Economie

La Silicon Valley peut-elle sauver la planète?

Foreign Policy, mis à jour le 07.08.2013 à 6 h 51

Combattre la pauvreté dans le monde grâce aux nouvelles technologies est une idée qui fait son chemin, comme le démontrent plusieurs expériences plus ou moins réussies. Mais est-ce qu’il y a une appli pour ça?

India girls Banner / One Laptop per Child via Flickr CC Licence By

India girls Banner / One Laptop per Child via Flickr CC Licence By

Non content de dominer les introductions en Bourse, les entrepreneurs de la Silicon Valley ont décidé de lancer leurs méthodes audacieuses, efficaces et technologiques pour relever le défi de la pauvreté dans le monde. Et pourquoi pas, après tout?

S’il est possible d’assister à des conférences gratuites sur les mathématiques de la Khan Academy sur les petits ordinateurs peu coûteux et conçus pour les enfants et par les équipes de One Laptop per Child (un Ordinateur pour chaque enfant —photo) pourquoi se soucier des complexités des réformes du système d’éducation? Si une ampoule peut être alimentée par un ballon de football générant de l’électricité à chaque fois que quelqu’un tape dedans, pourquoi construire des centrales fonctionnant au charbon et des lignes électriques? Et si des gens vivant dans des camps de réfugiés peuvent gagner de l’argent en retranscrivant des données dentaires issues des pays développés pour créer une grande base de données, pourquoi se soucier de bâtir des infrastructures portuaires et routières pour importer ou exporter des biens physiques?

Il ne faut donc pas s’étonner que le sujet à la mode dans les conférences TED soit celui de la meilleure manière de faire le bien autour de soi à l’ère numérique, une centaine de discussions récentes ayant porté sur les sujets de l’Afrique et du développement.

Les techno-philanthropes

Lors d’un discours prononcé en 2003, Kofi Annan, alors secrétaire général de l’ONU, avait lancé un défi aux grands entrepreneurs de la Silicon Valley, en leur réclamant de voir plus loin et en demandant à la Silicon Valley de «diriger davantage de son remarquable dynamisme et de ses innovations à destination des pays en développement.» Les grands entrepreneurs de Californie, vieux et jeunes, ont relevé le défi. Les plus célèbres de ces techno-philanthropes, Bill Gates, et sa femme, Melinda, ont ainsi dépensé des sommes astronomiques chaque année, en s’appuyant sur la pointe de la recherche dans un effort quasi-entrepreneurial d’éradication de la polio et de l’onchocercose et d’augmenter le revenu des petits paysans en Afrique et en Asie du Sud-Est.

D’autres optent pour une forme plus explicite d’évangélisme technologique, qui frôle l’utopie. En 2011, le financier Bob King a ainsi donné 150 millions de dollars pour fonder le Stanford Institute for Innovation in Developing Economies, qui «a pour but de transformer la vie des personnes vivant dans la pauvreté sur une large échelle par l’entreprenariat et le partenariat.»

Eric Schmidt, PDG de Google et Jared Cohen, ancien représentant du Département d’Etat américain qui dirigeait le think tank  Google Ideas, prédisent dans leur nouveau livre, The New Digital Age, que le fait de connecter à Internet les 5 milliards de personnes qui ne le sont pas encore permettra de faire littéralement exploser le développement global.

«Les gains en efficacité et en productivité seront énormes, écrivent-ils, particulièrement dans les pays en voie de développement ou l’isolement technologique et de mauvaises politiques ont entravé le progrès et la croissance depuis des années.»

Schmidt va jusqu’à affirmer que tous les habitants de la planète seront sur la toile d’ici 2020. Si Schmidt et Cohen ne se trompent pas sur les effets de la connexion à Internet, les pays pauvres pourraient sortir de l’ornière d’ici quelques années.

L’abondance à portée de main?

Mais The New Digital Age de Schmidt et Cohen est une profession de foi réactionnaire à côté de la vision développée dans Abundance: The Future Is Better Than You Think, par Peter Diamandis, PDG de la X Prize Foundation et le journaliste Steven Kotler.

«L’humanité, écrivent-ils, entre à présent dans une ère de transformations radicales dans laquelle la technologie a le potentiel d’améliorer le niveau de vie de base de chaque homme, chaque femme et chaque enfant sur la planète. En une génération, nous serons capable de fournir des biens et des services autrefois réservés aux plus riches, pour toute personne qui en aurait besoin… L’abondance pour tous est en fait à portée de main.»

Il n’est donc pas étonnant que la Silicon Valley fourmille actuellement de start-up spécialisées dans la lutte contre la pauvreté, dont l’ambition n’a rien à envier à celles de leurs consœurs visant le profit. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Nuru International, basée à Palo Alto, ne disposant que d’une somme modeste (3 millions annuels) par des «anges investisseurs de la Silicon Valley» proclame sur son site Internet que son modèle d’équipement et de formation d’entrepreneurs locaux «est conçu pour être le premier modèle de développement autosuffisant, adapté et intégré visant à éradiquer la pauvreté extrême dans les zones rurales et ce à très brève échéance.»

La technologie a, bien sûr, déjà considérablement amélioré le niveau de vie d’une bonne partie des habitants les plus pauvres de cette planète. Il suffit de penser au vaccin contre la variole (qui a sauvé des centaines de millions de vies), aux 7 milliards d’abonnement à la téléphonie mobile, à la radio ou même à l’humble bicyclette. Et il ne fait aucun doute que les nouveaux titans de la technologie ont permis l’introduction, bienvenue, d’énergie, d’idées et de liquidités dans des domaines longtemps dominés par les bureaucrates, les spécialistes du budget et les économistes. Google a déjà produit de merveilleuses réalisations en termes de développement et de production, comme les premières cartes numériques dignes de ce nom des villes africaines.

Mais l’esprit entrepreneurial et même les gadgets les plus géniaux du monde ne peuvent pas beaucoup plus que ce qui a déjà été fait. Toutes les transformations technologiques qui se sont produites ces 200 dernières années ne sont jamais arrivées, loin s’en faut, à éradiquer la pauvreté dans le monde. Plus de la moitié de la planète vit avec moins de 4 dollars par jours et 2,4 milliards de personnes vivent avec moins de 2 dollars par jour et ce après une décennie qui a vu la pauvreté reculer dans des proportions jusqu’ici inégalées.

Surtout, des millions de personnes continuent de mourir chaque année de maladies facilement évitables ou traitables, comme les diarrhées aiguës ou la pneumonie. L’avancée de la science n’a rien à voir là dedans; parfois ce n’est même pas le manque d’argent. C’est tout simplement que les parents ne suivent  pas des règles d’hygiène simple, comme le fait de se laver les mains, que les bureaucrates gouvernementaux sont incapables de fournir aux populations de l’eau potable ou de mettre en place des programmes sanitaires et que des restrictions arbitraires à l’immigration empêchent des personnes pauvres de se déplacer vers des régions offrant de meilleures opportunités. Désolé de vous le dire, mais aucun iPhone, même avec les applis les plus cool de la terre ne pourra rien y changer.

Un optimisme un peu trop débordant

Les gourous de la technologie, comme les évangélistes des temps anciens, font preuve d’un optimisme débordant concernant les performances que leurs gadgets pourraient accomplir dans les endroits les plus pauvres de la planète. La liste est longue de leurs échecs et elle remonte loin. Marx et Engels étaient ainsi persuadés que la locomotive permettrait l’unification du prolétariat en une force nationale prête pour la révolution sociale et que le monde serait rapidement un paradis pour tous les travailleurs.

Plus récemment, dans la foulée des manifestations du Printemps arabe, l’éditorialiste Thomas Friedman et bon nombre de ses collègues s’extasiaient de la manière dont des outils comme Twitter ou Facebook avaient permis de renverser des dictateurs et de promouvoir la démocratie. Internet, déclarait ainsi Alec Ross, grand gourou de la technologie au sein du département d’Etat, était devenu «le Che Guevara du XXIe siècle» (Le Che ayant échoué dans trois des quatre révolutions auquel il participa, il a peut-être raison.)

Mais Friedman et Ross sont loin d’être les seuls ou les plus délirants de ceux qui tendent à sur-gonfler la puissance d’Internet à changer les choses. Un rapport récent de la Banque mondiale suggérait par exemple qu’une hausse de 10% d’accès à la large bande générait une augmentation de 1,38 points du taux de PIB dans les pays à revenus moyens ou bas. Pris au pied de la lettre, ce chiffre étonnamment précis suggère qu’il suffirait de disposer d’un accès à la large bande pour obtenir de meilleurs résultats que la Chine.

Ce rapport a été cité par la Commission des Nations-Unies pour le développement digital qui insiste sur le fait que l’Internet à très haut débit est crucial pour atteindre les objectifs de développement visant à réduire de moitié la pauvreté dans le monde et à réduire la mortalité infantile et celle des parturientes comme pour garantir l’accès à la scolarisation universelle pour les enfants. Le fait que l’analyse de la banque mondiale porte sur un taux de croissance du PIB calculé avant l’introduction de la large bande dans la majeure partie des pays mentionnés n’est même pas mentionnée –mais elle démontre néanmoins qu’il y a un effet de mode certain autour de la technologie et le désir des gens de croire que nous avons enfin trouvé le saint Graal de la croissance en se fondant sur une analyse pour le moins contestable.

Le faible lien existant entre les avancées technologiques et la réduction de la pauvreté globale ne devrait surprendre personne. La plupart des technologies ont été inventées dans le monde des riches pour affronter des problèmes de riches. De nos jours, cela signifie concrètement qu’elles sont conçues pour être utilisées de manière optimale par des personnes disposant d’un bon niveau d’études et travaillant dans des lieux où les infrastructures financières et physiques sont développées. Elles ne sont guère utiles dans des pays comme le Liberia, ou l’analphabétisme est galopant, sans parler de la corruption et des fréquentes coupures de courant. Les technologies des pays riches voyagent généralement très mal vers les pays pauvres.

Les rares exceptions à cette règle sont davantage dues à des accidents qu’à des questions de conception. Prenez le téléphone mobile, conçu au départ comme un marqueur social pour les yuppies, et pas comme un produit de masse coûtant moins cher qu’un téléphone fixe, et à présent utilisé par quatre fois plus de personnes dans des pays en voie de développement que dans des pays développés. Du Kenya aux Philippines, des entrepreneurs locaux ont adapté les téléphones mobiles qui fonctionnent avec un système prépayé ne nécessitant pas, pour leurs propriétaires, de posséder un compte bancaire et permet d’offrir des communications pour un coût ridicule ainsi que des services financiers via les textos et la consultation des comptes sur des mobiles.

Malheureusement, les tracteurs qui pourrissent dans les champs et les kiosques Internet prenant la poussière dans les zones rurales en Ethiopie font partie des issues les plus fréquentes des tentatives de développement par la haute technologie. Pourtant, la nouvelle génération de promoteurs de la technologie semble déterminée à ignorer les leçons du passé. Ils donnent des prix, des récompenses et des fonds à des projets quasi-futuristes, qui ont l’air géniaux sur un PowerPoint, mais qui ont tendance à exploser en plein vol dans le monde réel.

La baballe lumineuse

Prenez une de ces innovations que Popular Mechanics avait qualifié «d’idée brillante»: le Soccket. Cet appareil est en fait un ballon de football (soccer pour les Américains) coûtant 99 dollars et contenant des pièces électroniques permettant d’alimenter une ampoule LED pendant trois heures après avoir tapé dans le ballon pendant 30 minutes environ. Deux de ses inventeurs –étudiants à Harvard quand ils créèrent le projet– furent désignés «Scientifiques de l’année 2012» par leur université.

Lors de la réunion de 2011 de la Clinton Global Initiative, l’ancien président Bill Clinton disait que ce ballon «est assez extraordinaire, une solution hors normes qui nous donne le moyen de fournir de l’énergie et d’améliorer la qualité de vie, les conditions de travail et d’apprentissage.» En avril, le magazine Inc. lista la compagnie fabricant le Soccket parmi ses 25 Compagnies les plus audacieuses. La compagnie d’assurance State Farm et la Western Union ont parrainé des campagnes de distribution de ces ballons en Amérique latine et en Afrique, tandis que la TED décrivait ce projet comme «une invention avec un potentiel révolutionnaire pour le monde en développement.»

Il est vraiment remarquable qu’un ballon de football à peine plus lourd qu’un ballon réglementaire puisse embarquer une batterie et un appareil technologique générant de l’énergie en roulant. Mais il est aussi possible de trouver une lampe solaire pour moins de 10 euros. Pour quelle raison quelqu’un voudrait-il payer 10 fois plus pour une lampe dont la source d’énergie est une balle dans laquelle il faut taper pendant environ 30 minutes pour une lumière de moins bonne qualité? (Alison Dalton Smith, qui travaille dans la Start-Up qui a créé Soccket admet, dans un échange de mails que «le Soccket est clairement plus coûteux que d’autres systèmes d’éclairage» mais ajoute que «le football étant le sport le plus populaire de la planète, cette combinaison de besoin et de nécessité encourage les gens à faire du jeu une priorité.»

Avant la Soccket, il y a eu les PlayPumps, une invention parrainée par Laura Bush et Steve Case, cofondateur d’AOL, qui devait utiliser l’énergie générée par des enfants sur un tourniquet pour fournir de l’eau. Les Playpumps coûtaient quatre fois plus cher qu’une pompe normale. Les travailleurs spécialistes des ONG rapportaient qu’elles se cassaient facilement et étaient difficiles à réparer. Selon une analyse effectuée  par le Guardian, il s’avérait qu’il fallait que les enfants «jouent» 27 heures pour remplir l’objectif consistant à délivrer de l’eau à 2.500 personnes.

La liste des erreurs est longue

Pour la défense des jeunes entrepreneurs malins et engagés qui ont monté le projet Soccket, il faut rappeler que de vieux professeurs, pourtant blanchis sous le harnais, ont commis des erreurs bien grosses et plus coûteuses. Nicholas Negroponte, du Massachusetts Institute of Technology dirigeait le projet Un ordinateur pour chaque enfant dont le site Internet affirmait qu’en distribuant des ordinateurs à 100 dollars «nous avons vu deux millions d’enfants autrefois marginalisés apprendre, progresser et commencer à transformer leurs communautés.»

Mais deux études séparées menées en 2012 –une au Népal et une autre au Pérou– ont montré que les enfants qui utilisent ces ordinateurs n’ont obtenu que des résultats limités ou nuls en terme d’apprentissage de la langue, des mathématiques ou d’assiduité à l’école.

Quand bien même des idées avec un vrai potentiel sont montées en épingle bien au-delà de leur potentiel réel avant que ce potentiel n’ait pu être démontré. Il suffit de penser à Samasource, compagnie basée à San Francisco. Cette entreprise à but non commercial s’empare de travaux d’outsourcing, comme de la transcription et des tests de données et décompose ce travail en tâches suffisamment réduites pour qu’elles puissent être effectuées par des femmes ou des jeunes défavorisés dans 11 centres de travail dans cinq pays.

La technologie numérique permet non seulement à Samasource d’envoyer votre projet à l’autre bout du globe, mais également de décomposer des tâches complexes en apparence en une multitude de petites tâches simples. L’an dernier, cette compagnie a remporté un prix, remis par la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton, et un autre du Club de Madrid. Ce modèle est naturellement plein de promesses. Mais il est encore un peu trop tôt pour dire s’il va aboutir. Le site de la compagnie affirme ainsi avoir versé plus de 3 millions en salaire, à plus de 3.700 personnes.

Mais Samasource a levé près de 12 millions durant la même période –ce qui signifie qu’elle récolte 4 millions de dollars de dons pour 1 million de dollars reversés. (Pam Smith, qui dirige le marketing chez Samasource, affirme que le ratio actuel est plutôt de l’ordre de 2 dollars récoltés pour 1 dollar de salaire versé. Elle indique également que Samasource offre des formations et obtient d’excellents résultats, un nombre important d’étudiants formés finit par acquérir un emploi stable.) Mais à l’heure actuelle, cela demeure tout de même un programme coûteux de création de richesses.

Bon, tout le monde fait des erreurs. Et lorsque l’on travaille avec des technologies et des approches nouvelles, on doit s’attendre à de très nombreuses erreurs. Les entrepreneurs du domaine de la technologie sont habitués à cette culture de l’échec –10 mauvaises idées qui vont dans le mur avant de trouver celle qui va vous permettre une introduction en bourse à plusieurs millions de dollars. Mais l’avantage du système dans lequel ils opèrent est celui du test du marché. D’une manière générale, les mauvaises idées finissent par provoquer des faillites (et parfois après l’introduction en bourse à plusieurs millions).

Mais lorsque ce modèle quitte le marché pour celui du développement, la grande tolérance des entrepreneurs de la Silicon Valley pour les plantages et leur tendance à s’enthousiasmer pour des schémas de développement complexes se retrouvent propulsées dans un domaine où le retour du marché est considérablement dilué. Les idées sont parfois financées par des kickstarters ou par des sociétés philanthropes sur la base de l’appel aux donneurs de l’Occident plutôt qu’aux consommateurs en Afrique. Et voilà comment on en arrive au Soccket, à la PlayPump et au programme Un ordinateur pour chaque enfant.

Comment faire?

Alors comment faire pour exploiter convenablement les innovations technologiques, distinguer les bonnes idées des mauvaises et répandre un peu de la poudre de perlimpinpin de la Silicon Valley sur les régions les plus pauvres du globe? La réponse, à en croire Michael Kremer, un économiste de Harvard, c’est la loi du marché et des tests rigoureux. Kremer est perçu par ses pairs comme un authentique génie et son nom apparaît régulièrement dans les listes de candidats possibles à un prix Nobel. Il considère que les solutions technologiques peuvent améliorer de manière radicale le niveau de vie des pauvres, mais que les marchés ne produiront pas les innovations adéquates sans soutien.

Les pauvres n’ont pas le pouvoir d’achat nécessaire pour bâtir une demande en terme d’innovations –comme des vaccins contre la malaria ou une nouvelle variété de pommes de terre, par exemple– susceptibles d’améliorer leurs vies. Kremer a donc cherché le moyen de créer un marché des nouvelles technologies à destination des pauvres qui sont bien trop pauvres pour pouvoir créer un marché eux-mêmes.

Sa première idée est née de recherches conjointes avec Rachel Glennerster du MIT, portant sur des vaccins. Les deux ont remarqué que si l’on dépensait des millions de dollars chaque année, dans les pays développés, pour créer ou améliorer certains médicaments, ces dépenses étaient presque nulles sur les maladies qui continuent de tuer des gens dans les pays pauvres.

Et l’argent dépensé par les divers organismes gouvernementaux pour soutenir la recherche sur ces maladies négligées ne générait pas de résultats. Divers organismes américains avaient ainsi déboursé des millions de dollars pour effectuer des recherches en vue d’obtenir un vaccin contre la malaria, en vain. Kremer et Glennerster affirmaient que le problème venait du fait que le modèle gouvernemental tendait à sélectionner les bons clients en amont –a décider quels labos et quelles entreprises allaient recevoir des fonds, avant que les résultats ne soient connus, alors qu’il était virtuellement impossible de savoir de quelle source les meilleures idées pourraient émerger.

Pourquoi, dès lors, disaient Kremer et Glennerster, ne pas garantir un marché pour le vaccin une fois qu’il est créé? Les donateurs cesseraient donc de miser sur tel ou tel cheval: ils financeraient la solution gagnante –ce qui pousserait naturellement les différents labos a expérimenter toutes sortes de méthodes différentes. Ils espéraient que ce système pousserait les grandes compagnies pharmaceutiques à diriger une partie de leurs efforts en recherche et développement en direction de maladies tropicales le plus souvent ignorées.

Garantir l’existence d’un marché

En 2009, la GAVI Alliance —un groupe de gros donateurs, qui regroupe certains gouvernements occidentaux et diverses fondations— a repris à son compte la suggestion de Kremer et Glennerster. A été ainsi créé un fonds de 1,5 milliards de dollars permettant de financer la production de médicaments à un prix abordable pour tenter de mettre un terme, par le biais d’un vaccin, à une cause fréquente de mort chez les enfants de moins de cinq ans: la pneumopathie à streptocoques, cause de pneumonies et de méningites.

Un vaccin adapté pour lutter contre les effets de la pneumonie dans les pays en voie de développement n’a pas encore été trouvé. Mais le GAVI garantit l’existence d’un marché pour les compagnies qui tenteraient d’en mettre un au point –et y parviendraient. Le GAVI estime que cette pratique du «marché avancé», visant à stimuler la recherche, pourrait permettre de sauver la vie d’1,5 millions d’enfants d’ici 2020. La Banque Mondiale expérimente un mécanisme similaire afin de pousser les recherches qui permettraient d’augmenter le rendement des petites exploitations agricoles. Pourquoi ne pas étendre ces pratiques à tous les domaines?

La réponse, selon Kremer, tient au fait que «certaines innovations technologiques sont imprévisibles, pour la bonne et simple raison que décrire un problème ne constitue que la moitié de sa solution.» Il cite ainsi l’exemple des célèbres Post-It. Il aurait été impossible de garantir un marché aux Post-It, «pour la bonne raison que personne ne pouvait savoir à quel point ce serait utile avant que l’objet n’ait été inventé», dit-il. Il en va de même pour l’interface graphique utilisée par les PC et les Mac à travers le globe. Ou comme le personnage de Mark Zuckerberg le dit aux deux jumeaux Winklevoss dans le film The Social Network, «Si vous étiez les inventeurs de Facebook, les gars, vous auriez inventé Facebook.»

Dans le langage économique, ce que Kramer veut provoquer est un effet de levier –en l’espèce,  la promesse d’un marché pousse les innovateurs à s’attaquer à un problème particulier. Mais pour cela, encore faut-il spécifier de manière très claire le problème que vous souhaitez résoudre. Si vous ignorez la nature exacte du problème que vous entendez résoudre, vous vous lancez alors dans le type de mécanisme de financement qui a parmi à Facebook de se retrouver présent sur des milliards d’écrans: le capital risque. Ce mécanisme voit des investisseurs soutenir des idées suffisamment prometteuses jusqu’à ce qu’elles se développent assez pour se répandre sur les marchés.

Les grosses têtes de la Silicon Valley devraient être en mesure de comprendre un tel principe. Après tout, c’est dans la Silicon Valley que le capital risque est né. Le problème, c’est que rares sont les acteurs du monde de la technologie capables de déterminer s’ils soutiennent une idée géniale ou un pétard mouillé. Chaque start-up est toujours persuadée de disposer de la nouvelle idée permettant de faire fortune jusqu’à ce que le marché lui dise le contraire.

Il en va de même quand les start-up s’aventurent dans le domaine de la philanthropie: c’est juste qu’aucun marché n’est en mesure de leur faire part de ses doutes. Certes la technologie et l’innovation sont à même de jouer un grand rôle dans l’amélioration de la qualité de vie des plus pauvres de cette planète, mais en vérité, le plus étonnant c’est que la bonne approche pour exploiter ces innovations n’ait pas incubé à Palo Alto, terre de toutes les audaces, mais dans un bureau du gouvernement, à Washington D.C.

Et la lumière vint de Washington

L’Agence américaine pour le développement international, dirigée par Rajiv Shah, généralement peu encline à la prise de risque et encore moins à la publicité, a créé un fonds de capital risque baptisé Development Innovation Ventures (DIV), dont la mission consiste à soutenir les solutions de développement et à les tester afin de voir si elles fonctionnent vraiment. L’agence s’est allouée les services de Kremer pour diriger ce fonds. A l’heure actuelle, le DIV est une très petite structure: A ce jour, l’équipe de Kremer n’a accordé que 40 prêts valant ensemble à peine plus de 10 millions de dollars. Mais son ambition est de fournir un modèle pour de grandes opérations de capital risque gérées par le secteur public afin de créer un appel d’air et de s’attirer le soutien de donateurs gouvernementaux et de compagnies privées.

Le DIV concentre de l’énergie intellectuelle et de l’argent pour soutenir des idées qui, jusqu’ici, n’apparaissaient que comme des gadgets technologiques. Par exemple, qu’une application pouvant tourner sur un mobile bon marché puisse sauver les vies de millions d’enfants chaque année? Voilà le genre de proclamations de CommCare, une start-up qui vient de recevoir un million de dollars de la part du DIV pour expérimenter une nouvelle application médicale permettant de faire pénétrer la médecine moderne dans l’Inde rurale par la téléphonie mobile.

En 2005, le gouvernement indien s’est fixé comme objectif de déployer des référents de santé (des travailleurs de santé) dans chaque village du pays: 750.000 travailleurs de santé au total. Ces travailleurs sont pour la plupart de jeunes femmes, qui doivent savoir lire et écrire et vivre dans le village ou elles travaillent, mais avec peu voire aucun bagage médical. L’idée de CommCare est d’utiliser la technologie mobile pour convertir cette masse de travailleurs de santé largement sous-éduqués en une armée de diagnostiqueurs chevronnés.

Dans les faits, faire en sorte que ces travailleurs de santés locaux se montrent ponctuels, posent les bonnes questions et offrent les bonnes réponses pourrait à lui seul avoir des effets énormes dans le monde réel. Tous les ans, près de 7 millions d’enfants de moins de 5 ans meurent de maladies qui auraient pu être facilement évitées en utilisant des traitements existants et très peu onéreux.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) édite ainsi des fiches très simples, permettant de soigner les maladies infantiles et d’éviter ces décès; CommCare permet, grâce à son appli, de rendre toutes ces fiches accessibles via mobile. Les premiers tests effectués en Inde et en Tanzanie ont montré que le système augmente considérablement la ponctualité des visites des travailleurs de santé et leur adhésion aux protocoles de l’OMS.

Eviter de jeter l'argent par les fenêtres

Oui, mais souvenez-vous du ballon de football électrique: l’innovation technologique n’est pas toujours la solution aux problèmes. Comme Kremer le fait remarquer, «la technologie peut permettre de grandes avancées, mais ce qui compte avant tout, c’est un mécanisme qui évite de jeter de l’argent par les fenêtres.» Voilà pourquoi le DIV a une approche de financement par étape et pourquoi la deuxième de ces étapes consiste à effectuer des tests intensifs pour s’assurer que le plan initial fonctionne.

Peut-être que la meilleure méthode de teste rigoureux est celle du teste du marché. «Si une technologie est demandée par le marché, cela a au moins le mérite d’indiquer qu’il s’agit d’une technologie utile, dit Kremer. Que quelqu’un est près à débourser de l’argent pour se la payer.» Solar Sister, par exemple, fait partie des compagnies  soutenues par le DIV et qui construit des panneaux solaires afin de fournir de la lumière et de l’électricité pour charger des portables dans des zones rurales du sud Soudan, de la Tanzanie et de l’Ouganda.

Les trois quarts de la population ciblée par ce programme n’ont pas la moindre source lumineuse à la nuit tombée, à l’exception des feux de bois ou d’herbes. Le financement initial de DIV, à hauteur de 1 million de dollars, a permis à Solar Sister de former 3.000 commerciaux et de vendre un stock de 315.000 ampoules solaires, la survie du projet, à court terme, étant liée à sa capacité à trouver des clients sur place.

Malgré cela, pour de nombreuses innovations en matière de santé ou d’éducation, le test du marché n’est pas pertinent car ces services sont fournis par le gouvernement. Dans ces cas là, la recherche doit remplir le rôle du retour du marché afin que les donneurs d’ordre sachent ce qui fonctionne ou –comme dans le cas d’Un ordinateur pour chaque en enfant– de ce qui ne marche pas.

Des test rigoureux pour sauver des vies

Prenez l’innovation de William Jack et James Habyarimana de l’Université de Georgetown, qui souhaitaient améliorer la sécurité routière au Kenya. Si l’on se fie aux tendances actuelles, les accidents de la route tueront plus de gens au Kenya que la malaria d’ici 2030. Les minibus (matatus) de transport de passagers font partie des véhicules les plus dangereux sur la route. Jack et Habyarimana ont pensé que placer des autocollants dans les bus pour inciter les passagers à protester auprès du chauffeur si celui-ci roulait trop vite pourrait améliorer la situation.

Plutôt que de balancer de l’argent sans réfléchir à une idée paraissant séduisante, le DIV commence par financer des recherches pour déterminer si une telle idée aura un impact, et conditionne la suite de ce financement à des résultats positifs de ces recherches. Pour savoir si leur idée d’autocollants fonctionne, Jack et Habyarimana ont utilisé la même approche que les compagnies pharmaceutiques quand elles testent de nouveaux médicaments: un contrôle aléatoire.

Début 2008, ils ont recruté 2.300 conducteurs de matatus et ont proposé à la moitié d’entre eux de petites primes pour qu’ils fassent en sorte que les autocollants restent bien visibles. Ils ont ensuite comparé les taux d’accidents sur 2007 et 2008 entre les minibus pourvus des autocollants et ceux qui n’en avaient pas. Les résultats ont été époustouflants: ce moyen tout simple a permis de réduire de 60% les déclarations aux assurances portant sur des décès ou des blessures –pour un coût de 7 dollars par an pour chaque vie sauvée. Tout ceci semble indiquer qu’étendre cette campagne d’autocollants pourrait avoir un impact considérable sur la sécurité routière au Kenya pour un prix très bas.

Ce genre de tests rigoureux est exactement ce qui sépare la vision de Kremer des changements qui pourraient naître de cette mode émergeante dans la Silicon Valley. Des solutions techniques qui améliorent de manière marginale les soins médicaux dans des villages, la création d’un marché pour des lanternes à énergie solaire ou qui font que les conducteurs de matatus s’arrêtent au feu rouge, ne feront pas du Lesotho un nouveau Luxembourg. Mais s’ils permettent de sauver des vies, c’est déjà bien.

Charles Kenny et Justin Sandefur

Traduit par Antoine Bourguilleau

Foreign Policy
Foreign Policy (247 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte