Egyptien et un Syrien, le vainqueur fut finalement, fin juin, Mohamed Assaf, un jeune palestinien de 23 ans.

Originaire de Gaza, Assaf est devenu, en un instant, le symbole du monde arabe en général, et de Gaza en particulier. Devant l’hôtel Mövenpick où il loge depuis son retour, je vois la foule s’amasser pour tenter de l’apercevoir. Lorsqu’il a franchi la frontière à Rafah, deux jours plus tôt, une dizaine de milliers de Palestiniens en liesse l’attendaient. Sur sa route, la foule se pressait. La fête a duré toute la nuit.

«Pour la première fois, un homme a uni tous les Palestiniens», poursuit Atef Abuseif, que j’interroge à Gaza. «Ce fut le plus grand rassemblement du peuple de Gaza depuis le retour d’Arafat en 1994», me confirmera pour sa part le jeune écrivain et blogueur Mahmoud Omar (un Palestinien de Gaza qui fait souvent l’aller-retour entre Gaza et l’Egypte et que j’ai interviewé au Caire).

Star d’un soir, Mohamed Assaf n’est pas tombé de la dernière pluie. Avant son succès mondialisé comme «arab idol», il a signé une chanson très politique, Raise The Kufiya, un hommage à peine voilé au keffieh de Yasser Arafat.

«C’est clairement une chanson pro-Fatah de résistance au Hamas», décrypte Atef Abuseif. En réaction, le Hamas a fait produire une chanson Raise the Qassam (du nom des roquette Qassam qui caractérisent la branche armée du Hamas, les Brigades al-Qassam), mais elle n’a pas eu autant de succès. Fin juin, la question était donc de savoir si le Hamas laisserait Mohamed Assaf entrer dans la bande de Gaza, où il est né et a grandi, après son triomphe pan-arabe.

«Initialement, le Hamas ne voulait pas le laisser entrer mais ils ont compris qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Toutes les voitures klaxonnaient, les gens brandissaient sa photo et pleuraient dans la rue. Il était devenu un tel symbole qu’ils ont dû accepter ce triomphe», m’explique le blogueur Mahmoud Omar. En une nuit, Mohamed Assaf est devenu le plus célèbre visage mondialisé de Gaza.

Les SMS qui ont offert la victoire à Mohamed Assaf ont également fait la fortune de Jawwal. Jawwal est l’unique compagnie de téléphonie mobile à Gaza. C’est une société basée à Ramallah, qui fait partie du groupe palestinien du millionnaire Mounib al-Masri, lequel détient le quasi-monopole des communications en Cisjordanie et dans la bande de Gaza –fixe (PalTel), mobile (Jawwal) et Internet (Hadara). Tous les câbles téléphoniques et Internet doivent passer, selon l’accord de paix d’Oslo, par le poste frontière israélien de Erez, quasiment infranchissable pour les Palestiniens, de sorte que l’Etat hébreu est capable de contrôler l’intégralité des communications, à l’intérieur de la bande de Gaza.

Une fois, ce seul câble officiellement déployé via Erez a accidentellement été coupé par une pelleteuse et Gaza n’a plus eu d’Internet pendant plusieurs jours. Une autre fois, pendant l’opération «Plomb durci» (fin 2008), Tsahal, l’armée israélienne, a délibérément coupé Internet à Gaza.

Le Web, un accès primordial à l'extérieur

«Les Israéliens sont capables d’écouter n’importe quelle conversation ou de lire n’importe quel email. Sur la plan des communications, ils sont épatants», me confirme Mohamed Meshmesh, le rédacteur en chef de Al Aqsa, la radio du Hamas.

Le prix des communications mobiles est bon marché à Gaza et l’accès à Internet est très généralisé, dans les cafés comme dans les habitations. En fait, paradoxalement, les Palestiniens de Gaza bénéficient d’un réseau de bien meilleure qualité que celui disponible en Egypte, pour ne pas parler du Sinaï.

Dans les nombreux magasins de téléphonie mobile à Gaza, on trouve des téléphones bon marché, abordables pour la plupart des Palestiniens, et des modèles de type Galaxy S4 ou iPhone 4S à des prix plus inaccessibles (environ 2.000 shekels soit 425 euros). Ces appareils, et la plupart des produits de consommation autorisés, transitent d’Israël par le poste frontière de marchandises de Kerem Shalom, au sud-est de la bande de Gaza.

Là, à proximité de Rafah, j’ai vu le défilé ininterrompu des camions semi-remorques –obligés, certes, de décharger toutes leurs marchandises sur le sol pour une inspection rigoureuse, changer de conducteur et même de véhicule (car les camions qui arrivent d’un côté ne peuvent pas repartir de l’autre) mais des tonnes de marchandises sont tout de même autorisées à franchir chaque jour ouvrable la frontière, par ce corridor légalement.

«Le Web est un élément central de la vie ici à Gaza. Il donne accès au monde extérieur. Compte tenu du blocus, Internet est très important pour tout le monde», explique Anthony Bruno, le directeur de l’Institut français –le seul centre culturel étranger encore ouvert à Gaza.

Au Login Café, sur la place Jundi Al-Majhoul, au centre-ville de Gaza, les clients viennent se connecter tout en mangeant un burger, un carrot cake ou en consommant des smoothies. Sur un écran plat, on peut regarder les chaînes saoudiennes, avec les derniers blockbusters américains et les clips de chanteuses d’autant plus sexy que leurs programmes sont enregistrés à Dubaï ou à Beyrouth (Rotana, MBC Max, MBC Action, MBC 1 ou MBC 2). Dans le café, j’écoute aussi Mohamed Assaf –comme partout à Gaza, cette semaine-là.

La crainte de la censure

«Certains blogueurs viennent ici chaque matin pour se connecter à Internet et prendre un café», me dit Bashar, le manager du Login Café.

La vie ici semble normale. Les Palestiniens de Gaza sont en quête de normalité et c’est d’ailleurs l’impression que l’on a, en ce début d’été 2013. A quelques mètres du café, des policiers du Hamas, vêtus de noir, veillent pourtant sur la place. Et la veille, l’armée israélienne a bombardé des bâtiments désaffectés de la banlieue de Gaza, en représailles à quelques tirs isolés de roquettes Qassam, eux-mêmes en réaction à une brève incursion israélienne dans la zone tampon de la bande de Gaza, qui faisait suite à une incursion de Palestiniens dans le même no man’s land entre Gaza et Israël, en réaction à... etc.

Mais Bashar n’est pas très inquiet du bombardement israélien. Ce qui l’obsède, c’est le manque de petite monnaie en shekels. La raison? «Tout le monde garde les pièces pour les offrandes durant le ramadan» et, de ce fait, il y a une pénurie de monnaie israélienne.

Au 12e étage d’un immeuble du centre de Gaza, je rencontre Khalil Muzayen, un cinéaste primé en Europe. Il est en train de préparer un nouveau film avec une dizaine de jeunes monteurs et ingénieurs du son, tous affairés. Des fenêtres de l’immeuble, je contemple la ville de Gaza, immense, lumineuse, bouillonnante. Ses habitants aiment la vie et sont en quête de normalité –en dépit des coupures d’électricité (l’accès à l’électricité est de huit heures par jour en moyenne, par rotation par quartier), de la pénurie d’eau et d’essence, du blocus et des bombardements intermittents. Sans oublier la censure.

«Il y a une très forte censure, ici, à Gaza et donc une très grande auto-censure», confirme Muzayen, qui parle d’expérience. Ses films ont été amputés de plusieurs scènes, même lorsqu’ils sont montrés dans des lieux élitistes à l’audience limitée et il évite lui-même toute provocation. Par peur des représailles d’Israël? Non, ici la censure porte un nom bien différent: Gaza est sous le contrôle minutieux d’un gouvernement islamiste, proche des Frères musulmans. Le Hamas.

Frédéric Martel

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Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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