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Darko Milicic, l'histoire raciste du plus gros fiasco de l’histoire de la NBA

Jack Hamilton, mis à jour le 09.07.2013 à 18 h 50

Comment ce jeune Serbe de 17 ans s'est retrouvé drafté en 2e position en 2003 devant Carmelo Anthony, Chris Bosh, et Dwyane Wade.

Darko Milicic des Detroit Pistons face à Mamadou N'diaye des Dallas Mavericks lors d'un match NBA le 11 janvier 2004 à Dallas, REUTERS/Rebecca Cook

Darko Milicic des Detroit Pistons face à Mamadou N'diaye des Dallas Mavericks lors d'un match NBA le 11 janvier 2004 à Dallas, REUTERS/Rebecca Cook

Il y a dix ans de cela, un jeune homme destiné à transformer l’histoire du basketball s’est retrouvé drafté en NBA. Il n’avait pas joué une seule minute en NBA qu’il avait déjà fait la une d’un magazine national et il n’avait pas encore 18 ans. Un recruteur déclarait alors qu’il allait «changer la face du basket-ball

Darko Milicic n’a pas changé la face du basketball. Dix ans après avoir atterri en 2e position sur la liste de la Draft 2003 de la NBA, il ne joue même plus en NBA. Le joueur qui l’avait coiffé au poteau, un certain LeBron James, célèbre sa quatrième victoire en saison régulière et son second titre en NBA; les trois joueurs qui le suivaient – Carmelo Anthony, Chris Bosh et Dwyane Wade –semblent en bonne voie de rejoindre le Hall of fame du basketball.

Les recrutements ratés sont un des sujets de discussion favoris des passionnés de sport, accompagnés de la schadenfreude typique lorsque des gens qui gagnent beaucoup d’argent s’avèrent incapables de faire leur boulot correctement. La plupart du temps, ces histoires décontextualisent leur sujet et présentent ces plantages comme une erreur isolée et pas pour ce qu’ils sont – le produit d’un consensus répandu et profondément erroné.

Les Detroit Pistons ont ainsi drafté Darko en deuxième parce que presque tout le monde aurait fait de même. En 2003, un recruteur avait affirmé à Sports Illustrated qu’une équipe de NBA sur cinq considérait que le jeune serbe serait meilleur que LeBron lui-même.

Deux sources seulement

Comment est-il possible que les meilleurs recruteurs et spécialistes de la NBA se soient convaincus d’une chose qui, avec le recul, paraît à ce point absurde? Comme Joe Dumars, Manager général des Pistons l’a reconnu l’an dernier, les Pistons ne savaient pas grand-chose de Milicic quand ils l’ont recruté:

«Pour ce qui concerne Darko, nous avions je crois deux sources d’information, pas plus.»

Darko serait donc arrivé premier à un concours de circonstances, mêlant la pensée magique et la psychologie de groupe – une sorte de moment «pre-Youtube» provoqué par des récits et rapports aussi élogieux qu’invérifiables, car venant de loin, et une pointe de racisme. Milicic était considéré comme l’exemple type du jeune prodige européen, le fantasme du jeune homme blanc si incroyablement doué et semblant à tel point défier toutes les analyses qu’il apparaissait comme une créature crypto-zoologique. L’histoire de Darko, c’est celle de

Nikoloz Tskitishvili, Maciej Lampe, Pavel Podkolzin et Yaroslav Korolev, des baleines blanches qui finirent par s’échouer sur les rives lointaines de Basketball-Reference.com.

Nowitzki, Parker et Gasol...

Avant Darko, il y eut Dirk. En 1998, le joueur allemand Nowitzki fut sélectionné dans la draft de la NBA, en neuvième position.

Trois ans plus tard, Pau Gasol et Tony Parker furent sélectionnés au premier tour. L’espèce de délire sur les joueurs européens de l’époque de Milicic avait pourtant bien moins à voir avec le succès de leurs prédécesseurs qu’avec l’arrivée de jeunes prodiges américains comme Kevin Garnett ou Kobe Bryant.

En 1995, Garnett devint le premier joueur en 20 ans à passer directement des terrains du lycée à la NBA, initiant une mode dite «du banc du lycée à la NBA» qui a vu apparaître les meilleurs joueurs d’une génération: Bryant, Jermaine O’Neal, Tracy McGrady, Amar’e Stouremire, Dwight Howard et, naturellement, LeBron James.

Malgré leur talent évident, ces gens ont provoqué un malaise manifeste chez de nombreux membres des médias et responsables de clubs. On a affirmé que la qualité du jeu se détériorait, que les jeunes Américains avaient perdu de vue les «fondamentaux», la «discipline» et les «bases» - des qualités que les joueurs européens, pensait-on, possédaient en abondance.

Les dunkers paresseux américains

«Darko vient d’un monde où seuls les plus forts survivent. Il n’a pas besoin d’être dorloté » déclarait ainsi Chad Ford sur ESPN qui, à cette époque, s’était fait le chantre du prodige européen. En 2003, Ford avait également critiqué la décision des Heat de préférer Dwyane Wade à Maciej Lampe.

Pour certains, Darko, ce jeune homme de 17 ans que seule une petite poignée d’observateurs de la NBA avait pu voir évoluer, pouvait apparaître comme l’extrême parodique de cette période l’éclosion des jeunes pousses à peine sorties de l’école. Pour d’autres, Darko apparaissait comme l’antithèse de cette même tendance, un homme-enfant tout droit sorti d’un pays ravagé par la guerre et qui semblait de ce fait détenir en lui toute la rage et la puissance dont les jeunes stars américaines étaient, croyait-on, dépourvues.

Ford interrogea ainsi un recruteur de la NBA qui aimait à comparer Milicic aux jeunes stars américaines qui, disait-il, étaient «paresseuses et dunkaient en permanence.» Comme le confiait à ESPN The Magazine une source interne à la NBA, demeurée anonyme: «les brothers vont le respecter.»

«Les brothers.» Au cas où la tonalité raciste de cette épithète n’était pas assez marquée, Darko représentait l'espoir du grand homme blanc à une époque où les grands blancs américains dominateurs ne se trouvaient pas à tous les coins de rue.  La grande crainte de la période c’était de voir des adolescents noirs soutirer des millions de dollars aux grands argentiers de la NBA pour ne plus se lancer que dans des duels de dunk, enregistrer des albums de rap et pulvériser tous les codes moraux qui avaient fait du basket ce qu’il est. La NBA décida finalement d’interdire l’entrée de joueurs de High School la même année où elle fit adopter son code vestimentaire si controversé. Coïncidence? Je ne crois pas.

Plus de fautes que de points

Une des nombreuses ironies de l’affaire Darko, c’est que bon nombre de personnes le voyaient comme un rempart contre ce qu’il s’est finalement devenu: un pari financier catastrophique sur un gamin non préparé. Il n’était tout simplement pas à la hauteur des attentes.

Tout échec aussi retentissant que celui de Milicic est une invitation aux spéculations, aux «et si?» et aux «siseulement.» Le premier entraîneur de Drako, Larry Brown, ne s’intéressait pas le moins du monde au jeune prodige serbe.

Il ne le fit jouer que 159 minutes au cours de sa première saison. Lors d’un remake récent du draft de 2003 effectué par ESPN, Chad Ford plaça Darko 14e, pour les Sonics chez qui, comme il le précisait, «les chances pour lui de gagner du temps de jeu et de prendre son envol dès la première année auraient considérablement augmenté.»

Il aurait tout de même été difficile pour lui de gagner du temps de jeu – si Darko avait joué aussi souvent que LeBron James la même saison, il aurait sans doute frôlé les huit fautes par match. Un tel chiffre est hélas la marque de ceux qui balbutient leur basketball et Brown avait autre chose à faire que de le lui apprendre: pas lors de la saison où les Pistons ont remporté le championnat de la NBA et certainement pas la saison suivante, où ils ont manqué le titre d’un cheveu.

Les européens de San Antonio

L’équipe qui a fait en sorte de permettre à ses joueurs internationaux de s’épanouir est précisément celle qui a privé les Pistons du titre: les Spurs de San Antonio. En 2013, les Spurs comptent dans leur effectif neuf joueurs qui ont grandi hors des Etats-Unis; selon un récent article publié dans ESPN The Magazine, ils gagnent parce qu’ils jouent selon les règles et s’abstiennent de recruter des phénomènes du sport universitaire incapables de dribbler ou de faire une passe.

Le fameux «analyste du recrutement» qui dénonce la «fainéantise, le manque de maîtrise des fondamentaux et un désintérêt de plus en plus persistant pour des joueurs qui ne ce soucient que de se donner en spectacle» n’est sans doute pas le même, du moins, on l’espère, qui  avait demandé à ce que l’on préfère Darko à ces jeunes américains «paresseux et adeptes du dunk.»

C’est pourtant le même ton, et de tels propos sont aussi manifestement inexacts qu’il y a dix ans. Des joueurs comme Manu Ginobli ou Tiago Splitter – tous deux draftés à 22 ans et ayant fait leurs débuts en NBA à 25 – ont trouvé leur place au sein des Spurs pour la même raison que des Américains comme Bruce Bowen ou Danny Green: ce sont des joueurs de basket-ball expérimentés et extrêmement professionnels qui savent s’intégrer dans un système. Cela n’était pas le cas de Darko et son pays d’origine n’a rien à voir là-dedans.

Darko n’est pas le premier gamin à se planter en NBA à la même période. En 1999, Jonathan Bender est classé cinquième au classement général et se retrouve hors de la League après 262 matchs marqués par les blessures.

Les étrangers, pareils que les Américains

Darko n’est pas non plus le premier joueur européen à avoir été totalement surcoté. En 2002, les Denver Nuggets ont ainsi drafté le jeune Nikoloz Tskitishvili, 19 ans, cinquième au classement général et quatre place devant le jeune Amar’e Stoudemire, du même âge que lui. Et Darko n’a pas eu non plus une carrière abominable sur le plan professionnel – il a rendu des services distingués à Orlando, Memphis et Minnesota et pendant quelques années, son nom a été associé à l’un des meilleurs blogs sur le basket-ball de l’histoire.

Il a tout simplement eu une carrière plutôt calamiteuse pour un joueur drafté devant Carmelo Anthony, Chris Bosh, et Dwyane Wade, et comme tel, il est destiné à passer l’éternité comme un bon vieux sujet de quizz sur le sport.

Depuis 2003, date de l’arrivée de Darko aux Etats-Unis, l’évaluation des talents internationaux est devenu un sujet moins passionné. En 2009, l’Espagnol Ricky Rubio est sorti cinquième du draft et s’est rapidement imposé comme un des joueurs les plus brillants de la ligue; en 2011, le tchèque Jan Vesely est sorti sixième mais il s’est pour l’instant davantage signalé par ses fautes que par son talent.

Nous avons fini par comprendre que parfois ces joueurs s’imposent et parfois pas, ce qui en fait des joueurs du même genre que les joueurs américains. De nos jours, Darko serait drafté plus vieux et se roderait sans doute à l’étranger pendant quelques années avant de rejoindre une équipe. Il serait peut-être devenu un joueur important, voire une star. Mais alors il ne serait plus «Darko», le super-héros international que tout le monde avait tellement envie d’adorer.

Jack Hamilton

Traduit par Antoine Bourguilleau

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