France

L'ombre de la Shoah sur le procès du gang des barbares

Alexandre Lévy, mis à jour le 10.07.2009 à 11 h 18

Malgré certaines lourdes peines réclamées par le ministère public, l'avocat de la famille d'Ilan Halimi se dit «scandalisé» de la faiblesse de l'accusation.

Le 30 juin, le réquisitoire de l'avocat général Philippe Bilger a rappelé à ceux qui avaient quelque peu oublié que, depuis près de deux mois, se tient à Paris le procès à huis clos du «gang des barbares».

On y juge, dans le secret et loin des regards, 27 personnes (dont 19 comparaissent détenues) pour le rapt et l'assassinat d'Ilan Halimi, ce jeune juif dont le calvaire avait ému la France en 2006. Juste après la plaidoirie des avocats des parties civiles, c'est un moment important du procès: prenant la parole au nom de l'Etat, le représentant du ministère public a demandé ce jour-là des peines pour chacun des participants à cette entreprise criminelle.

Sans surprise, la sanction la plus lourde a été requise conte le principal accusé — et acteur — de ce procès, Youssouf Fofana, qui a toujours revendiqué son statut de «cerveau» de la bande, avouant même, à demi-mot, le meurtre d'Ilan Halimi au cours des audiences. Il encourt donc la perpétuité, soit une peine d'emprisonnement à vie assortie d'une période de sûreté incompressible de 22 ans (après avoir purgé les 22 ans, le détenu peut demander — et obtenir — sa libération).

Des peines de 20 ans ont été requises contre deux personnes soupçonnées d'avoir été ses deux principaux lieutenants, le «gros bras» Jean-Christophe Soumbou, dit «Craps», accusé d'avoir participé au rapt et «l'autre boss», Samir Aït Abdelmalek, considéré comme le logisticien du groupe (ce qu'il nie).

Peines échelonnées

Pour deux autres membres emblématiques du gang, «l'appât» Yalda et le présumé tortionnaire «Zigo», tous deux mineurs au moment des faits, de peines allant de 10 à 12 ans pour la jeune femme et de 15 ans pour le jeune homme ont été demandées par l'avocat général.

Pour les autres geôliers d'Ilan Halimi, ceux qui ont apporté une assistance matérielle au projet criminel et ceux qui ont participé aux tentatives d'enlèvements précédentes, les peines demandées s'échelonnent entre 13 et 5 ans. Parmi les personnes comparaissant libres, deux ont été condamnés à des peines de prison ferme pour ne pas avoir dénoncé le crime - notamment le père d'un des geôliers - condamnation plutôt symbolique car aucun d'entre eux ne retournera en prison, la peine recouvrant la période de détention provisoire. A cela s'ajoutent des peines avec sursis et deux acquittements.

Concernant l'excuse de minorité, qui permet de diviser la peine par deux, l'avocat général a souhaité qu'elle ne s'applique pas aux deux mineurs (Zigo et Yalda), estimant qu'ils étaient capables de «faire des choix» au moments des faits. Au cours de son réquisitoire, Philippe Bilger a également dénoncé une bande qui a «œuvré pour le pire, recherchant de l'argent à tout prix et ciblant des juifs, car, soit disant, ils sont bourrés de thunes». Pour l'avocat général, cet assassinat est bien un crime antisémite. «Un antisémitisme de haine, de destruction et de mort», a-t-il précisé.

«Banalisation du crime»

Et pourtant, ces peines réclamées n'ont pas apporté satisfaction aux parties civiles. Selon, plusieurs témoins, l'avocat de la famille Halimi, Me Francis Szpiner affichait sa mine des plus mauvais jours en sortant de l'audience. «Je suis scandalisé», a-t-il dit. «L'avocat général a donné l'image d'un Etat faible qui n'a pas de courage et ne sait pas être exemplaire». «Si le point de vue du ministère public n'est pas à la hauteur de la gravité de ce crime, c'est quelque part une banalisation de ce crime», a-t-il poursuivi.

Quant à la mère de la victime, ces réquisitions ont provoqué un «sentiment d'amertume et d'abandon», a témoigné l'avocat. Pourquoi une telle colère? Me Szpiner a notamment dénoncé la peine demandée contre la jeune femme «appât». «Avec les remises de peine, elle sera libre dans cinq ans et Mme Halimi va croiser celle qui a envoyé son fils à la mort», s'est-il indigné, invitant les jurés à «dépasser» les réquisitions de l'avocat général.

Petite et grande responsabilités dans les crimes antisémites

Les excuses et les regrets, feint ou réels, exprimés par certains, dont Yalda, n'ont visiblement pas convaincu les parties civiles. Pourtant, la jeune femme a même adressé une lettre à la mère d'Ilan Halimi, dans laquelle elle disait qu'elle «priait» tous les les jours pour son fils. Mais lorsqu'elle avait le choix de lever le huis clos, elle ne l'a pas fait, a opportunément rappelé Me Szpiner, et ce malgré les supplication de Ruth Halimi...

Plus généralement, ce qui provoque un malaise ici est la question, lancinante pour les communautés juives, de la petite et la grande responsabilité dans un crime antisémite. Que le principal accusé Fofana «prenne le maximum» n'est pas un motif de satisfaction suffisant: s'il a réussi son projet criminel c'est bien grâce à la complicité et le silence des «petites mains» qui ont, pour la grande majorité, accompli consciencieusement leur tâche,  comme si c'était «un petit travail».

En toute logique, cette question renvoie ainsi les juifs au souvenir de la Shoah. C'est ce que redoutait le plus, à titre personnel, une des avocates d'origine juive de la défense, plusieurs mois avant le procès. «Mon client n'est qu'un rouage infime dans la mécanique infernale qui s'est mise en place, mais sa participation soulèvera forcément cette question», m'avait-elle confié. Une fois de plus, dans une telle affaire il ne peut y avoir de responsabilité collective mais individuelle et les parties civiles doivent se résoudre au fait que certains membres du gang condamnés à cinq ans de prison se retrouveront dans quelques mois en liberté.

«L'essence même l'antisémitisme»

Pour d'autres, la volonté de beaucoup, dont la hiérarchie de la police, de mettre en avant l'aspect crapuleux de ce crime au détriment de son aspect antisémite a constitué une preuve de plus de la mauvaise conscience française en la matière. Et d'une méconnaissance de l'Histoire: «L'essence même de l'antisémitisme est crapuleuse», souligne une jeune journaliste israélienne couvrant le procès. «L'un des objectifs premiers des nazis a été de dépouiller les juifs de leur bien». Ces distinguos considérés comme une façon bien française de ne pas s'avouer la vérité, provoque l'incompréhension voire l'ire de ses lecteurs israéliens.

Mais existe-t-il une peine proportionnelle à ce crime? A lire les médias communautaires, les sites Internet et leurs forums de discussion, la famille d'Ilan Halimi, et au sens plus large, la communauté juive de France se demande, sans trop y croire, si la justice française sera à la hauteur de cette affaire. Tout comme pour son deuil, la mère de la victime a préféré confier la dépouille de son fils à la terre d'Israël, pour que se ravisseurs ne viennent pas, une fois libres, «cracher sur sa tombe» a-t-elle écrit dans son livre.

Après une semaine de plaidoiries de la défense, le jury délivrera son verdict le 11 juillet. Ce jour-là tombe un samedi, jour de shabat et de repos pour les juifs pratiquants. La famille d'Ilan Halimi a d'ores et déjà annoncé qu'elle n'assistera pas à l'audience. A moins que la justice française ne décide, cette fois-ci, de s'adapter au calendrier juif.

Alexandre Lévy

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Alexandre Lévy
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