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Irak: les scénarios après le retrait des GI's

Fred Kaplan, mis à jour le 03.07.2009 à 16 h 57

Que se va-t-il se passer maintenant que les troupes de combat américaines rentrent aux Etats-Unis?

Le 30 juin, l'ensemble des troupes de combats américaines se sont retirées des villes et des villages d'Irak. En Amérique comme en Irak, nombreux sont ceux qui craignent que les progrès réalisés ces dernières années (la baisse considérable de la violence et du nombre de tués, le sentiment de sécurité de plus en plus fort dans des régions qui transpiraient la peur et le sang) ne soient gâchés ou tout simplement réduits à néant.

Ces dernières semaines, les attentats-suicides ont été nombreux alors même que les soldats américains opéraient leur retrait vers des grandes bases situées en périphérie des villes. Beaucoup y voient le prélude des événements à venir...

Il convient toutefois de rappeler trois éléments:

Tout d'abord, ce n'est pas au président Obama que l'on doit le retrait des soldats américains d'Irak. Ce retrait, sur lequel le gouvernement irakien avait insisté (et c'est un détail important) a en fait été négocié sous l'administration Bush. Ce sont les Irakiens qui ont demandé le départ des Américains. Même si c'était John McCain qui avait remporté l'élection de 2008, l'armée américaine serait en train de se retirer des villes irakiennes à cette période.

Deuxième point. Grâce à une subtilité de langage bien pensée, le retrait convenu prévoit qu'un certain nombre de soldats américains (on n'a jamais mentionné le nombre exact, mais il s'agira sans doute de plusieurs milliers) resteront dans les villes irakiennes. Ces hommes - qui forment des «troupes de soutien» et non pas des «troupes de combat», nuance - conseilleront et assisteront les soldats irakiens, ils assureront un travail de renseignement et fourniront une aide logistique et notamment un soutien aérien (pour le largage de bombes et le mitraillage depuis des avions et des hélicoptères). Enfin, comme le veut la procédure standard, ils assureront la protection des soldats chargés de ces missions. Autrement dit, les soldats américains auront encore la possibilité de tuer ou de se faire tuer.

Néanmoins, ces troupes de soutien ne seront plus au front dans des combats délibérés et ne protégeront plus activement la population sur le terrain. Leur mission tiendra davantage à l'assistance. Leur présence sera plus discrète. Si une guerre civile finit par éclater entre les factions et les milices irakiennes, comme cela a quasiment été le cas (certains diront que c'était le cas) en 2006, la marge de manœuvre de l'armée américaine sera extrêmement limitée.

Enfin, la violence ne s'est pas intensifiée (jusqu'ici en tout cas) autant que veulent le faire croire certains médias. Certes, depuis janvier-février, il y a eu un regain de violence considérable par rapport au moment où les échanges de tirs et les attentats-suicides étaient retombés à leur plus bas niveau depuis le début de la guerre d'Irak, il y a six ans. Cependant, le nombre croissant d'attentats meurtriers en mai et en juin - qui sont l'objet de toutes les inquiétudes - ne correspondent qu'à un retour aux niveaux de violence enregistrés au cours des trois derniers mois de 2008. Al'époque, on se félicitait que ce trimestre soit «le plus tranquille» en Irak depuis que l'insurrection s'était mise en place au début de 2004. De fait, même dans ses moments les plus calmes, l'Irak de l'«après-guerre» a de toute façon toujours été un pandémonium. (Vous pouvez consulter les données du tableau mensuel [cliquer sur le lien «Monthly Table»]).

La recrudescence actuelle de la violence marque-t-elle un pic passager sur une courbe en dents de scie? Ou est-ce le signe d'un retour à l'époque de la terreur extrême? Il est trop tôt pour le savoir.
Si la violence continue d'augmenter, ses causes - et peut-être même ses conséquences - semblent assez différentes aujourd'hui. Selon Anthony Shadid du Washington Post (c'est l'un des rares journalistes sérieux qui soit resté en Irak alors que l'Afghanistan commençait à intéresser tout le monde), les conflits actuels ne sont plus vraiment motivés par des troubles sectaires, mais plutôt par des luttes de pouvoir politique.

Shadid explique que l'objectif des attentats-suicides atroces qui ont été perpétrés ces dernières semaines consistait à montrer que le Premier ministre irakien, Nouri Al-Maliki, ne dirige pas vraiment le pays. Qu'il n'est que le larbin des Américains et que lui ou ses forces de sécurité sont incapables de protéger le peuple irakien de façon autonome. Les auteurs de ces attentats cherchent au fond à dénoncer le caractère illégitime du gouvernement d'Al-Maliki, qu'ils veulent voir renversé.

Nouri Al-Maliki est parfaitement conscient de la portée de cette menace. Il y a répondu directement, saluant le retrait imminent des soldats américains, qu'il estime être une victoire pour l'Irak - son Irak. Le retrait est la preuve qu'il a acquis une véritable souveraineté, qu'il peut assurer la sécurité et que, finalement, il n'est pas le fantoche des occupants étrangers.

Les enjeux sont importants. Justement parce que, dorénavant, les combats sont à sa charge et non plus à la charge des Américains. Là aussi, c'est Nouri Al-Maliki qui l'a choisi. Il a même soumis la question du retrait à un référendum, car il savait que les électeurs irakiens seraient largement en faveur du départ des Américains.

Rappelons que ce retrait est intervenu dans le cadre de l'Accord renouvelé sur le statut des forces (dit SOFA), signé par le gouvernement d'Al-Maliki et l'administration de George W. Bush en novembre 2008. Le SOFA permet, en fait, aux Etats-Unis de maintenir autant d'hommes qu'ils le souhaitent en Irak. L'Article 24 - qui a été ajouté à la demande insistante des Irakiens - stipule que non seulement «toutes les forces de combat américaines» doivent «se retirer des villes et villages d'Irak [...] au plus tard le 30 juin 2009», mais aussi que «toutes les forces américaines» (pas uniquement les «forces de combat») doivent se «retirer de l'ensemble du territoire, des eaux et de l'espace aérien de l'Irak au plus tard le 30 décembre 2011».

Si l'administration Bush n'avait pas accepté ces dispositions, l'accord SOFA aurait expiré et les Etats-Unis se seraient vus contraints de rappeler tous leurs soldats et d'évacuer tous leurs équipements militaires immédiatement, conformément au cadre juridique. (Des accords similaires régissent les droits et devoirs des forces militaires américaines dans tous les pays étrangers où elles sont stationnées).

Des analystes militaires émettent l'hypothèse que Nouri Al-Maliki finira par céder à la pression et acceptera d'amender le SOFA pour permettre aux troupes américaines de rester plus longtemps. Pourtant, ce scénario est peu probable, non seulement sur le plan politique, mais également sur le plan juridique. Selon l'Article 30 du SOFA, chacune des parties peut mettre fin à l'accord, mais cette rupture ne prendra effet qu'au bout d'un an à compter de la date de préavis. Théoriquement, le parlement irakien pourrait rédiger un nouveau SOFA, mais si le pays est en proie à une grave agitation - signe avant-coureur d'un tel scénario - il y a peu de chances que les factions ennemies acceptent une révision de l'accord, en particulier si ce dernier permet aux troupes américaines de rester (et, par conséquent, de continuer à soutenir le gouvernement de Nouri Al-Maliki).

En tout état de cause, les Etats-Unis ne peuvent pas grand-chose face à cette situation, quelle que soit la tournure qu'elle prendra. Si le gouvernement irakien - qui a acquis sa souveraineté grâce à l'aide des Etats-Unis - souhaite que les Américains s'en aillent, ils s'en iront. Ils doivent le faire. Barack Obama a hérité du SOFA et c'est tant mieux, car sans le retrait d'Irak, il ne disposerait pas d'assez d'hommes à envoyer en renfort en Afghanistan ou d'assez d'argent pour financer ses politiques intérieures.

En 2007, George W. Bush avait fixé 18 objectifs clés que le gouvernement d'Al-Maliki devait remplir. La plupart concernait le règlement des conflits politiques entre les factions chiites et sunnites grâce à des formules de partage des revenus pétroliers, du pouvoir législatif et ainsi de suite. L'idée était louable. Le renforcement des effectifs américains en Irak associé à la stratégie de contre-insurrection du général David Petraeus avait déjà bien contribué à la diminution de la violence. Cependant, comme l'a souvent fait remarquer le général Petraeus, cette stratégie n'était qu'un moyen pour parvenir à une fin. Les zones de sécurité qui ont été créées ont au mieux offert un «espace de répit» aux factions irakiennes afin qu'elles puissent s'organiser et instaurer un ordre politique.

Si les Irakiens remplissaient ces objectifs clés (petit à petit), ils devaient être généreusement récompensés. Dans le cas contraire, ils devaient subir des sanctions. Mais Bush n'a pas donné suite à cette initiative. Il n'a pris aucune mesure, que ce soit dans un sens ou dans l'autre. Ces objectifs clés ayant perdu leur intérêt, le gouvernement irakien n'en a pas tenu compte.

Jusqu'à l'expiration de l'accord SOFA, le meilleur choix qu'avait Nouri Al-Maliki pour démontrer sa force et pour rester au pouvoir était d'insister sur un calendrier du retrait américain, indépendant de toute condition de progrès sur le plan politique.

Nul ne peut dire ce qui se passera ces 18 prochains mois, d'ici à ce que l'armée américaine se fasse de plus en plus discrète, avant de disparaître totalement. Deux grands scénarios sont possibles: premièrement, une guerre civile éclate en Irak ou, deuxièmement, le Premier ministre irakien (ou quelqu'un d'autre) réussit à diriger le pays d'une main de fer.

La dernière éventualité, quoique hautement improbable, est celle d'une démocratie à l'occidentale s'imposant le long de l'Euphrate et s'étendant tel un feu de forêts à travers tout le Moyen-Orient. C'est le fantasme de Bush et des néoconservateurs. Dans tous les cas, au niveau formel et pratique, nous n'avons plus de contrôle sur la suite des événements.

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

Crédit photo:  Reuters

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