Monde

La vie «normale» à Gaza: franchir le checkpoint de Rafah

Frédéric Martel, mis à jour le 16.07.2013 à 12 h 01

Entrer dans la bande de Gaza, ça se mérite. Le journaliste Frédéric Martel raconte.

Le point de passage de Rafah, entre l'Egypte et la bande de Gaza, 2012. REUTERS

Le point de passage de Rafah, entre l'Egypte et la bande de Gaza, 2012. REUTERS

VIES «NORMALES» DANS LA BANDE DE GAZA [1/5] – Coincée entre l’Egypte et Israël, la bande de Gaza, dense de 1,7 million de personnes, est presque hermétiquement close depuis la chute de Mohamed Morsi. Ses habitants se débrouillent tant bien que mal pour vivre sous le blocus. Et, entre espoir et résignation, ils suivent sur Internet les succès des «idols» arabes et les informations sur la crise égyptienne. Pour Slate, Frédéric Martel a passé plusieurs jours, fin juin, dans cet autre Etat de Palestine. Enquête.

Le moment est arrivé. Elle va récupérer son passeport, avec le visa enfin validé. Ainsi, elle va pouvoir passer la frontière, sortir de la «prison» et retrouver la liberté. Son nom est hurlé par un policier égyptien, comme si elle était un animal, elle s’approche du guichet vitré, tenant la main de son mari. Le policier la regarde, mais murmure une phrase en arabe que je ne comprends pas. Visiblement, il n’est pas possible de lui rendre son passeport. Le mari, en colère, crie presque maintenant. «Hors de question», persiste le policier. Le mari échange quelques mots discrets avec sa femme; elle porte le niqab. Il est visiblement hors de lui, mais il finit par dire à son épouse de s’exécuter. Les hommes tournent machinalement la tête, et mon voisin me dit d’en faire autant, en anglais. Nous ne devons pas regarder cette femme. Alors, timidement, maladroitement même, elle remonte le voile de son niqab devant le policier qui, seul, regarde maintenant son vrai visage. Il le compare à la photographie du passeport, lui dit, désinvolte, «shoukran» –merci en arabe– et lui rend ses papiers. La voici libre. Elle s’éloigne maintenant avec son mari qui, très en colère d’avoir dû accepter cette humiliation pour obtenir le visa, prononce encore quelques mots agressifs à l’encontre du fonctionnaire égyptien. Ils quittent rapidement le poste frontière de Rafah.

Pour un Palestinien, le terminal de Rafah est l’unique point de passage possible entre la bande de Gaza et le monde extérieur. Avec la frontière nord-coréenne, il est réputé parmi les plus difficiles à franchir au monde. Depuis la chute de Mohamed Morsi, il est devenu presque infranchissable. Quant aux étrangers, y compris les Egyptiens, ils ne peuvent quasiment pas l’utiliser.

L’accès est évidemment un peu plus facile pour un journaliste occidental. Il m’a fallu toutefois faire une demande trois semaines à l’avance auprès de l’ambassade d’Egypte à Paris afin d’obtenir un laissez-passer spécial du gouvernement égyptien pour franchir la frontière à Rafah. Par ailleurs, une demande similaire a dû être adressée au Hamas, qui gouverne Gaza, afin d’obtenir un visa palestinien pour entrer dans la bande de Gaza. Les demandes sont souvent refusées par les Egyptiens (le Hamas voit d’un meilleur œil l’accès des journalistes occidentaux) mais parfois, au dernier moment, le feu vert est donné par l’ambassade d’Egypte. Ce fut mon cas –la veille de mon départ pour Le Caire. Coût: 40 euros.

Au Caire, il faut obtenir ensuite une lettre officielle, remise par le bureau de presse du gouvernement égyptien, qui se situe au siège de la radio-télévision d’Etat, au bord du Nil. Lorsque j’y suis allé, il y a une quinzaine de jours, à 10h00 du matin, le bureau venait juste d’ouvrir et le responsable officiel à l’accueil m’a dit tout de suite, dans un anglais approximatif, qu’il était interdit de se rendre à Gaza. Après une longue discussion, et plusieurs échanges avec différentes personnes, des femmes fonctionnaires plutôt bienveillantes mais sans véritable pouvoir de décision, on a retrouvé mon dossier. Et j’ai obtenu le laissez-passer.


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Il faut six heures de route pour se rendre au poste frontière de Rafah, lequel ferme vers 16h. Trop tôt donc pour franchir la frontière le jour même. Pas d’hôtel décent sur place. Il faut rebrousser chemin et trouver un hôtel à El Arish, une ville du nord-est du Sinaï. C’est une zone dangereuse. Une dizaine de check-points militaires se succèdent entre El Arish et Rafah. Des commandos mafieux bédouins, reliés au commerce de la drogue, à la vente illégale d’armes ou à des enlèvements de personnes, opèrent dans tout le Sinaï. La veille, un touriste étranger a été enlevé et assassiné; plusieurs policiers ont subi le même sort, d’autant plus que les accords de paix de Camp David entre l’Egypte et Israël, sous le patronage de Jimmy Carter en 1978, imposent une démilitarisation du Sinaï, offrant aux pirates tout loisir de s’armer face à des militaires de figuration.

Au retour, d’ailleurs, je serai stoppé, sur la route principale du nord du Sinaï, par l’un de ces commandos bédouins. Quelques cailloux sont placés sur la route, des hommes en armes filtrent la circulation et arrêtent les voyageurs. En fonction de leurs réponses, ils peuvent les laisser passer ou, s’ils remarquent la présence d’étrangers, ou de riches palestiniens transportant avec eux des objets de valeur, les piller de tous leurs biens, voiture comprise, sous le regard d’une trentaine d’enfants assis au bord de la route pour contempler le spectacle. Mon chauffeur local, qui m’a prié de ne pas dire un mot en anglais, parle en arabe à l’homme armé du commando, et lui dit que nous allons seulement à El Arish –et le bédouin-pirate nous laisse passer.

Attendre, attendre, encore attendre

Le lendemain, je suis de retour au poste frontière de Rafah aux aurores. Tout autour, c’est le désert du Sinaï: des dunes de sables magnifiques; de petits arbustes; des palmiers et quelques cactus. Une imposante grille barre la route. Fin de destination pour beaucoup. Ne la franchissent que les personnes dûment accréditées. Une foule patiente: des personnes refoulées; des bédouins du Sinaï, portant la thobe, qui proposent des shekels, la monnaie israélienne en vigueur à Gaza, contre des livres égyptiennes; des chauffeurs de taxi en attente de clients potentiels; des bédouins, encore, qui offrent leur service pour tenter de passer la frontière «par les tunnels» en cas de rejet par la voie officielle.

Après avoir franchi la grille, on marche une centaine de mètres avant d’entrer dans une sorte d’immense hangar où plus d’une centaine de personnes patientent. Il faut faire la queue à un guichet baptisé «Passport Dept» pour déposer son passeport –et le laissez-passer du gouvernement égyptien– puis attendre. Cela prend entre une et trois heures.

Alors, les passagers en transit, pour la plupart palestiniens, s’occupent: ils mangent des biscuits rudimentaires achetés à un petit comptoir ou consomment un nescafé imbuvable. Toutes les femmes sont voilées, sans exception. Certaines, peu nombreuses, portent le niqab. Des enfants crient, d’autres jouent. Ici on lange un nouveau-né sur une chaise en plastique; là un homme s’est évanoui à cause de la chaleur et quelques personnes tentent de lui porter secours à même le sol et lui offrir un peu d’eau (aucun médecin ni pompier n’intervient).

Le calme, la patience de ces Palestiniens me frappe. A un moment, un agent égyptien, serviable et respectueux, vient me voir pour me faire remplir un formulaire réservé aux journalistes dans lequel il est précisé que je prends mes responsabilités en me rendant à Gaza, que je connais les risques et que le gouvernement égyptien ne saurait être tenu responsable s’il m’arrivait quelque chose; je signe le papier. L’agent disparaît et j’attends encore une bonne heure. Il revient, enfin, avec le passeport estampillé d’un tampon «Exit via Rafah»: le sésame qui permet de franchir la frontière égyptienne.

Je dois encore m’acquitter de 105 livres égyptiennes (environ 12 euros) de taxe de sortie avant d’emprunter un long corridor baptisé «Travel Direction». En chemin, je tombe sur un «Duty free» et je n’en crois pas mes yeux –des cigarettes, des produits importés, quelques souvenirs, le tout bien mal fourni: on hésite à rire ou pleurer de ce magasin défiant toute imagination. Au bout du corridor: un bus, obligatoire pour tous, attend. Il faut payer 20 livres pour acheter un ticket puis monter à bord.

Pour la première fois de ma vie, je vois une remorque accrochée à un bus

A quelques mètres de la frontière, on patiente encore une trentaine de minutes pour que le bus se remplisse (parfois cela dure, me dit-on, une ou deux heures de plus). Deux policiers égyptiens effectuent un nouveau contrôle minutieux des passeports dans le bus, puis celui-ci démarre. On ne va pas bien loin. Après une centaine de mètres, on s’arrête. D’immenses portes en métal s’ouvrent et le bus franchit un imposant mur de briques d’environ 4 mètres de haut. Partout, des fils de fer barbelés, et de nombreux soldats qui montent la garde en arme –un char d’assaut est également posté à l’entrée mais, m’a-t-on dit, il est lui aussi démilitarisé. Deuxième portail noir à franchir, côté palestinien, et me voici dans la bande de Gaza.

En un instant, le réseau Vodafone de mon téléphone égyptien cesse de fonctionner. Le network est bien paramétré.

Le bus roule encore une centaine de mètres puis s’arrête. Je descends. Accrochée à l’arrière du bus, je vois une remorque. Elle contient une centaine de valises et de gros paquets. Les soutes du bus sont insuffisantes pour transporter tous les objets de ces Palestiniens en transit. C’est la première fois de ma vie que je vois une remorque accrochée à un bus.

Tous les passagers reprennent leurs bagages et les déposent sur un long tapis roulant où ils vont être scannés. Pendant ce temps, je fais la queue au guichet d’entrée de la bande de Gaza. Un policier du Hamas, tout en noir, me demande de patienter. Un autre me rejoint après une vingtaine de minutes et m’interroge. Je dois indiquer le nom de mon «sponsor» officiel palestinien et celui-ci doit se présenter en personne de l’autre côté du poste frontière pour fournir la lettre d’accréditation du Hamas, expliquer les raisons de ma visite et remplir un nouveau formulaire.

Cinq heures après être arrivé au poste de Rafah, je peux définitivement franchir la frontière. Il est 14h. Je reçois un SMS en arabe:

«Soyez le bienvenu à Gaza.»

Il est signé: Jawwal.

Frédéric Martel

» Lire la suite: La vie à Gaza: Arab Idol, SMS, Internet et censure

 

Frédéric Martel
Frédéric Martel (82 articles)
Journaliste et chercheur
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