Economie

Indispensables métaux mineurs

Catherine Bernard, mis à jour le 16.07.2013 à 14 h 43

Sans eux, pas de voitures, gadgets électroniques, avions et appareillages médicaux. Les métaux «mineurs» constituent un véritable enjeu géostratégique dont l'industrie n'a souvent pas assez conscience.

Un échantillon de boue extraite à 4.000 mètres de profondeur dans l'océan Pacifique où on a trouvé des terres rares, Tokyo, 5 juillet 2011. REUTERS/Yuriko Nakao

Un échantillon de boue extraite à 4.000 mètres de profondeur dans l'océan Pacifique où on a trouvé des terres rares, Tokyo, 5 juillet 2011. REUTERS/Yuriko Nakao

Il est rare qu'un rapport administratif se lise (presque) comme un roman. C'est pourtant le cas de celui présenté début juillet par le commissariat général à la stratégie et la prospective et sobrement intitulé: «Approvisionnemenet en métaux critiques: un enjeu pour la compétitivité des industries française et européenne?» Tous les ingrédients d'une bonne histoire, sont, ici, regroupés.

D'un côté, des métaux qui ne paient pas de mine, on les baptise du reste «métaux mineurs». Ce sont des métaux produits en si petites quantités qu'ils ne sont pas cotés sur les bourses des métaux, et notamment le LME (London Metal Exchange) de Londres. Leur production varie entre 50.000 et 200.000  tonnes. Leurs noms? Le tantale, l'antimoine, le bismuth, le platine, le cobalt, le gallium, le germanium, l'indium, le tungstène, le rhénium, les terres rares... Entre autres. 

Ces métaux sont si «mineurs» que personne, à vrai dire, ne s'en soucie vraiment. La valeur extraite chaque année dépasse rarement les centaines de millions de dollars. Seuls quelques-uns, comme l'antimoine, le tungstène ou encore le platine affichent des chiffres d'affaires de plus d'un milliard de dollars. Dans certains cas, du reste, les industriels n'ont même pas conscience qu'ils en utilisent, tant ils se cachent en quantité infinitésimale dans des composants qu'ils achètent à des sous-traitants. 

De l'autre côté, des industries largement dépendantes de ces métaux pour leur survie.

Car ces métaux ne sont mineurs qu'en apparence. Bien souvent, ils sont indispensables au bon fonctionnement de l'appareil dans la composition duquel ils rentrent, si discrètement.

Sans l'indium, par exemple, sous-produit du zinc ou du cuivre, les écrans tactiles n'existeraient pas. Le tantale, lui, est un composant critique de nos téléphones mobiles. Et le platine des catalyseurs des voitures au diesel revient à lui seul à 150 dollars. In fine, constatent les auteurs:

«L’approvisionnement en métaux mineurs concerne au premier chef les industries de la chimie, de la pharmacie, de l’automobile et de l’aéronautique soit des secteurs qui correspondent en 2010 à près de 680.000 emplois et devraient représenter près de 33% de la valeur ajoutée de l'industrie française en 2030.»

Troisième élément de l'histoire: le marché des métaux mineurs est tout sauf transparent, tout sauf concurrentiel. Certes, les ressources, pour l'instant, ne manquent pas, du moins, lorsqu'on les connaît, ce qui n'est pas toujours le cas. Mais pour plusieurs de ces métaux, la production est concentrée dans un ou quelques pays.

Carte issue du document de travail (2013-04) - Approvisionnements en métaux critiques (PDF)

La Chine, notamment, occupait en 2010 un monopole pour les terres rares, dont elle a brusquement réduit les quotas d'exportation de 40%, provoquant une hausse des prix qui a mis, notamment, les industriels japonais en grande difficulté. De la même façon, énumèrent les experts:

«Le Brésil assure plus de 90% de la production mondiale de niobium, les Etats-Unis plus de 80% de celle de béryllium, l’Afrique du Sud plus de 70% de celle de platine, la République démocratique du Congo plus de 50% de celle de cobalt et le Chili plus de 50 % de celle de rhénium.»

Dans d'autres cas, le problème n'est pas la concentration géographique, mais le fait que ces métaux sont des sous-produits de l'exploitation d'un autre métal dont la production évolue en fonction de ses critères propres. Et pour lesquels, du reste, les grands industriels ne prennent pas forcément la peine de les séparer. Ceci concerne tout particulièrement l’antimoine, l’indium, le gallium et le germanium.

Bref, les industriels occidentaux peuvent facilement se retrouver en bien mauvaise posture, confrontés à des prix très volatils, voire à des approvisionnements brutament réduits au compte-goutte.

Alors comment prévenir de telles situations? Les instances politiques ont pris conscience des enjeux, puisque la Commission européenne a lancé en 2008 l’initiative «Matières premières» et la France, en 2011, un Comité pour les métaux stratégiques (COMES).

Car il faut agir sur plusieurs tableaux. Avec quelques maîtres-mots: économiser, substituer, recycler, diversifier, et, surtout, contrôler. Il s'agit, tout d'abord, d'apprendre à moins consommer et à moins gâcher, notamment en réutilisant ces «mines» urbaines que sont les déchets électriques et électroniques; ensuite, de tenter de trouver des substituts aux métaux qui paraissent les plus irremplaçables; de diversifier les approvisionnements en mettant en exploitation de nouveaux gisements: et surtout, de garder le contrôle –voire de relocaliser– des industries les utilisant: seul ce contrôle permet de s'assurer de la provenance et de l'utilisation judicieuse de ces métaux mineurs.

Il n'est pas impossible, par exemple, qu'avec un peu d'efforts, on trouve des gisements en Europe, y compris sous-marins. Car ces métaux ne sont pour l'instant même pas répertoriés dans l'inventaire minier! Or il se pourrait bien que le sous-sol du Massif central, de la Bretagne, des Vosges ou encore des Pyrénées recèle du tungstène et pourrait contenir des terres rares ou du platine dans des concentrations intéressantes. 

La prise de conscience des industriels est aussi primordiale: en Allemagne, des grandes entreprises de la chimie, de l'automobile, de la sidérurgie se sont réunies, début 2012, pour former une Alliance pour la sécurisation des matières premières, qui doit jouer le rôle d'une centrale d'achat.

La réaction des Occidentaux à la hausse des prix des terres rares chinoises le montrent: la dépendance n'est pas une fatalité. Depuis 2010, plus de 200 projets d'exploitation de terres rares hors de Chine ont vu le jour.  Ce, combiné à la crise économique, a fait s'effondrer le prix de ces fameuses terres rares.

Mais malgré tout, ces liens de dépendances se dénouent fort lentement: la Chine contrôle toujours 86% de la production, et si ce ratio devrait tomber à 61% pour les terres rares légères d'ici 2018, il devrait rester très élevé (70%) pour les terres rares lourdes...

Catherine Bernard

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