Trayvon Martin: George Zimmerman n'est pas coupable, mais la Floride, si

Les lois de l'Etat ne permettaient pas au jury de condamner George Zimmerman.

Un homme à Harlem après le verdict rendu dans l'affaire Trayvon Martin, le 14 juillet 2013. REUTERS/Keith Bedford.

- Un homme à Harlem après le verdict rendu dans l'affaire Trayvon Martin, le 14 juillet 2013. REUTERS/Keith Bedford. -

Il y a quelque chose qui ne va pas avec l'acquittement de George Zimmerman. Il y a quelque chose qui ne va pas dans le fait de dire que George Zimmerman n'est coupable d'aucun crime. S'il ne s'était pas approché de Trayvon Martin, 17 ans, s'il n'avait pas sorti son pistolet, Trayvon Martin serait en vie.

Mais cela ne veut pas dire que Zimmerman est coupable de meurtre, pas dans l'Etat de Floride. Cela ne veut même pas dire qu'il est coupable d'homicide, même si j'espérais que le jury se dirigerait vers ce verdict (les jurées ont demandé une clarification sur l'inculpation pour homicide pendant leurs 16 heures de délibérations).

Voilà le problème: pour juger George Zimmerman coupable de meurtre, les six jurées devaient trouver qu'il avait tué Trayvon Martin par rancoeur, haine, dépit ou avec un esprit pervers. La loi ne prend pas en compte la peur de George Zimmerman ou son impression d'être menacé physiquement.

Mais les preuves suggéraient que dans le feu de l'action, George Zimmerman aurait pu ressentir cette peur et cette menace physique. Un expert a témoigné que, vu l'angle de ses blessures, il semble que Trayvon Martin était sur George Zimmerman quand ce dernier a tiré.

Des preuves pour les deux camps

Le voisin le plus proche d'être un témoin occulaire –il n'y avait pas de témoin occulaire à proprement parler– a dit qu'il lui avait paru qu'il y avait une bagarre, dans laquelle la personne au-dessus, à califourchon sur celle en-dessous, portait un t-shirt rouge ou de couleur claire. Ce témoignage aussi suggérait que Trayvon Martin était au-dessus. George Zimmerman avait des blessures: des lacérations sur le crâne causées par le sol et un nez gonflé et en sang.

Il est vrai qu'il y avait aussi des preuves pour l'autre camp: on n'a pas retrouvé d'ADN de George Zimmerman sous les ongles de Trayvon Martin. On n'a pas trouvé d'ADN de Trayvon Martin sur le pistolet. Ces faits contredisent des aspects-clés du récit qu'a fait Zimmerman à la police. Pourquoi le croire quant au reste de son récit? Et même si vous lui donnez ce bénéfice du doute, pourquoi est-ce que Zimmerman s'est senti tellement menacé? Pourquoi a-t-il sorti son pistolet et tiré pour tuer?

Je n'en sais rien. Je pense que nous n'en saurons jamais rien. George Zimmerman n'a pas témoigné. Il n'a jamais fait face à un contre-interrogatoire. «L'homme Zimmerman pourrait rester une aussi grande énigme que les évènements de cette nuit-là», a écrit le New Yorker cette semaine. Et toute cette concentration sur le moment du tir condense cette affaire d'une manière qui induit en erreur.

Ça laisse de côté le fait que Zimmerman avait déjà appelé la police après avoir vu des noirs, et sa décision de suivre Trayvon Martin ce soir-là. Ça laisse de côté son jugement atrocement horrible, clairement raciste.

Le problème de la loi floridienne

Mais cela ne veut pas dire que le verdict du jury était raciste. En Floride, une personne «qui n'est pas engagée dans une activité illégale et qui est attaquée» n'a pas le devoir de battre en retraite. Il ou elle a le droit de «contrer la force par la force, y compris la force mortelle, si il ou elle croit raisonnablement qu'elle est nécessaire pour empêcher sa propre mort ou de graves coups et blessures».

Le jury aurait pu reconnaître une faute à George Zimmerman parce qu'il avait lancé l'altercation avec Trayvon Martin et pour autant ne pas le croire coupable de meurtre, ou même d'homicide involontaire, considéré en Floride comme le fait de tuer quelqu'un sans justification légale.

Si le jury croyait que, une fois la bagarre commencée, George Zimmerman avait raisonnablement peur de souffrir de graves coups et blessures, il s'en sort pour légitime défense.

Peut-être que c'est une mauvaise règle. Peut-être que les hommes comme George Zimmerman devraient être tenus responsables d'avoir provoqué la bagarre qu'ils craignent ensuite de perdre. Et peut-être que des lacérations sur le dos de son crâne et un nez en sang ne suffisent pas à prouver une peur raisonnable de graves coups et blessures.

Un étrange message envoyé aux habitants

Après tout, comme le note Adam Weinstein, la leçon donnée en ce moment aux habitants de Floride est la suivante:

«En cas d'altercation, même mineure, le moyen le plus facile d'éviter la responsabilité pénale est de tuer l'adversaire.»

Mais vous pouvez imaginer comment les jurées ont pu se sentir coincées. Même si elles n'aimaient pas George Zimmerman –même si elles ne croyaient pas tout de son récit à la police– elles n'avaient pas selon la loi de Floride de charge qui correspondait clairement à ce qu'il a fait cette nuit-là.

Une justice qui ne rend pas toujours justice

C'est ce que Justin Peters voulait dire quand il nous a rappelé plus tôt cette semaine que l'Etat doit prouver ce qu'il affirme au-delà d'un doute raisonnable. «Il n'y est pas parvenu», a-t-il écrit. «Et si le procureur ne peut pas prouver ce qu'il avance, Zimmerman devrait partir libre». C'est notre système judiciaire. Un système qui ne rend pas toujours justice, et qui dans ce cas précis montre à coup sûr plusieurs façons dont la version floridienne de la loi et du travail policier devrait changer.

Mais ce qui importe le plus est que George Zimmerman a été inculpé pour la mort de Trayvon Martin, même s'il n'a pas été condamné. L'Etat a mis du temps avant de le poursuivre, c'est vrai, et l'a fait après une suite d'erreurs dans le travail de la police qui pourraient avoir affecter les preuves présentées au tribunal.

Mais la Floride a tenté de tenir George Zimmerman responsable de la mort de Trayvon Martin. La famille et les soutiens de Trayvon Martin sont à remercier pour ça. Son père, Tracy Martin, a écrit sur Twitter cette nuit:

«Dieu nous a béni, Sybrina et moi, avec Tray, et même s'il est mort je sais que mon bébé est fier de la BATAILLE que vous et nous avons mené pour lui. QUE DIEU VOUS BENISSE.»

Oui, ils se sont battus, et leur bataille a eu un sens –a signifié quelque chose de très important– pour tellement de parents de garçons noirs qui portent des sweats à capuche, et pour le reste du pays. Tracy Martin a raison de souligner cette bataille pour la justice en ce moment triste et douloureux. Aucune loi mal-conçue, et aucun verdict, ne peut leur enlever cette bataille.

Emily Bazelon

Traduit par Cécile Dehesdin

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L'AUTEUR
Emily Bazelon est rédactrice en chef de Slate.com. Ses articles
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Publié le 14/07/2013
Mis à jour le 14/07/2013 à 14h34
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