Culture

Pourquoi je déteste The National

Carl Wilson, mis à jour le 15.07.2013 à 19 h 35

Et comment j’ai décidé que j’avais le droit de détester les groupes que je déteste.

Matt Berninger, le leader de The National,lors d'un concert à Columbia, dans le Maryland en 2009. REUTERS/Bill Auth

Matt Berninger, le leader de The National,lors d'un concert à Columbia, dans le Maryland en 2009. REUTERS/Bill Auth

Je déteste ce groupe. Cela fait cinq ans environ que ces mots me viennent à l’esprit (lorsqu’ils n’échappent pas carrément de ma bouche) dès que quelqu’un évoque The National, le célèbre groupe rock de Brooklyn dont le sixième album, Trouble Will Find Me, est sorti récemment.

Cela remonte à la première fois où j’ai entendu Fake Empire, premier single issu de leur album de 2007, Boxer, qui avait précédé le très acclamé High Violet, en 2010, vendu à un demi-million d’exemplaires. Pour des dizaines de milliers de fans, le nouveau disque de ce groupe cérébral à la musique à la fois sombre et chaleureuse fait son entrée sur un tapis rouge parsemé de pétales de roses.

Mais, vraiment, je les déteste. Et si personne ne m’arrête, j’irai jusqu’à les qualifier de coincés chiants et pompeux, qui manquent singulièrement de caractère et d’excentricité. Dans une critique élogieuse du nouvel album publiée sur Under the Radar, Ryan E.C. Hamm a écrit:

«Dans l’ensemble, Trouble Will Find Me est une réussite de plus pour un groupe qui semble ne rien savoir faire d’autre.»

Ce à quoi je réponds:

«Exactement!»

The National me donne l’impression que le rock –comme une grande partie de la littérature et des arts visuels aux Etats-Unis– est mort et qu’il sort tout droit de la fac. Le groupe propose un produit certifié «sans défaut», résultat parfait d’un cursus en musique et lettres modernes (tout comme Lady Gaga est le résultat parfait d’un cursus en sémiotique et marketing. Mais je préfère encore Lady Gaga).

Lorsque je suis vraiment remonté, je peux même aller jusqu’à affirmer que The National reflète bien la manière dont la starification sociale et économique rétrécit l’espace du libre arbitre culturel et récompense des artistes qui, sans vergogne, alimentent soit la libido du marché de masse, soit la névrose narcissique des classes privilégiées.

J’ai bien conscience que c’est une attaque injuste, lancée contre un bon groupe que beaucoup de gens aiment. C’est aussi sans doute un excès de rationalisation pour une aversion somme toute beaucoup plus viscérale qu’autre chose. Ce qui me place face à une contradiction idéologique.

Ces dernières années, la plupart des gens, les critiques en particulier, sont devenus beaucoup plus tolérants par rapport aux goûts musicaux des uns et des autres. La teen-pop, la dance, le metal et même Phil Collins, pour ne citer que quelques-unes des cibles les plus fréquentes des sarcasmes, ont désormais tous droit à leur place. Amusez-vous à descendre Kanye West, Ke$ha ou Justin Bieber et vous verrez à quelle vitesse les critiques dans mon genre vont vous remettre en place.

La réponse des fans très raisonnables de The National

Cela représente sans doute un retour de balancier par rapport à l’époque où la critique essayait d’établir une frontière entre l’art avec un grand A et ce qui était bon à jeter à la poubelle. C’est peut-être aussi à cause des Mp3 et de YouTube, qui nous donnent sans cesse accès à plus de matériel. Ou alors, c’est quelque chose de plus complexe socialement.

Quelle qu’en soit la cause, j’ai été un fervent défenseur de ce passage au «poptimisme». J’ai même commis un livre entier pour dire l’importance qu’il y a à ne pas snober des artistes comme, mettons, Céline Dion. J’ai donc bien conscience que si l’on essaie d’écouter un artiste que d’autres personnes adorent, il y a toujours quelque chose d’intéressant à y trouver.

C’est ce que les fans, très raisonnables, de The National rétorquent habituellement à mes sarcasmes: «Ouais, je sais, il y a plein de gens qui les trouvent chiants, mais si tu écoutes bien, tu verras que c’est vraiment bien…». La réponse qui m’a fait le plus réfléchir est venue d’Owen Pallett, brillant artiste jadis connu sous le nom de Final Fantasy et proche collaborateur d’Arcade Fire, Mountain Goats, Grizzly Bear, Beirut et autres.

Au milieu d’une conversation sur Facebook dans laquelle nous étions plusieurs à dire du mal du groupe, il a lancé:

«The National est l’exemple même du groupe “j’aime pas, à part cette chanson”, sauf que “cette chanson” n’est jamais la même selon les personnes. Je suis presque sûr que je pourrais faire une compilation de chansons de The National propre à convaincre les plus sceptiques.»

Mon premier réflexe fut d’avoir envie de lui demander de m’envoyer ladite compilation, mais je me suis ravisé et j’ai opté pour un «Oh, la ferme! Je les déteste».

Au final, il semble qu’il nous soit tout bonnement trop difficile d’abandonner complètement le plaisir simple et instinctif qu’il y a à prendre parti. Trop souvent, cet instinct se manifeste en décriant des genres importants ou des styles tout à fait valables, tels que des musiques agressives ou sentimentales, notamment en faisant preuve de préjugés sociaux et esthétiques (détester tel artiste au lieu de détester «le genre de personnes qui écoute tel artiste»).

Le hic, c’est que, dans ce cas précis, JE SUIS exactement le type de personne qui écoute The National: adulte, blanc, classe moyenne, de gauche, artsy. Lorsque la compétition est uniquement intramuros, du style Beatles-versus-Stones, je choisis mon camp.

Owen avait raison: si j’écoutais de façon répétée le meilleur de The National je finirais sans doute par apprécier la manière dont la rythmique et la mélodie se cherchent continuellement dans un ballet plein de tension, comme entre un taureau et un matador, ou la dialectique élaborée des paroles du chanteur, Matt Berninger, entre sincérité affligée et autodénigrement sardonique. En me repassant les derniers albums, j’ai senti quelque chose se passer: j’ai remarqué à quel point Berninger a pu absorber Leonard Cohen, par exemple, dans sa manière de passer du symbolisme majestueux au détail terre à terre et aux aveux d’impuissance. Tout ce qui, en règle générale, marche à fond sur moi.

Je n'aime pas...

Je suis aussi revenu à Fake Empire et j’ai réalisé que ce que j’avais pris pour une moquerie trop flagrante de la politique de Bush était en fait le portrait à deux facettes d’une Amérique obnubilée par le terrorisme, comme un couple d’amoureux obsédés l’un par l’autre au point de perdre tout sens des réalités.

La chanson d’amour et le message politique ne font qu’un. Et ce dont je me souvenais comme d’une section de cuivres mélodramatique à la fin s’avéra être une séquence polyrhythmique rappelant Steve Reich (et soulignant la thématique de jeux de miroirs de la chanson).

Si l’on gratte un peu, on trouve plein d’éléments de ce genre dans le travail de The National. Mais qu’importe, je n’aime pas ce que je vois en surface. Je n’aime pas les traces d’accent british dans la riche voix de baryton de Berninger (il est de Cincinnati). Je n’aime pas la retenue mollassonne de la plupart des mélodies, ni leur espèce de midtempo lymphatique, qui créent une sorte d’excitation artificielle dès que les choses s’accélèrent un peu —comme lorsque le batteur, Bryan Devendorf, double le roulement de tambour aux deux tiers du premier single du nouvel album, Sea of Love, tandis que Berninger poursuit sa litanie tout en solennité. Par dessus tout, je n’aime pas cette manière qu’ont de nombreuses chansons de «s’auto-exploiter», en doublant leurs répétitions pour devenir toujours plus denses et intenses vers la fin.

C’est une tendance qui me rebute chez de nombreux groupes célèbres et reconnus. J’appelle ça le Crescendo Rock –j’avais les mêmes réserves à propos de U2 et de Radiohead, mais j’en faisais moins étalage parce que leurs fans ont un côté beaucoup plus borné. A mes yeux, tous ces groupes ont l’air de types qui sentent qu’ils ont quelque chose à dire et qui essaient de montrer à quel point c’est important en le répétant encore et encore, de plus en plus fort.

C’est tellement évident avec U2 que je n’ai pas besoin d’en dire plus. Coldplay est le bouc émissaire habituel que peu de critiques s’ennuient à défendre sauf peut-être pour dire de ne pas tirer sur l’ambulance. Radiohead est plus difficile à attaquer, mais le groupe fait le même genre de trafic en accumulant des parties dont la totalité est plus grande que la somme (comme le The National Anthem de Kid A, histoire d’exploiter la coïncidence des noms).

J’ai la même impression à propos de Godspeed You! Black Emperor, orchestre montréalais de nouvelle-musique-pour-rockers: j’adore bon nombre de leurs projets parallèles, mais le «big band» m’a toujours évoqué une sorte de chaîne de montage à crescendos (et à decrescendos post-apocalyptiques) —un comble lorsque l’on connaît le credo anticapitaliste du groupe.

Évidemment, on pourrait trouver tout un tas de contre-exemples pour chaque groupe que j’ai cités. Et j’ai bien conscience qu’il est idiot de détester les crescendos par principe: j’adore ça quand c’est Springsteen, Prince ou Arcade Fire qui les font et que ça témoigne d’un romantisme exacerbé. Mais utilisé comme procédé stylistique, le crescendo ressemble à une démonstration de force technique faite aux dépens de quelque chose de plus sensible et original. En faisant de la musicologie féministe de bas étage, on pourrait entendre ça comme un paradigme de chanson masculine, une sorte d’érection menant à l’orgasme.

Comme beaucoup d’autres, U2 et Coldplay en font parfois tellement qu’ils en deviennent gentiment ridicules. C’est beaucoup moins le cas avec The National. On pourrait citer certaines paroles de Berninger (je n’ai pas pu m’empêcher de rire en entendant dans le nouvel album «I was teething on roses/ I was in Guns N’ Noses»), mais en Leonard Cohen du XXIe siècle, il n’a pas grand-chose à voir avec la religiosité embrouillée, le machisme aguicheur, la ringardise des synthétiseurs ou des sections de cordes, bref la valse habituelle au bord du mauvais goût qui rend Cohen si merveilleusement imparfait, imprévisible et humain.

Je n’ai pas envie de paroles sur ce que ça fait de se sentir minable, du style «when I walk into a room, I do not light it up/ fuck» (dans l’une des meilleures chansons du nouvel album, «Demons»). Ce que je veux, c’est avoir l’occasion d’écouter quelque chose qui, au moins, risque d’être minable, et mauvais, et vrai ; une sorte de signe montrant que, comme l’a écrit Frank O’Hara, «les gens ne regrettent pas totalement la vie».

Je me déteste moi-même

Les derniers mots de Hard to Find, la dernière chanson de Trouble Will Find Me, sont empruntés aux Violent Femmes:

«They can all just kiss off into the air

L’allusion est brillamment amenée, mais le seul effet que cela a eu sur moi, c’est de me donner une envie furieuse d’écouter les Violent Femmes et leurs fins toutes en nerfs plutôt que les observations en demi-teinte de The National. Bordel, si c’est pour écouter des barytons austères, pourquoi pas plutôt les excès pluvieux des Tindersticks ou la décadence European-blues de Scott Walker?

Lorsque j’ai envie d’un lent flot de mélancolie, je préfère les incantations plus obscures de Jana Hunter, de Lower Dens. D’une manière générale, je préfère tout ce qui sent le besoin compulsif artistique plutôt que la décision sagement établie par un comité de professionnels qui prouvent leur passion de la musique… en se lançant dans un crescendo.

Berninger est trop malin pour ne pas anticiper ce type de remarques et les faire siennes. Dans Pink Rabbits, il admet «I was a television version of a person with a broken heart … I was a white girl in a crowd of white girls in a park» (Ok, il n’a pas laissé tomber tout le côté sexiste de Cohen). Et c’est ça qui m’a fait réaliser que ce qui m’agace chez The National ou Radiohead, c’est qu’ils incarnent ce que, j’en ai peur, je ferais si j’étais à la tête d’un groupe de rock (en bon intello branché que je suis).

Mon groupe composerait avec application des chansons intelligentes à partir d’ingrédients d’une traçabilité irréprochable, sans oublier une dose de blagues sur nos propres limites. Et puis, par peur d’ennuyer les gens, on dirait «Bon allez, et maintenant, pour la fin, on se lâche un peu, faut que ça envoie». Mais sans jamais se lâcher totalement. Ces groupes me rappellent l’application naïve avec laquelle j’essaie moi-même de marquer point après point lorsque je veux convaincre, alors que je ferais mieux de laisser parler ce cœur dont je suis si peu sûr.

Alors peut-être que, finalement, je déteste ce groupe parce que je me déteste moi-même et que je ferais mieux d’aller voir un psy plutôt que de tout reporter sur The National. Mais peut-être aussi que ma réaction est une forme parfaitement saine d’auto-suspicion. Il doit y avoir quelque chose de cathartique à rejeter les images trop familières que l’on a du monde, lorsque les artistes semblent sur le point de se mettre à nu, mais qu’ils ne dévoilent jamais vraiment rien. Il y a tellement de choses à écouter ici bas et la vie nous donne si peu de temps pour le faire.

Je suis certain que les membres de The National sont des mecs super et qu’ils sont du côté du bien. Je comprends ce que les autres aiment chez eux. Ils n’affichent vraisemblablement aucun symptôme des déséquilibres socioéconomiques qui accablent l’Amérique d’aujourd’hui.

Mais, quand bien même, moi, je déteste ce groupe.

Carl Wilson

Traduit par Yann Champion

Carl Wilson
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