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«Grigris», les corps étranges de Mahamat Saleh Haroun

«Grigris» de Mahamat Saleh Haroun (Pili Films).

«Grigris» de Mahamat Saleh Haroun (Pili Films).

Le dernier film du Tchadien surprendra peut-être ceux qui l'avaient apprécié avec «Daratt» et «Un homme qui crie»: c'est celui d'un cinéaste qui n'entend se laisser assigner aucune place.

Passé injustement inaperçu lors de sa présentation à Cannes en compétition, Grigris est un film qui ressemble au personnage qui lui donne son nom: à la fois difforme et super-élégant, tonique et en porte à faux.

Grigris est le surnom d’un jeune homme en partie paralysé, et pourtant le meilleur danseur des nuits de N’Djamena. Il est à la fois un laissé pour compte et l’objet d’une admiration, voire d’une fascination suscitée par ses prestations dans les boîtes de nuit, admiration et fascination dont il ne sait que faire.

Dès la séquence d’ouverture, le spectateur se retrouve exactement dans les mêmes conditions, fasciné par la virtuosité du danseur qu’interprète Souleymane Démé et désorienté par ce corps singulier et par l’inadaptation évidente de Grigris à son environnement, dès qu’il arrête de danser, et malgré sa débrouillardise dans ses autres petits boulots.

La situation de Grigris est aggravée, démultipliée par sa rencontre avec Mimi, la prostituée métisse, à la fois attirante, trop soumise et maladroite, interprétée avec une grâce très fragile par la belle débutante Anaïs Monory. Mimi non plus n’est pas à sa place dans aucune des communautés, castes et clans qui régissent ce monde-là —qui régissent le monde.

De leur idylle nécessaire et impossible comme celle de Quasimodo et Esmeralda naîtra une succession de rebondissements dans les rues nocturnes, les maquis et la brousse tchadienne. Grigris se fait trafiquant, traverse à la nage des fleuves en poussant d’énormes bidons de contrebande, essaie de doubler son boss, se retrouve traqué, menacé.

Trame d'innombrables films noirs

Cette histoire, on l’a vue mille fois, à Chicago, New York, San Francisco, à Paname, Naples, Londres ou Anvers, elle est la trame d’innombrables films noirs, avec femme fatale, surenchère des malheurs, trahisons, manipulations, poursuite impitoyable et meurtres inscrits dans le destin. Cette histoire, on ne l’a jamais vue, elle est inscrite dans les lieux et les mœurs et les corps noirs dans la nuit noire de la capitale africaine.

Haroun redouble l’étrangeté des deux corps de ses héros par l’étrangeté de l’immersion à laquelle procède sa fiction, un canevas classique de film de gangsters dans l’univers très particulier de cette ville. Le jeu classique, et très efficace, de l’interprète du chef de gang, Cyril Gueï, en fait l’incarnation même du genre ultra-codé qui contraste avec la dissonance dont sont porteurs les deux protagonistes principaux.

Il y a toutes les puissances, et parfois les faiblesses, de cette sorte d’expérience limite que constitue le film, en ne cessant de décaler le connu, de déjouer l’attendu.

Final solaire, ironique et brutal

Haroun poussera sa logique à l’extrême en sortant finalement ses personnages de leur éprouvette urbaine et nocturne pour un final solaire, ironique et brutal. Ce soleil est celui qui brûle aussi la tragédie grecque, et les paysannes de ce mythologique village sans hommes au bout de la piste sont aussi bien les figures d’un chœur antique que les Erinyes de cette Orestie africaine dont avait rêvé Pasolini.

Après la puissance rectiligne de Daratt et de Un homme qui crie (Prix du jury à Cannes en 2010) qui ont consacré Mahmat-Saleh Haroun parmi les grands réalisateurs d’aujourd’hui, ce film délibérément à contrepied aura pu surprendre y compris ceux qui avaient commencé de l’apprécier. C’est clairement le pari d’un cinéaste qui n’entend se laisser assigner à aucune place, sans vouloir pour autant tourner le dos à là d’où il vient, aux habitants et aux histoires de son pays. Grigris fait le pari toujours stimulant de prendre de vitesse les attentes et les repères, souple et dégingandé comme la danse de son héros.

Jean-Michel Frodon

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