Culture

Le Liban, laboratoire de webséries

Constance Desloire, mis à jour le 17.07.2013 à 13 h 42

Depuis 3 ans, de jeunes Libanais tournent des séries pour le Net plus audacieuses que la télévision. Mais le modèle économique doit encore faire ses preuves.

«Fasateen», image issue de la page Facebook

«Fasateen», image issue de la page Facebook

BEYROUTH (Liban)

Des épisodes de 5 à 10 minutes, des sujets contemporains, des forums pour débattre des contenus... L’engouement du pays du cèdre pour les séries en ligne croît depuis 2009, sans toutefois ébranler encore la toute puissante télévision. Censure politique, amour, tabous: quelques dizaines de jeunes –voire très jeunes– Libanais se sont lancés dans l’aventure. Scénaristes, producteurs, réalisateurs ou créateurs de plateforme de diffusion nous ont parlé, en trois langues (arabe, français, anglais) de leurs expériences dans un petit pays du Moyen-Orient souvent en pointe sur la culture.

Pourquoi les jeunes Libanais produisent-ils dorénavant des séries Web?

1. Le Web est plus audacieux que la télévision libanaise

La télé libanaise diffuse essentiellement des séries mélodramatiques familiales ou historiques syriennes, égyptiennes, vénézuéliennes, turques et maintenant coréennes. «On y voit surtout des histoires de grandes familles, riches, plutôt mafieuses, sans vraiment de fond, se navre le réalisateur web Amin Dora. La qualité du sujet et de la réalisation sont à la limite du médiocre.» Ni les deux seules chaînes de la télévision publique Télé-Liban 1 et 2, ni les chaînes privées comme Future TV n’investissent dans des séries d’approche plus contemporaine.

En 2009, la BBC britannique cherchait à financer un programme audiovisuel jeune sur le Web. Katia Saleh, une productrice de documentaires formée en Grande-Bretagne, leur a proposé un format de comédie court qui adopterait le langage de la jeunesse, en arabe libanais. Shankaboot, la première vraie websérie du Moyen-Orient, raconte l’histoire d’un livreur qui sillonne Beyrouth et croise énormément de gens de quartiers et de milieux différents.

«Il rencontre des situations que chaque Beyrouthin connaît parfaitement et qui donne l’occasion de faire passer un message en faisant rire, explique Katia Saleh, dans un café branché du quartier Gemmayzé de la capitale. Nous avons écrit des épisodes sur la corruption, sur les histoires vengeances à cause des places de parking, sur les travailleurs étrangers ou la chirurgie esthétique. Internet, c’est un support plus facile pour des thèmes courageux, explique la jeune femme de quarante ans. On a abordé pas mal de sujets tabous. La télévision libanaise a ensuite voulu diffuser Shankaboot, mais je tenais à prouver que l’on pouvait réussir quelque chose de bien sur le Net.»

Même raisonnement pour les créateurs de la série Mamnou3! –le 3 étant la transcription Internet contemporaine d’une lettre inexistante en alphabet latin, habituellement écrite «aa». Elle raconte le quotidien du bureau de censure libanais. Le feuilleton, dont le titre signifie «Interdit», a été financé par la Fondation Samir Kassir pour la liberté de la presse.

Là encore, c’est l’humour qui fut la porte d’entrée pour des sujets sensibles. Dans les locaux de la Sûreté Générale, en charge de l’approbation des scénarios de films et pièces de théâtre, les acteurs jouent des fonctionnaires moustachus dans une sorte de docu-fiction burlesque, basée sur des anecdotes réelles récoltées par le scénariste. «Personne ne veut écouter chaque semaine un discours moraliste politique de 8 minutes sur l’importance de la liberté d’expression, reconnaît Nadim Lahoud, 23 ans seulement, le créateur de la série. Avec l’ironie, on peut atteindre le double objectif d’amuser le spectateur et de défier les autorités. Pendant tout l’été 2012, les journaux papier et télévisés ont parlé de la censure!»

2. Le Web correspond aux habitudes audiovisuelles des jeunes, donc de l’avenir

«Très peu des jeunes de la nouvelle génération regardent la télévision, en réalité, constate le duo d’auteurs et réalisateurs de films et séries web Mounia Akl et Cyril Aris. Et lorsqu’ils veulent suivre une série télévisée, ils le font sur le Net.»

Même son de cloche chez l’enthousiaste réalisateur de Shankaboot, Amin Dora:

«Les jeunes veulent faire leurs choix. Les nouvelles générations ne consomment plus passivement les productions télévisées comme avant, assis dans le canapé. Les Webséries vont devenir un passe-temps, on regardera un épisode dès que l’on aura quelques minutes. C’est le format court qui est l’avenir.»

Une série en ligne, c’est aussi beaucoup plus interactif, plus proche des jeunes qui souhaitent participer. C’est ce qu’a compris Katia Saleh qui, avec sa société Batoota Films, s’est à nouveau lancée dans une websérie en produisant en 2012 le programme Fasateen, diffusé sur Yahoo Mektoub!, qui offre deux fins alternatives d’une minute à la fin de chaque épisode de huit minutes.

Chacun des trois personnages féminins de la série (une femme mariée, une divorcée, une célibataire) doit prendre d’importantes décisions.

«Le spectateur ne découvrait le scénario que nous avions gardé qu’à l’épisode suivant, explique la productrice. La femme divorcée, en apprenant sa maladie, allait-elle appeler son ex-mari ou aller au parc d’attraction avec son enfant? Nous voulions montrer des pistes de choix de vie aux spectatrices.»

La série a atteint 2 millions de vues –un chiffre impressionnant dans un pays de 4,3 millions d’habitants.

«Nous avons atteint notre objectif, estiment les scénaristes Mounia Akl et Cyril Aris, toujours étudiants à l’université américaine de Columbia, puisque des spectateurs, hommes et femmes ont pu comprendre ces trois femmes et avoir de l’empathie pour elles.»

Fasateen, qui veut dire «Robes», a suscité d’intenses débats sur le forum autour des questions de société soulevées.

Amin Dora, qui a reçu le prix du meilleur réalisateur aux Digital Emmy Awards 2011, travaille à des projets de séries toujours plus interactifs.

«Ce qui compte, ce n’est pas la qualité des séries qui ont suivi Shankaboot, c’est que les jeunes aient compris qu’ils pouvaient s’emparer de ce format!»

La dynamique lancée par cette série pionnière au Liban a permis à des ateliers de voir le jour en Syrie début 2011, grâce au réseau Shankactive, initié par l’équipe. Depuis, les webséries se multiplient. «C’est vrai que nous avons créé un style, lancé quelque chose qui est suivi maintenant et j’en suis très contente», sourit Katia Saleh.

Enfin, un des paradoxes du phénomène, c’est le succès de ces programmes alors que l’accès à Internet est très difficile dans le pays. En 2012, le débit moyen ne dépassait pas 8 megabits/seconde pour un prix d’abonnement très prohibitif.

«La connexion au Liban est la plus mauvaise de tout le Moyen-Orient, estime Amin Dora. Nous avons essayé de mener des actions auprès du ministère des Télécommunications pour qu’il dote le pays des infrastructures nécessaires. Mais c’est devenu trop politique et on n’a rien obtenu. Du coup j’ai été impressionné par la persévérance des Libanais à regarder les séries en ligne malgré cela!»

3. Un jour très prochain, les séries Web rapporteront de l’argent

Trois jeunes Libanais de 28 ans ont flairé le filon et créé en 2011 la plateforme en ligne Cinemoz, dédiée aux films et séries du monde arabe.

«Le Moyen-Orient n’a pas l’habitude, culturellement, de payer pour voir un film unique et les grosses chaînes de télévision ont délaissé le secteur “à la demande”, explique un des co-fondateurs, Karim Safieddine. Du coup, on achète les licences VOD et on propose gratuitement les films et séries en ligne. Ce sont les recettes publicitaires qui nous rétribuent.»

Devant le succès des premières webséries du monde arabe, et face aux prix exorbitants des licences des gros feuilletons, Cinemoz décide de miser sur des petites séries locales, moins chères à acheter et représentant un marché prometteur.

Toujours dans une perspective panarabe, ils cherchent les talents de la région et commencent en diffusant Mamnou3!. Une stratégie confirmée, puisque les meilleurs scores de vues sont réalisés au Maroc (35.000) et en Tunisie (45.000) pendant le Ramadan 2012 –un moment de l’année où regarder des séries, généralement en famille, est une tradition.

«La télévision a toujours une présence très forte au Liban, donc la production de séries Web n’est pas encore très rentable, reconnaissent les scénaristes et réalisateurs Mounia Akl (24 ans) et Cyril Aris (26 ans). Mais nous pensons qu’avec le déclin de la télévision et le développement de la Toile, la balance s’inversera.»

«Pour le moment, c’est encore difficile au Liban de financer soi-même intégralement une websérie, reconnaît Nadim Lahoud, qui a créé Memnou3! en parallèle de son emploi dans une banque d’investissement. Générer des revenus est crucial pour que le secteur croisse. Mais il sera de plus en plus difficile aux marques, par exemple, d’ignorer les webséries lorsqu’elles choisiront leurs armes pour leurs futures campagnes de publicité.»

Cinemoz s’est lancé dans une plateforme exclusivement dédiée aux séries web, TVMoz, qui diffusera mais aussi coproduira des séries Internet. Cette plateforme devrait représenter 20% du budget de Cinemoz en 2014, 50% en 2015, en dénichant et finançant des jeunes talents.

«La mentalité de Cinemoz, c’est l’écran unique, affirme Karim Safieddine: télé, tablette, ordinateur, mobile... Le Web n’est pas la finalité des séries, mais leur meilleur outil de développement pour identifier les talents. On peut espérer voir à la télévision dans dix ans ce qui se passe aujourd’hui sur le Net.»

D’autant que le support Web permet de tester un pilote à un coût très raisonnable, et avoir les retours immédiats des internautes, ce qui est très rassurant pour les producteurs. Une série en ligne peut en effet être produite par une chaîne de télévision qui diversifie ses supports. C’est le cas de Beirut I love You (I love you not) qui fut un court-métrage du duo Akl et Aris diffusé en ligne, avant de devenir un feuilleton centré sur des adolescents de bonne famille, produit et diffusé par la chaîne de télévision libanaise privée LBC.

Cinemoz a levé aujourd’hui environ 1,5 million de dollars en investissements privés. Dans leurs tuyaux pour l’été 2013: une série de science-fiction, une autre proche du thriller d’aventures «à la Tarantino» et une comédie sociale... saoudienne!

«Je suis admiratif des Saoudiens, explique Safieddine, dont l’équipe compte désormais 12 personnes. Le plus grand succès d’une websérie au Moyen-Orient, c’est là-bas, avec 160 millions de vues! Nous, les Libanais, nous sommes gâtés parce que nous avons beaucoup plus de cinémas, d’accès à la culture, même si avec notre identité aussi plurielle, c’est dur d’obtenir un succès national dans ce pays. Il y a une bulle audiovisuelle en ébullition au Liban. Donc, au boulot!»

Constance Desloire

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