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Il faut mettre les OGM en open source

Slate.com, mis à jour le 29.07.2013 à 13 h 58

Si Monsanto est le Microsoft des ressources alimentaires, il est grand temps de promouvoir un Linux agricole. Cela permettrait de montrer que l'on peut être contre l'agriculture de masse mais pas contre l'innovation et aller dans le sens de grands progrès pour les populations.

De la vigne OGM, sur le site de l'Inra de Colmar. REUTERS/Vincent Kessler

De la vigne OGM, sur le site de l'Inra de Colmar. REUTERS/Vincent Kessler

Il n’y a pas si longtemps, on racontait que des biologistes moléculaires allaient sauver des milliards de personnes de la famine en créant génétiquement des cultures capables de résister aussi bien aux inondations qu’au gel et aux périodes de sécheresse; des cultures qui pourraient s’épanouir dans des terres desséchées et fleurir dans du sable salé; des cultures qui se plairaient même dans une atmosphère saturée de dioxyde de carbone et de rayons solaires chargés en radiation.

Une graine sans eau était sur le point de devenir la nouvelle application à la mode.

En 1970, pendant son discours de réception du prix Nobel de la paix, Norman Borlaug, un agronome, avait déclaré:

«Avec l’aide de nos dieux et de la science, nous devons non seulement augmenter notre production de nourriture, mais également nous assurer que celle-ci est protégée contre des catastrophes physiques et biologiques.»

Plus récemment, Cathleen Enright, la vice-présidente du secteur alimentation et agriculture de l’Organisation de l’industrie biotechnologique (BIO), m’a confié qu’en 1996, les cultures transgéniques ont «réduit les émissions de gaz à effet de serre, les fuites de pesticides et les quantités de carburant utilisées. La biotechnologie a causé une séquestration plus importante du carbone dans le sol».

Mais malgré les espoirs de Norman Borlaug et l’opinion controversée de Cathleen Enright, les cultures génétiquement modifiées telles que nous les connaissons ont, de manière générale, rendu l’agriculture encore plus dépendante d’un système basé sur des «apports» coûteux: en jargon agricole, ces apports désignent les graines et herbicides aux marques déposées qui ont permis à des multinationales comme Monsanto ou Dow de réaliser des profits inimaginables.

La réputation des cultures transgéniques a depuis lors pris un coup: ce qui était autrefois considéré comme une révolution en matière de technologie verte est maintenant perçu comme une source de pollution génétique par la majorité, et une abomination pour de nombreux écologistes.

Les réussites OGM

L’histoire des OGM s’est retrouvée embourbée dans le récit de l’anéantissement de la nature par l’agriculture industrielle, et tant pis pour ceux qui comprennent les véritables risques que représente le changement climatique et qui sont capables de discerner notre besoin désespéré d’innovation. Et même si le rêve douteux d’une production de nourriture assurée par la génétique ne s’est pas encore réalisé, il y a tout de même eu quelques découvertes importantes.

Bien que le changement climatique ait causé l’augmentation de la fréquence de nombreuses maladies touchant les végétaux, cette nouvelle science peut se vanter d’avoir sauvé le commerce de la papaye à Hawaï, grâce à ses inoculations génétiques. Elle a également produit du riz résistant aux inondations, une création de Pamela Ronald, scientifique à l’université de Davis, en Californie.

Bien sûr, la ligne officielle du parti des gourmets n’ose pas dire quoi que ce soit de positif sur les OGM, au risque d’être cataloguée comme larbin des géants de la génétique. Et c’est vrai, Monsanto, Dow, Bayer et Pioneer ne s’intéressent pas aux innovations OGM qui pourraient aider les milliards de gens qui meurent de faim: en accélérant par exemple la culture du manioc, du millet ou du teff grâce aux molécules. Ils ne s’intéressent pas non plus aux aubergines pauvres en insecticides qui pourraient aider à purifier les réserves d’eau urbaines en Asie du sud. Ça ne leur rapporterait pas assez.

La vérité, c’est que les produits génétiquement modifiés ne sont pas seulement nécessaires pour contribuer à la création d’un système agricole qui pourrait survivre à un monde post-changement climatique, mais qu’ils pourraient aussi aider à améliorer le réchauffement de la planète.

Comme l’a souligné David Zilbermans, professeur d’agriculture et d’économie des ressources à l’université de Berkeley, en Californie, «l’adoption de variétés tolérantes aux herbicides a permis une transition vers des techniques minimes de labourage, ce qui a réduit les émissions de gaz à effet de serre de l’agriculture, qui représentent l’équivalent de centaines de milliers de voitures chaque année. Les OGM ont rendu possible la production de nourriture sur des terres limitées, réduisant ainsi le besoin de convertir des terres sauvages en terres agricoles».

La question reste posée: comment peut-on exploiter les possibilités positives des OGM sans pour autant remplir les poches des laborantins de la ferme?

L'idée: saper les droits de propriété

L’agriculture OGM repose sur une science assez nouvelle qu’est la bio-informatique (un mélange de bio- et de sciences de l’information), ce qui veut dire que les séquences ADN ressemblent bien plus à des codes informatiques qu’à un jardin potager. Et si Monsanto est le Microsoft des ressources alimentaires (en s’intéressant aux bouches plutôt qu’aux touches), alors peut-être qu’il est temps qu’un équivalent agricole de Linux, le système d’exploitation libre qui a fait de la programmation informatique un effort commun, voie le jour.

Des OGM libres, c’est une idée nouvelle pour les activistes de la justice alimentaire qui ont concentré tous leurs efforts pour faire baisser les parts de marché de Monsanto grâce au lobbying et à des réformes politiques. Des lois concernant l’étiquetage des organismes génétiquement modifiés en grande distribution sont sur le point d’atterrir sur les bureaux des sièges de législature des différents Etats américains. Mais modification génétique ne rime pas uniquement avec Monsanto et Pioneer.

Il est grand temps de faire la différence entre les joueurs et le jeu lui-même, et d’admettre qu’on peut être opposé à l’agriculture de masse sans pour autant être contre l’innovation scientifique.

Une organisation libre est la manière la plus rapide de saper les droits de propriété qui s’appliquent aux molécules alimentaires, ces droits qui garantissent des énormes profits aux transnationales tout en condamnant la Terre à un futur monoculturel pour l’agriculture, sans aucune considération pour l’écologie.

En effet, la meilleure manière de saboter Monsanto n’est pas d’étiqueter les produits mais de miner ses revenus. Il y a déjà un grand nombre de pionniers de la biotechnologie qui ont suivi les exemples libres d’Apache et de Wikipédia. La base de données du projet de cartographie du génome humain est libre d’accès depuis sa publication en 2003. La carte génétique du riz est maintenant disponible gratuitement pour tous les chercheurs du monde.

L’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a fait de son «accès à la recherche mondiale sur l’agriculture en ligne» un modèle transnational de circulation libre d’informations. Les chercheurs agricoles des pays en voie de développement n’ont pas à débourser le moindre centime pour consulter les dernières recherches en sciences de la vie publiées dans pas moins de 3.000 revues académiques.

Tout comme les logiciels libres de droits, la génétique alimentaire libre pourrait faire avancer la recherche biologique aux Etats-Unis, et nos universités pourraient bien devenir des foyers d’innovation scientifique. La production intellectuelle ainsi libérée de la propriété intellectuelle prospérerait, tandis que les scientifiques auraient accès au code ADN dans toutes ses infinies variétés, et seraient libres de créer des travaux dérivés en partageant leurs découvertes. Aucun acte de foi ne serait nécessaire, puisque le principe de liberté de droits est l’un des plus vieux de la dynamique alimentaire: il n’y a pas de brevet déposé sur le poulet rôti, et le fondateur des restaurants Momofuku, David Chang, ne doit verser aucune rémunération à Marcella Hazan, Julia Child ou encore au Colonel Sanders, bien que ses travaux soient des dérivés de leurs techniques. Les chefs et leurs recettes ont depuis longtemps constitué un fond commun créatif.

Il faudrait une exception explicite de licence

Bien entendu, même un système libre peut être renversé: Séverine Dusollier, experte en droits de la propriété intellectuelle, avait ainsi observé, deux ans après que la séquence génétique du riz est devenue publique, que «le projet du génome du riz a placé une grande quantité d’informations dans le domaine public, dont la plupart ont permis à des entreprises privées de développer des applications telles que des marqueurs génétiques, des génotypes spécifiques en lien avec la nutrition, de nouvelles qualités pour les fibres, ou des cibles pour des herbicides pour lesquels ces entreprises ont par la suite déposé des brevets».

Il semblerait qu’en fait, la permission implique une surveillance et des tas de juristes. C’est la raison pour laquelle des mouvements appelés «patentleft» et «copyleft» (en opposition à «copyright») ont créé des accords de brevet astucieux qui affectent tous les produits dérivés d’un brevet déposé, en assurant ainsi la libre disponibilité des innovations liées au brevet de base.

L’agriculture libre a rejoint le mouvement de copyleft quand Cambia Technologies, une entreprise australienne de biotechnologie qui conduit des recherches et développe des OGM, a offert un accord de licence appelé BIOS, qui autorise l’usage libre d’une technologie nommée «TransBacter». TransBacter peut être utilisé pour altérer la génétique des plantes, et son but n’est pas de permettre une seule modification pour l’intérêt spécifique d’une seule entreprise, mais bien de rendre possible une multitude d’innovations.

Toutefois, BIOS, tout comme toutes les autres initiatives de projets libres, est loin d’être parfait, parce qu’il crée un paradoxe: il réplique à l’infini des armées de licences anti-licences. L’unique issue pour ce bourbier logique, et la seule manière pour la technologie agricole de trouver des solutions au changement climatique, est une exception explicite de licence, une zone grisée en droit de la propriété intellectuelle, pour tout ce qui concerne l’alimentation.

Tous ceux qui se sont déjà un peu intéressés à l’alimentation mondiale savent que l’agriculture a toujours eu un impact très négatif sur le réchauffement climatique, mais peu ont reconnu qu’une réforme légale des lois de la propriété intellectuelle liées à l’alimentation pourrait ouvrir la voie vers un futur plus sûr, d’un point de vue écologique. Bien sûr, un «apport» biologique est bien plus complexe qu’un «apport» informatique, mais l’idée d’une nuée de hackers qui s’attaqueraient à Monsanto et Dow est trop belle pour être mise de côté. Si on ajoute le changement climatique au tableau, les enjeux deviennent tout simplement trop importants pour que le statu quo de l’alimentation brevetée perdure.

Ni l’information, ni le repas de midi aspirent à être gratuits, mais il viendra un temps où nous aurons besoin de nous attaquer au problème du séquençage de protéines, qui a moins à voir avec les profits trimestriels qu’avec des siècles d’abus écologique. Et ce seront ces apports-là qui feront la différence quand la vraie chaleur nous frappera.

Frederick Kaufman

Auteur de Bet the Farm: How Food Stopped Being Food

Traduit par Hélène Oscar Kempeneers

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