Monde

La Roumanie, pays en soldes

Marianne Rigaux, mis à jour le 15.07.2013 à 9 h 48

La directrice du Fonds Monétaire International Christine Lagarde en visite le 15 et 16 juillet dans un pays que le FMI force à se vendre.

Banlieue de Bucarest, juin 2013. REUTERS/Bogdan Cristel

Banlieue de Bucarest, juin 2013. REUTERS/Bogdan Cristel

Poste, fret, aéronautique, énergie, santé : dans tous les secteurs, la Roumanie brade. Des soldes imposées par le Fonds monétaire international pour rationnaliser l’économie du pays. «Il n’y aura bientôt plus grand chose de roumain en Roumanie», plaisante-t-on amèrement à Bucarest.

Le pays est à vendre, ou du moins une dizaine de sociétés publiques, afin d’éponger les dettes. En 2009, frappée par la crise, la Roumanie emprunte 20 milliards d’euros au FMI, à Bruxelles et à la Banque mondiale pour ne pas couler. Sa croissance vient de chuter de 8,5 points et son déficit public culmine à 7,2% du PIB.

Pourtant, l’économie roumaine se portait plutôt bien quelques années auparavant, avec une croissance annuelle moyenne de 6,3% entre 2002 et 2008. La Roumanie préparait son entrée dans l’UE (devenue effective en 2007), tous les indicateurs étaient au vert. Le 1er juillet 2010, le président de centre-droit Traian Basescu est obligé de baisser les salaires des fonctionnaires de 25% et les retraites de 15%. La TVA passe de 19 à 24%. Environ 200 000 fonctionnaires sont remerciés les deux années qui suivent. Un véritable traitement de choc requis en contrepartie des 20 milliards d’euros d’aide.

Outre cette politique d’austérité qui dure depuis trois ans, la troïka a imposé au pays de privatiser ses entreprises d’Etat pour attirer des capitaux et rendre ces sociétés profitables. «Inefficace», juge l’économiste roumain Ilie Serbanescu. « Ce sont des liquidations masquéesOn brade des entreprises déficitaires sous la pression du FMI ».

Ainsi, la compagnie publique de fret ferroviaire CFR Marfa vient d’être rachetée par le Groupe Ferroviaire Roumain (GFR) pour 202 millions d’euros. Cependant, la valeur de CFR Marfa était estimée à 2 milliards d’euros il y a encore six ans. Dans le secteur du transport aérien, trois entreprises publiques endettées ou sur le déclin (IAR Ghimbav, Avioane Craiova et Romaero Băneasa) figurent aussi sur la liste des transactions. Le gouvernement roumain vendra aussi un quart de ses 96% de parts dans la compagnie nationale Tarom, membre de l'alliance SkyTeam.

Gaz, avions et nucléaire à vendre

Côté énergies, le gouvernement a proposé à la Bourse des paquets de 10 à 15 % de ses actions dans les sociétés d'État. Ces privatisations partielles concernent Transgaz (un transporteur de gaz), Romgaz (un producteur de gaz) et Hidroelectrica (un producteur d'hydroélectricité). Le gouvernement a aussi ouvert aussi 10% du capital-actions de Nuclearelectrica, la compagnie qui gère l'unique centrale nucléaire du pays. Une compagnie chinoise est intéressée.

Détenue à 75% par le gouvernement roumain, la Poste n’a pour l’instant pas trouvé d’acquéreur. Et pour cause, l’entreprise a accumulé plus de 120 millions d’euros de pertes ces quatre dernières années. Pour la rendre plus attractive, 3.650 salariés, soit 11% des effectifs, viennent d’être licenciés.

Toutes privatisations confondues, les syndicats estiment que 17.000 emplois sont menacés à court terme. Déjà essorée par les mesures sur les salaires, la population encaisse aussi la hausse des prix du gaz et de l’électricité. La Roumanie s’est en effet engagée à libéraliser graduellement ces deux marchés, toujours pour se conformer aux attentes des institutions financières internationales. Un rattrapage des prix inévitable depuis l’entrée dans l’UE. « Vieil héritage du communisme, le gaz et l’électricité étaient encore vendus en dessous du prix de production », note Sandrine Levasseur, qui observe à l’OFCE la transition économique des pays d’Europe de l’Est.

Tous ces changements ont fini par faire descendre les Roumains dans la rue en janvier 2012. Elément déclencheur, le projet du gouvernement de privatiser une partie du système de santé en faisant entrer quatre assureurs complémentaires privés sur le marché. Ce qui reviendrait donc à réduire le champ de la couverture médicale publique.

Les privatisations ont mauvaise presse en Roumanie. Après la chute du régime communiste de Nicolae Ceausescu en 1989, elles ont surtout profité à quelques hommes d'affaires corrompus qui se sont enrichis lors de la transition des années 1990. Le manque de transparence des transactions est toujours pointé du doigt aujourd’hui. Une opacité qui rend les investisseurs étrangers assez frileux.

L'acquittement en décembre dernier de l’ancien Premier ministre Adrian Nastase a fourni une preuve supplémentaire de l'incapacité de l'Etat roumain à sanctionner les corrompus haut placés. Adrian Nastase avait été condamné en juin 2012 à deux ans de prison ferme pour avoir détourné plusieurs millions d'euros, en accordant sans appel d'offres un contrat de construction d'autoroute.

Les Roumains guettent le retour de la croissance

Les Roumains gardent aussi en tête le feuilleton rocambolesque autour de l’usine de produits chimiques Oltchim. Mise en vente l’été dernier à la demande du FMI, attribuée à un homme politique et magnat des médias pour 45 millions d’euros, l’entreprise a finalement été placée en liquidation volontaire car le repreneur n’avait pas les moyens de payer…

«L’ouverture du capital a un côté violent pour les anciens communistes», analyse Sandrine Levasseur. Mais ça peut marcher selon elle. «La République tchèque a vendu des entreprises à des investisseurs étrangers à la fin des années 1990 et retrouvé la croissance en quelques années». Brutal, mais efficace, donc.

Le changement de majorité en Roumanie n’a pas remis en cause les engagements du pays auprès des bailleurs de fonds, car le gouvernement a intérêt à se tenir à carreau pour débloquer d’autres aides. Depuis le prêt de 2009, le gouvernement a signé un deuxième accord de type préventif en 2011, soit un prêt de 5 milliards d'euros utilisables en cas d’urgence.

Cela ne se voit pas encore au quotidien, mais la Roumanie sort doucement la tête de l’eau. «L'économie s'est stabilisée, même si la croissance est faible et qu'il faudra rester vigilant afin que la situation ne se détériore pas», déclarait fin juin Nemat Shafik, premier adjoint au directeur du FMI. Les prévisions affichent 1,6% de croissance pour 2013, après 0,9% en 2012 et 2,2 en 2011. Bien, mais pas top, nuance l’économiste Ilie Serbanescu: «La Roumanie est un pays émergent, il faut au moins 5 à 6% de croissance pour voir des effets sur les salaires».

Le FMI satisfait de la Roumanie

Christine Lagarde sera à Bucarest les 15 et 16 juillet, pour sa première visite en tant que directrice générale du FMI. Le journaliste économique roumain Moise Guran voit cette visite d’un mauvais œil. «On se félicitera mutuellement et on remerciera le FMI d'avoir servi de ceinture de sécurité. Mais soyons honnêtes : la Roumanie a perdu quatre ans. Un accord du FMI est en réalité un blocage. Une période au cours de laquelle le gouvernement n'a fait qu'exécuter les décisions prises par quelques comptables obtus», écrit-il sur son blog.

Il est encore un peu tôt pour dire si le FMI a réussi en Roumanie. En tout cas, l’institution aurait bien besoin d’un succès après les erreurs (reconnues) de son action en Grèce. Quant au gouvernement roumain, il espère être félicité pour ses efforts accomplis, en vue d’obtenir une nouvelle tranche de prêt pour 2013-2015. Il faudra pour cela continuer à vendre le pays.

Marianne Rigaux

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Journaliste
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