Monde

Le Canada en pole position sur l'exploitation du Grand Nord

Anne Denis, mis à jour le 06.08.2013 à 10 h 17

Ottawa vient de prendre la présidence tournante du Conseil arctique, qui regroupe les pays de la région. L’occasion de doper son ambitieux plan d’extraction des ressources minières et pétrolières, au nom du bien-être des peuples autochtones.

Iqaluit, Nunavut, au Canada, en 2009. REUTERS/Andy Clark

Iqaluit, Nunavut, au Canada, en 2009. REUTERS/Andy Clark

LES DISPARITIONS DU GRAND NORD [2/5]

Kiruna, 20.000 habitants, est une petite ville de Laponie suédoise, au-delà du cercle polaire, qui vit depuis plus d’un siècle de la plus grande mine de fer souterraine au monde. Mais la poursuite de l’exploitation du gisement crée dans le sol failles et glissements de terrains qui menacent les maisons. La ville va donc être carrément «déménagée», sa belle église rouge comprise, à 3,5 km au nord, dans les années qui viennent. Comme un raccourci saisissant de la fièvre des matières premières qui s’est emparée du Grand Nord.

C’est à Kiruna, justement, que s’est tenue il y a deux mois, le 15 mai dernier, la réunion intergouvernementale du Conseil arctique, qui regroupe les 5 pays riverains de l’Océan glacial –Russie, Etats-Unis, Canada, Norvège et Danemark– plus la Suède, la Finlande et l’Islande.

Leurs ministres des Affaires étrangères, ainsi que six représentations des peuples autochtones et les délégations de pays observateurs permanents[1], se retrouvent  en effet une fois tous les deux ans, depuis la création du Conseil Arctique en 1996. Mais la réunion plénière est expédiée en une petite demi-journée, après quelques discussions à huis clos, la veille, entre les 8 pays, qui entérinent des résolutions assez théoriques, le Conseil n’ayant pas de pouvoir contraignant.

«La coopération internationale est en panne, les pays observateurs n’ont aucun droit à la parole», déclare à Slate Michel Rocard, ambassadeur français pour les pôles, et représentant de la France au Conseil arctique. Certes, le Conseil travaille: il coordonne des travaux scientifiques collectifs de bonne qualité via plusieurs groupes de travail et vient d’accueillir 6 nouveaux pays observateurs, et non des moindres: la Chine, l’Inde, Singapour, la Corée du Sud, le Japon et l’Italie.

En outre, les 8 membres fondateurs ont récemment signé deux premiers accords concrets, l’un, en 2011, sur la mutualisation des secours en cas d’accident maritime, l’autre, en mai dernier, sur la mise en commun des moyens de prévention et de lutte contre une pollution pétrolière. Mais ces accords a minima ne constituent pas, de l’avis de plusieurs experts, une avancée réelle.

«Alors que le réchauffement climatique va rendre possibles de nouveaux usages de l’Océan Arctique, comme la navigation commerciale, la pêche et l’exploration pétrolière et gazière, la déclaration finale de Kiruna ne contient rien de sérieux sur la préparation de la zone à ces futures activités, déplore Michel Rocard, et se limite à quelque intentions d’échange de bonnes pratiques sur les risques des forages pétroliers entre seuls pays riverains. D’ailleurs, même entre eux, le droit de regard mutuel est très faible et c’est cela qui est dangereux.»

L’ex-Premier ministre français a beau être l’un des pères du traité de 1991 sanctuarisant l’Antarctique, il ne revendique pas un traité aussi exigeant pour la région du Pôle Nord. Les deux pôles sont d’ailleurs très différents: l’Antarctique est une terre glacée déserte, l’Arctique un océan dont le littoral est peuplé depuis plus de 4.000 ans. Mais il prône l’instauration de règles de gouvernance internationale, élargie aux pays non arctiques, pour préserver cette région ultra fragile qui concentre tant de convoitises. Au risque d’agacer de plus en plus des pays riverains très chatouilleux concernant leur souveraineté, Canada en tête.

Nénetses de Russie, en 2009. Avec les Inuits du Canada, du Groenland, d’Alaska et de Sibérie, les Samis (Lapons) des états scandinaves, les Yacoutes, les Tchouktches ou les Aléoutes de Russie, les peuples autochtones forment une population de 550.000 personnes sur les 4 millions d’habitants de la région polaire. REUTERS/Denis Sinyakov 

Précisément, c’est le Canada qui vient de reprendre la présidence tournante du Conseil arctique pour deux ans, succédant à la Suède. «Nous sommes contents d’accueillir des pays observateurs, à condition qu’ils contribuent positivement aux groupes de travail, et qu’ils respectent la souveraineté et l’autorité des pays riverains de l’Arctique», affirme sans ambiguïté Patrick Borbey, président de Can Nord, l’Agence canadienne du développement économique du Nord (et président pour deux ans des hauts fonctionnaires du Conseil arctique).

Le mot d’ordre de la présidence canadienne est tout aussi dénué d’ambiguïté: «Le développement au service de la population du Nord». Il est surtout révélateur d’un tournant dans le destin de la région. Les pays arctiques, et les multinationales ont certes déjà commencé à exploiter les immenses ressources en minerais et hydrocarbures, rendues de plus en plus accessibles par la fonte accélérée des glaces.

Priorité nationale

Mais c’est la première fois que le Conseil Arctique qui s’est  jusqu’ici surtout concentré, officiellement, sur l’environnement et la sécurité maritime, assume aussi ouvertement cet objectif de développement économique de la région. Un «forum circumpolaire des affaires» vient d’ailleurs d’être créé, pour «promouvoir les échanges de bonnes pratiques entre les entreprises actives dans le Nord», souligne Patrick Borbey.

Certes, la présidence canadienne précise que ce développement devra être «durable» et donne quelques gages environnementaux avec la création de «task forces» sur l’impact du carbone noir et du méthane ou sur le renforcement des efforts de prévention des marées noires.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2006, le Premier ministre canadien conservateur Stephen Harper a fait du développement du Grand Nord une priorité nationale. «Huit mines sont déjà opérationnelles, certaines depuis des décennies. Et 32 projets sont à l’étude. Si tous sont réalisés, cela représenterait 25 milliards de dollars canadiens d’investissement et des milliers d’emplois», explique Patrick Borbey.

Les ressources de l’Arctique canadien sont surtout minières (or, diamant, fer, tungstène, zinc…), mais aussi pétrolières et gazières. Les entreprises chinoises, américaines, françaises (Areva mène des campagnes d’exploration de l’uranium dans le Nunavut) se bousculent. L’un des projets les plus emblématiques concerne le méga gisement de fer de Baffinland, sur la rivière Mary dans le Nunavut.

Contrôlé par Arcelor Mittal, ce projet devrait conduire à la construction d’une mine à ciel ouvert (dont le coût est estimé à 7 milliards de dollars), et qui pourrait produire 18 à 20 millions de tonnes par an pendant 20 ans, s’il obtient tous les feux verts.

Cogestion avec les peuples autochtones

Une ardeur propre à affoler des organisations écologistes déjà braquées contre le Canada en raison de sa désertion du protocole de Kyoto et de son extraction massive et polluante des sables bitumineux d’Alberta. Mais Ottawa dispose d’un argument très fort: celui de la défense des peuples autochtones «qui ont le droit, eux aussi, de profiter des richesses de leur territoire». Les Inuits du Canada, du Groenland, d’Alaska et de Sibérie; les Samis (Lapons) des états scandinaves; les Yacoutes, Nénetses, Tchouktches ou Aléoutes de Russie, représentent globalement un peu moins de 550.000 des 4 millions d’habitants de la région polaire.

Ces peuples longtemps méprisés et opprimés n’ont cessé de lutter pour la reconnaissance de leurs droits en s’organisant politiquement, et Ottawa a clairement joué le jeu ces dernières décennies, en transférant progressivement à ses populations majoritairement inuits, (environ 60.000 personnes, soit la moitié des habitants du Grand Nord canadien) la gestion et la responsabilité de leurs terres et les bénéfices des ressources.

Le processus est effectif au Yukon, en cours dans les Territoires du Nord-Ouest, au Nord du Québec et du Labrador, et se négocie au Nunavut,  où 19% de terres «à haut potentiel minier et pétrolier» ont déjà été cédées. «Il s’agit d’une véritable cogestion», souligne Patrick Borbey, ajoutant que le code minier et les lois environnementales ont été durcies, que chaque entreprise a le devoir de négocier avec les communautés locales et que celles-ci peuvent, si elles s’opposent à un projet, saisir les autorités fédérales ou territoriales.

Leona Aglukkak, première femme Inuit à entrer au gouvernement fédéral, assure la présidence tournante du Conseil Arctique. REUTERS/Chris Wattie

Hormis le cas spécifique du Groenland (peuplé de 55.000 Inuits qui bénéficient d’un statut autonome très avancé vis à vis du Danemark), le Canada est aujourd’hui plutôt en pointe dans cette démarche, par rapport à la Russie, où les minorités ethniques restent ignorées, et même par rapport à la Suède et la Norvège, où les Samis peinent à faire évoluer leur statut. «Notre culture est désormais respectée mais, en ce qui concerne le partage des terres et des ressources, il n’y a pas de progrès», soupire Lars Anders Baer, l’un des leaders samis suédois. Pour lui, l’accord passé entre le Québec et les Inuits concernant HydroQuébec dans le grand Nord, est un exemple à suivre.

La guerre du phoque

Le choix par Stephen Harper, en mai dernier, de Leona Aglukkak –ministre en charge de la Santé et de Can Nord, première femme Inuit à entrer au gouvernement fédéral– pour assurer la présidence tournante du Conseil Arctique, est un symbole fort de ce volontarisme canadien à l’égard des peuples autochtones. La réticence d’Ottawa à admettre l’Union européenne comme membre observateur en est une autre manifestation. Le boycott depuis 2010 par l’UE du commerce des produits dérivés du phoque (en raison de conditions de chasse jugées cruelles) a en effet soulevé la colère des Autochtones canadiens, sibériens et groenlandais, dont la chasse traditionnelle a été mise à mal par cet embargo.

Retoquée en 2001, la candidature de l’Union n’a été acceptée à Kiruna qu’à condition qu’elle revoie sa position (et ce, bien qu’elle soit le premier soutien financier des travaux scientifiques dans la région. «C’est un dossier problématique entre nous. Nous sommes en discussion», note sèchement Patrick Borbey.

Néanmoins, l’argument social consistant à justifier l’ouverture décomplexée de l’Arctique à la mondialisation pour le bien des peuples autochtones, en met certains mal à l’aise. «Cela fait longtemps que l’élite inuit se laisse instrumentaliser de façon consciente ; après tout, c’est un jeu démocratique. Mais avec le gouvernement Harper qui rêve d’un Qatar nordique, cela vire parfois au marchandage», remarque Eric Canobbio, géographe spécialiste de la région.

«Le chômage, l’urgence sociale, rend les Inuits très vulnérables, ajoute-t-il, d’autant que 50% ont moins de 17 ans. Il faut les former aux nouveaux métiers du pétrole, de la mine, du tourisme.»

Nombre d’entre eux ont dû abandonner leurs terres ancestrales, chassés par le ramollissement du pergélisol (les terres gelées). D’autres voient leur habitat menacé par certains grands projets.

Mine dans le Nunavut en 2011. REUTERS/Euan Rocha
Si la ruée sur le sous-sol arctique paraît inéluctable à terme, son rythme reste cependant  hypothétique. La crise mondiale a un peu douché les enthousiasmes, comme le montre le cas du Québec. Annoncé triomphalement il y a deux ans par le Premier ministre Jean Charest, le pharaonique «Plan Nord» québécois, qui prévoyait 80 milliards de dollars d’investissement sur 25 ans, a été en partie mis sous cloche, en raison de la chute de 30% des cours du fer, des conditions difficiles et coûteuses d’exploitation, mais aussi de la vision apparemment moins libérale, plus sociale et apparemment plus écologiste de la nouvelle équipe souverainiste au pouvoir dans la province francophone. 

Anne Denis

[1] France,  Allemagne, Espagne, Pays-Bas, Pologne et Royaume-Uni, et 6 autres nouvellement admis. Retourner à l'article

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Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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