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Le code, un jeu d'enfant

Un enfant essayant un portable Samsung. REUTERS/Bobby Yip

Un enfant essayant un portable Samsung. REUTERS/Bobby Yip

Apprendre à programmer? L'école ne sait toujours pas faire. Alors des parents s'y collent, sans autre enjeu que de transmettre leur propre plaisir à coder. Et ça marche.

A première vue, c’est un dimanche après-midi familial ordinaire –gâteaux, bonbons et jus de fruits sortis des sacs, babyfoot qui trône dans un coin... Sauf qu'ici, dans les (très beaux) locaux de la fondation Mozilla, la «maison mère» du navigateur Firefox, la douzaine d'adultes et la quinzaine d'enfants ne sont pas venus pour taper dans un ballon, ni pour mettre les doigts dans les crayons de couleur. Ils sont là pour programmer. Et dans la joie, s'il vous plaît:

«On est là pour s'amuser, rappelle d'entrée Raphaël Pierquin, l'animateur de l'événement. Si on ne s'amuse pas, c'est qu'on n'est pas en train de faire ce qu'il faut.»

Alors on s'amuse –qu'on ait 6 ans, 13 ans ou 35 ans– pendant près de quatre heures: à monter des robots en Lego équipés de capteurs sensitifs, puis à écrire les programmes qui leur permettront de se déplacer et de réagir face à un obstacle, à inventer des jeux de plateforme...

Le tout grâce à des outils pédagogiques intuitifs, comme Game Salad, qui permet de créer des jeux sur smartphone et tablette, Context Free Art, un générateur d'images, ou encore Scratch, un logiciel développé par le très prolifique MIT de Boston: en manipulant des objets et des décors grâce à des instructions rédigées dans sa langue maternelle, l'apprenti codeur s'initie en douceur aux délices –et aux difficultés– des algorithmes. Deux ou trois fois dans l'après-midi, un «spectacle» permet aux participants qui le souhaitent de montrer leurs réalisations, par vidéoprojecteur interposé.

Génération «Informatique pour tous»

Les initiateurs de ces «Coding Goûters» –Jonathan Perret et Raphaël Pierquin, deux développeurs professionnels, et Julien Dorra, organisateur d'événements «techno-créatifs» comme Museomix, une expérience muséale participative– sont de purs produits de la génération du plan Informatique pour tous, né au milieu des années 1980. Epoque déjà lointaine des premiers ordinateurs grand public, quand, face à des interfaces graphiques rudimentaires, on n'avait pas vraiment le choix: pour espérer s'amuser avec les machines, il fallait apprendre leur langage. Quand nombre de parents angoissent de voir leur progéniture scotchée aux écrans, ceux-là, biberonnés au BASIC, n'ont qu'une envie: leur transmettre leur passion pour la programmation.

Sauf que, autre temps, autres mœurs, à l'ère du jeu vidéo immersif et des tablettes hyper-ergonomiques, on n'attrape pas si facilement les enfants avec des lignes de commande. Jonathan Perret raconte:

«Quand mes filles ont eu 9 ou 10 ans, j'ai essayé de leur montrer, à la maison, le genre de chose qui m'avait intéressé au même âge. Mais ça ne se déclenchait pas... Je me suis dit que, pour les convaincre que c'était génial, il fallait créer un cadre qui permette de prendre le temps d'explorer, d'essayer, sans être sollicité par d'autres activités.»

Le premier Coding Goûter a lieu dans les locaux de son entreprise. La formule –un parent, un enfant, un ordinateur– fonctionne, les petits (et les grands) «accrochent». Depuis, les rendez-vous se reproduisent régulièrement, et pollinisent ailleurs, à Lyon ou à Lille.

Jonathan Perret et Raphaël Pierquin ont présenté le Coding Goûter lors d'une conférence TEDxYouth, en janvier 2013 à Boulogne-Billancourt:

De pair à pair

Sans autre enjeu initial que de partager en famille la créativité du code, on y expérimente des modes d'apprentissage qui tiennent infiniment moins du cours magistral que des logiques de pair à pair chères aux «indigènes de l'Internet». Tel enfant particulièrement dégourdi avec Scratch se retrouvera vite à tutorer un adulte débutant, met en avant Raphaël Pierquin:

«Quand on met un adulte et un enfant derrière un ordinateur, l'enfant n'a pas forcément toutes les pistes, mais il sait faire des choses que l'adulte ne sait pas, ou ne sait plus faire. Comme se servir de son imagination, essayer, se planter, recommencer... C'est un contexte qui permet d'éviter que les parents contaminent leurs enfants dans leur appréhension à essayer des choses nouvelles.»

Le learning by failing, philosophie première de tous les «bidouilleurs» du monde: «On essaie plein de trucs, jusqu'à ce que ça marche», résume Emma, 13 ans. Quand on ne sait pas, on demande. Et on partage ses découvertes. Effet de bord significatif: parce que la nature distribue assez bien les chromosomes, on trouvera, dans un Coding Goûter, autant de petites filles que de petits garçons; de quoi donner un peu d'espoir à ceux, et celles, qui se désespèrent de la masculinité parfois écrasante des communautés geeks.

Un nouveau rapport au monde

L'expérience n'a pas pour autant vocation à se substituer à l'école –qui s'interroge toujours, si ce n'est sur le bien-fondé, du moins sur les moyens d'enseigner l'informatique. Encore moins de «fabriquer une armada d'ingénieurs pour relancer l'économie de la France», sourit Julien Dorra; la pression de l'industrie, on la laissera à l'Académie des sciences, auteure d'un récent rapport sur la question.

Mais au-delà de la transmission familiale, il y a sans doute un enjeu plus profond, autour de la certitude que se joue-là un nouveau rapport au monde. Julien Dorra:

«De la même manière qu'on apprend aux enfants à dessiner ou à raconter des histoires, même s'ils ne vont pas devenir peintres ou écrivains, on a envie d'apprendre à nos enfants à coder, même s'ils ne deviennent pas développeurs professionnels. C'est un moyen d'expression.»

«A différents degrés, nous sommes tous plus ou moins convaincus que c'est important, pour les enfants et les adultes, de comprendre comment fonctionne le monde qui nous entoure», ajoute Jonathan Perret. Mais ici, on y travaille sans notes, sans volonté missionnaire, en mode festif et buissonnier –bref, sans drame et sans complexe. Au point, d'ailleurs, que les Coding Goûters voient régulièrement débarquer des parents totalement profanes pour qui l'impulsion première semble parfois moins de proposer à leurs petits un nouvel outil pour agir sur leur environnement que de mettre eux-mêmes, en douce, les mains sous le capot...

Le besoin est là, manifeste, d'un autre rapport aux machines, moins consommateur, plus compréhensif et plus créatif. En témoignent aussi le regain de vitalité des clubs informatiques dans les collèges et les lycées ou la naissance du réseau Hackidemia: «Différents formats, avec différents objectifs», souligne Jonathan Perret. Une démocratisation du code qui se joue (encore) dans les marges, en attendant que notre vénérable Education nationale se décide, par exemple, à lorgner sur sa voisine britannique –on peut toujours rêver.

Amaelle Guiton

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