Les labos pharmaceutiques, entre détournements et fuites de produits dopants

Une saisie de produits dopants en Autriche, en 2009. REUTERS/Leonhard Foeger

Une saisie de produits dopants en Autriche, en 2009. REUTERS/Leonhard Foeger

Les sorciers du dopage ne mènent pas de recherches: ils se nourrissent de celles des laboratoires pharmaceutiques. Nouveaux exemples après l’érythropoïétine. Une question n’est jamais posée: celle de la responsabilité des firmes.

On ne peut plus lire L’Equipe, écouter les sous-entendus des commentaires ou des sportifs eux-mêmes sans penser au dopage. De ce point de vue, le Tour 2013 et les exploits répétés de Chris Froome en altitude en fournissent d’éclairants symptômes.

Mais il y a plus grave: on ne peut plus lire certaines publications scientifiques et médicales sans être atteint du même mal. Nous parlons ici des publications de résultats de recherches portant sur la compréhension du fonctionnement du muscle et sur l’amélioration de ces performances.

D’origine belge, le Pr Bart Staels est un biologiste universitaire réputé travaillant à l’Institut Pasteur de Lille et à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). C’est aussi un amateur de sport et de cyclisme. Il n’a nullement été surpris quand nous l’avons appelé pour qu’il nous commente, du point de vue du dopage, le résultat du travail qu’il publie dans la revue Nature Medicine datée du 14 juillet. Bart Staels publie ce travail avec Hélène Duez (unité Inserm «récepteurs nucléaires, maladies cardiovasculaires et diabète») et un groupe de quatorze chercheurs travaillant en France, en Floride et aux Pays-Bas.

Ils révèlent dans la célèbre revue britannique avoir identifié chez la souris «une nouvelle cible pharmacologique permettant d'améliorer le fonctionnement du muscle». «Il existe deux types de muscles, rappelle-t-on auprès de l’Inserm: les muscles utilisés lors d'effort de longue durée (de type marathon) et ceux utilisés lors d'efforts intenses de courte durée (de type sprint). Les chercheurs se sont intéressés au premier type, qui utilise de préférence l'oxydation des acides gras pour produire l'énergie dont les muscles ont besoin pour la contraction.»

On sait aujourd’hui que les «muscles-marathon» ont la particularité d'être très riches en mitochondries: il s’agit ici ces très petites structures situées à l’intérieur des cellulaires et qui produisent l'énergie en consommant de l'oxygène. «Nous avons découvert lors de nos travaux qu'une protéine spécifique  –dénommée Rev-erb-α -, exerce un contrôle sur l'activité des mitochondries au sein du muscle squelettique, m’a expliqué Bart Staels. D'après nos observations, cette protéine s’exprime préférentiellement dans les muscles riches en mitochondries, ceux-là même utilisés pour les efforts de longue durée.»

Les chercheurs observent que les souris déficientes en Rev-erb-α n'arrivent pas à élever leur consommation en oxygène au cours d'un exercice physique; elles sont incapables de réaliser un exercice prolongé. Leurs mitochondries sont anormales. A l’inverse, les souris chez lesquelles on a fait expérimentalement en sorte que le gène Rev-erb-α est s’exprime plus que la normale voient leurs performances nettement s'améliorer dans les exercices d'endurance.

En d’autres termes la protéine Rev-erb-α  assure un rôle clef dans le contrôle de la production d'énergie du muscle par l’intermédiaire des mitochondries. Cette Rev-erb-α module la quantité de mitochondries au sein du muscle et leur efficacité, c'est-à-dire la quantité d'oxygène consommée pour produire l'énergie nécessaire à la contraction musculaire.

«On peut bien évidemment avoir une autre lecture de notre travail, reconnaît volontiers Bart Staels. Imaginer par exemple que l’administration d’EPO et la stimulation de l’expression de notre protéine aurait des effets particulièrement spectaculaires. Nous ne sommes pas naïfs. Ce n’est nullement notre voie de recherche mais nous ne pouvons pas pour autant ignorer cet aspect de la question. C’est plus généralement le cas de tous les travaux qui, visant à corriger des anomalies fonctionnelles pathologiques offrent dans le même temps la possibilité d’améliorer les mêmes fonctions chez des personnes qui ne sont pas malades. »

De ce point de vue, le cas des transfusions sanguines et plus encore celui de l’EPO a amplement démontré depuis plus d’un quart de siècle ce qu’il pouvait en être du détournement systématique et généralisé d’une thérapeutique par ailleurs commercialisée par des firmes pharmaceutiques: des firmes qui ne sont curieusement jamais inquiétées alors même qu’elles se révèlent incapables d’assurer l’étanchéité de leurs circuits. Un autre cas de figure peut aussi apparaître: celui de molécules efficaces issues des recherches des firmes pharmaceutiques mais qui (pour des rasions de toxicité notamment) ne sont pas autorisées à être commercialisées.

C’est le cas de la «gw1516» dont on parle de plus en plus dans les milieux sportifs –et tout particulièrement dans ceux du cyclisme où elle commence à être détectée. Gw1516 ou 5-aminoimidazole-4-carboxamide ribonucléotide  (proche de celle dénommée «Aicar» et dont l’histoire est bien connue dans les milieux spécialisés. 

«Il s’agit d’une molécule initialement issue des laboratoires de recherches de la multinationale britannique GlaxoSmithKline, explique Bart Staels. Expérimentalement elle permettait, par d’autres voies, d’améliorer de manière spectaculaire les performances musculaires au point que l’on en est venu à parler de “marathon mouses”. Puis on a mis en évidence une toxicité et une cancérogénicité importante chez l’animal, ce qui a aussitôt conduit à l’arrêt des programmes de développement des essais cliniques chez l’homme.»

Cette situation signifie que cette molécule ne peut, en toute logique, être utilisée chez l’homme. «Or des cas de dopage chez des cyclistes viennent d’être documentés, ce qui ne peut manquer d’inquiéter», souligne Staels. Ces molécules sont officiellement interdites par l’Agence mondiale antidopage depuis 2009. Schématiquement, elles augmentent les volumes musculaires en réduisant ceux des graisses. Les difficultés et les insuffisances de contrôle font que l’on n’a aucune idée précise de la prévalence de son usage dans les très nombreux sports où ces molécules pourraient être utilisées.

La responsabilité des coureurs dopés ne fait ici aucun doute et moins encore celle de leurs «médecins» et autres «préparateurs». Il en va de même, à une autre échelle, avec de nombreuses substances psychotropes qui alimentent les circuits mafieux de la drogue avant les essais cliniques destinés à une éventuelle commercialisation à des fins de traitement psychiatriques.

Qu’en est-il, dans les deux cas, de la responsabilité des multinationales pharmaceutiques directement concernées par des détournement de molécules efficaces, potentiellement toxiques et qui, n’étant pas sur le marché, ne peuvent en théorie que se trouver dans leurs laboratoires de recherche?

Jean-Yves Nau

Partager cet article