Economie

Les Américains doivent-ils délocaliser leurs PDG en France?

Matthew Yglesias, mis à jour le 11.07.2013 à 17 h 32

Les dernières études montrent que les PDG américains gagnent plus que leurs homologues des autres pays, que les magnats des médias gagnent plus que ceux du pétrole et que rien de tout cela n’est vraiment logique.

Œuf fossilisé d'aepyornithiforme, ou oiseau-éléphant, vendu chez Christie's à Londres en 2013. REUTERS/Suzanne Plunkett

Œuf fossilisé d'aepyornithiforme, ou oiseau-éléphant, vendu chez Christie's à Londres en 2013. REUTERS/Suzanne Plunkett

Que les PDG des grandes sociétés reçoivent des salaires mirobolants, cela n’a rien de nouveau. Et tout le monde sait que l’écart de salaire qui existe entre les dirigeants et la base des salariés ne cesse de grandir. Ce qui surprend dans la nouvelle grande base de données sur les salaires des directeurs d’entreprise (réalisée par Equilar pour le New York Times en couvrant les sociétés américaines ayant un chiffre d’affaires supérieur à un milliard de dollars), c’est l’absence totale de logique pouvant justifier cette folie: les PDG américains gagnent énormément parce que les autres PDG américains gagnent aussi énormément.

Philippe Dauman, de Viacom, est par exemple un homme très riche (ce qui n’est, après tout, pas étonnant pour le PDG d’une importante société de médias, dont le chiffre d’affaires se place en 100e position de toutes les sociétés américaines). En 2012, Dauman a engrangé pas moins de 33,4 millions de dollars en salaires, bonus, actions et options. De quoi se faire une jolie petite place au soleil.

Voyons maintenant Leslie Moonves, de CBS. C’est aussi un homme très riche. Compte tenu de la richesse de Dauman, cela n’a rien d’étonnant pour un homme à la tête d’une autre importante société de médias. Ce qui a de quoi surprendre, en revanche, c’est que bien que la société de Moonves ne soit qu’à deux places au-dessus de celle de Dauman en termes de chiffre d’affaires, Moonves a gagné près de deux fois plus que Dauman l’année dernière: 60,3 millions de dollars.

Aucune explication raisonnable

Placé entre Moonves et Dauman sur la liste des revenus des patrons, on trouve Robert Iger, de Disney, avec 37,1 millions de dollars gagnés en 2012. Disney, qui fait au moins le double de CBS ou Viacom, a eu un chiffre d’affaires de 43,3 milliards de dollars en 2012 et son titre en bourse a également obtenu de meilleurs résultats que ceux des deux autres sociétés en 2012.

Iger serait-il sous-payé? Ou est-ce Moonves qui est surpayé? Personne ne peut le dire.

On aurait tort de penser que les revenus des PDG des plus grosses sociétés américaines sont établis au hasard, mais il est certain qu’ils ne sont pas en lien direct avec les performances de l’entreprise et que même le rapport avec la taille de la société est étonnamment vague. Il y a toutefois certaines constantes. En dépit de la nature apparemment éclectique de leurs revenus, Dauman, Moonves et Iger ont tous un point en commun: ils sont très, très bien payés (pas seulement par rapport à l’Américain moyen, mais aussi par rapport au PDG moyen). Et c’est le cas dans tout le secteur des médias, où la paye des dirigeants est très élevée par rapport à ce qui se pratique dans d’autres secteurs.

Cela reflète le fait que personne ne sait vraiment comment estimer la valeur d’un PDG. Le PDG étant employé par un conseil d’administration théoriquement au service des actionnaires de la société, on pourrait penser que la paye du PDG devrait avoir un certain rapport avec le cours de l’action. Toutefois, personne ne veut d’un PDG qui se concentre uniquement sur le prix de l’action à court terme au mépris de la stratégie de l’entreprise sur le long terme. Et même si l’on se concentre sur le prix de l’action, que faut-il prendre en compte? Le rendement absolu? Les rendements relatifs au marché dans son ensemble? Les rendements par rapport au secteur?

La rémunération de Tim Cook chez Apple a été récemment restructurée afin de faire valoir le prix de l’action Apple par rapport au S&P500, ce qui, d’une certaine manière, le lie moins aux performances d’Apple par rapport à ses concurrents qu’à la manière dont les investisseurs voient le secteur technologique dans son ensemble. Les ambigüités sont telles que l’on pourrait trouver des explications différentes à chaque cas donné.

Pauvre Christophe de Margerie

Dans la pratique, les normes tendent à dominer. Les PDG des médias sont extrêmement bien payés parce que les autres PDG des médias le sont aussi. La nationalité joue aussi. D’un côté, il peut sembler étrange que John Watson, du géant pétrolier Chevron n’ait gagné «que» 22,3 millions de dollars en 2012 (soit moins que les PDG de CBS ou Viacom, alors que sa société est bien plus importante). D’un autre côté, si l’on compare Watson au PDG du groupe français Total, qui est d’une taille comparable, le «pauvre» Christophe de Margerie n’a gagné que 3 millions de dollars en 2011 (l’année la plus récente pour laquelle les chiffres étaient disponibles).

Cette même année, Watson avait gagné 18,1 millions de dollars. L’explication est à la fois mystérieuse et extraordinairement claire: les directeurs américains sont systématiquement mieux payés que les PDG européens ou japonais. Les PDG britanniques, canadiens ou ceux d’autres sociétés anglophones se rapprochent cependant des niveaux américains.

Ce type de différences «régionales» importe vraiment puisque, comme Ray Fisman l’a expliqué pour Slate, les décisions concernant la rémunération des PDG sont généralement prises en faisant des comparaisons par secteur. Les PDG des médias sont comparés aux autres PDG des médias et les magnats du pétrole aux autres magnats du pétrole.

Les PDG américains répondent à cela que leur rémunération devrait plutôt être comparée à celle des autres PDG américains (ben tiens!). Cet argument s’est avéré convaincant auprès des conseils d’administrations américains, eux-mêmes (heureux hasard) constitués principalement d’importants dirigeants américains. Et les grandes entreprises américaines de management (qui ont également à leur tête d’importants dirigeants américains) pensent également que cela fait sens. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. En revanche, essayez de convaincre l’un de ces mêmes PDG qu’il ne devrait pas remplacer un ouvrier américain par un ouvrier chinois moins cher et il risque fort d’exploser de rire.

Les défenseurs de cette façon de voir, comme Steven Kaplan, de l’université de Chicago, affirment que la rémunération des PDG américains a simplement augmenté de la même manière que celle d’autres catégories de personnes à très, très hauts revenus. D’autres contestent cette affirmation, mais on pourrait aussi très bien se contenter de contester la pertinence de l’argument.

Il est vrai que, dans une certaine mesure, ces PDG américains incroyablement bien payés jouent d’égal à égal avec un secteur financier incroyablement puissant et agressif et des professions juridiques devenues incroyablement lucratives. Par rapport aux Etats-Unis, l’Europe continentale et le Japon sont moins adeptes des poursuites juridiques et plus des réglementations préventives. Ils sont aussi moins friands des institutions financières non bancaires (hedge funds et fonds d’investissement privés), d’où provient une très grande partie des très riches «non-PDG».

Mais l’idée selon laquelle les PDG américains devraient être plus payés que les PDG allemands parce qu’il y a plus de patrons de fonds d’investissement aux Etats-Unis n’est pas la plus rassurante à mes yeux. Au mieux, c’est un argument qui prouve qu’il nous faudrait ajouter les hauts salaires des PDG au rang des fléaux sociaux exacerbés par un système bancaire américain régulé de manière inadéquate. Personne ne va pleurer sur le sort des pauvres PDG du secteur pétrolier, mais les fossés immenses et absurdes qui existent entre les différentes sociétés devraient nous pousser à réfléchir. Les PDG touchent des rémunérations exubérantes, mais fixées arbitrairement, et rien ne semble devoir arrêter leur affolante ascension.

Matthew Yglesias

Traduit par Yann Champion

Matthew Yglesias
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