Quand la Russie flirte avec le FN

Marine Le Pen, le 25 juin 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

Marine Le Pen, le 25 juin 2013. REUTERS/Philippe Wojazer.

Voyages officiels, conférences, lobbying… Depuis quelques années, les liens se resserrent entre le pouvoir russe et le Front national. Si tous partagent des positions communes, fondées en partie sur le rejet du «nouvel ordre mondial», leurs motivations sont d’ordre purement tactique.

Mise à jour du 15 septembre 2013: dans une première version de cet article, nous affirmions que Sciences Po nous avait déclaré, le 2 juillet, ne pas avoir souvenir d'avoir employé John Laughland comme maître de conférences de 1991 à 1995. Début septembre, l'institut, recontacté par nous, a finalement reconnu s'être trompé sur ce point.

Le livre trône dans la bibliothèque de la présidente du Front national. Dans Marine Le Pen, pourquoi la Russie en a besoin?, Vladimir Bolshakov brosse un portrait dithyrambique de la responsable d’extrême droite.

Selon cet ancien correspondant de la Pravda, son pays aurait tout intérêt à s’inspirer du programme du Front pour juguler l’immigration «incontrôlée» et sauvegarder son «identité nationale». En visite à Moscou mi-juin pour travailler sa stature internationale, Marine Le Pen n’a pas manqué de rencontrer l'auteur

En Russie, le FN a la cote. Depuis quelques années, des représentants de l'appareil d'Etat russe ont entamé un rapprochement avec l’extrême droite française. Le président de la Douma (chambre basse) Sergueï Narychkine a ainsi accueilli le 18 juin la présidente du Front national, avec laquelle il s'est longuement entretenu. La discussion a tourné autour de thèmes variés, depuis la guerre civile en Syrie jusqu’au mariage homosexuel.

La rencontre n’a rien d’anecdotique: Narychkine est considéré comme un proche du président Poutine, qu’il aurait rencontré dès les années 1980 lors de leur passage à l’Institut Andropov, pépinière des futurs cadres du KGB. C’est également à l’invitation du chef de la Douma que Marion Maréchal-Le Pen s’est rendue à Moscou en décembre.

Si Vladimir Poutine ne veut pas prendre le risque de s’afficher aux côtés de responsables du FN, d’autres hommes forts du régime ont abandonné toute réticence. C’est le cas de Dimitri Rogozine, vice-Premier ministre ultranationaliste, comme le montre une photo du site Nationspresse.

Journalistes liés à l'extrême droite

Ce rapprochement politique a des répercussions en France: depuis quelques années, il se traduit par un discret mais intense lobbying.

La chaîne de télé en ligne Pro Russia TV a vu le jour en septembre 2012. Il s’agit d’une émanation de La Voix de la Russie, radio d’Etat russe diffusée dans une trentaine de langues et qui, en général, ne lésine pas sur les moyens pour monter des antennes locales. En Allemagne, par exemple, la radio a mis sur la table près de 140 millions de roubles (plus de 3 millions d’euros) pour financer des émissions, comme l’indique l'appel d’offre russe daté de décembre 2012.

Le budget de Pro Russia TV, qui arbore le logo de Russie Unie, le parti au pouvoir, n’est pas public, et la chaîne n’a pas souhaité répondre à nos questions. Pourtant, le profil des journalistes intrigue, car au moins cinq d’entre eux entretiennent des relations étroites avec l’extrême droite française.

Gilles Arnaud, rédacteur en chef, est un ancien conseiller régional FN de Haute-Normandie. Alexandre Ayroulet est un ex-cadre du Front national de la jeunesse (FNJ). Sylvie Collet était candidate du Front à Saint-Ouen, lors des législatives de 2002. Joseph-Marie Joly a fait ses classes au sein du Bloc identitaire. Quant à Jean-Bernard Cahours d’Aspry, il produit une émission sur Radio Courtoisie, «Le Florilège des arts.

Au moment où le pouvoir russe mène la chase aux «agents de l’étranger», Pro Russia TV entend réinformer le public français, c’est à dire battre en brèche la «propagande» anti russe. En réalité, elle promeut une vision du monde directement calquée sur celle du Kremlin.

Elle tend par exemple le micro à l’avocat historique de la famille Kadhafi, qui déplore que la France soit devenue l’«agent de la politique américaine» en Libye. Moscou s’est en effet toujours opposé à l’intervention française.

Dans un récent journal télévisé, elle présente la Russie en eldorado attirant pêle-mêle investisseurs étrangers... et amateurs de vin mousseux. Entre deux reportages, la présentatrice fustige l’expansionnisme du Qatar. Rien d’étonnant quand on connaît l’agacement de Moscou à l’égard de l’émirat, bailleur de fonds de la rébellion syrienne.

Mystérieux think tank

Tous ces thèmes alimentent régulièrement les conférences de l'Institut de la démocratie et de la coopération (IDC), autre pièce maîtresse de ce drôle de jeu franco-russe. Situé au numéro 63 de la très chic rue de Varenne, à Paris, ce think tank a été fondé en 2008. Selon ses statuts déposés à la préfecture, il se fixe pour objectif de «promouvoir les études visant à lutter contre la xénophobie, le racisme et le terrorisme». En fait, l’IDC a été créé pour des raisons politiques, rappelle Tatiana Kastoueva-Jean, chercheuse à l’Ifri:

«Il s’agissait de répondre aux critiques faites par l’Occident contre la Russie pour son respect des droits de l’homme. L’institut cherche en retour à pointer les entorses aux droits de l’homme pratiquées par les Occidentaux.»

La direction de l’IDC a été confiée à l’ex-députée du parti Rodina (présidé par Dimitri Rogozine jusqu’à 2006), l’historienne Natalia Narochnitskaya. Lors de sa fondation, elle expliquait que l’institut serait financé par une quinzaine d’ONG russes. Lesquelles? Mystère. L’Institut refuse de communiquer le moindre chiffre.

Le think tank met en avant certains de ses membres, comme le chercheur britannique John Laughland, journaliste conservateur qui a réalisé, au lendemain du 21 avril 2002, une interview plus que bienveillante de Jean-Marie Le Pen.

Depuis sa création, l’Institut déroule le tapis rouge aux représentants de la droite de la droite. En juin, il accueillait Alain Bournazel pour parler «Europe des nations». Ce souverainiste convaincu appartient au Club de l’Horologe, célèbre pour avoir théorisé, dès le milieu des années 1980, la «préférence nationale».

En octobre 2012, lors d’un colloque sur la «falsification de l’Histoire», c’est le chercheur Philippe Conrad qui était à l’honneur. Ce dernier collabore à la NRH, revue fondée par l’essayiste d’extrême droite Dominique Venner, qui s’est suicidé à Notre Dame.

Le 4 juillet, Béatrice Bourges, icône des anti mariage pour tous, dissertait sur la défense de la famille. Dans la foulée, la première chaîne d’Etat russe a diffusé un reportage dans lequel la présidente de l’IDC appelait à la création d’un «espace conservateur et intellectuel unique pour échanger ses succès, problèmes et s’enrichir mutuellement».

«Seul allié idéologique en France»

Plus généralement, les intellectuels de la droite radicale sont de plus en plus courtisés par les Russes. L’essayiste Alain de Benoist fut ainsi invité à l’université Herzen de Saint-Pétersbourg en avril 2012. Cette conférence sur la mondialisation était co-organisée par la présidente du comité littéraire franco-russe, Irina Rekchan. Le même De Benoist recevait en mai dernier dans une somptueuse salle parisienne le politologue Alexandre Douguine, qui prône la constitution d’une nouvelle Eurasie, sorte de bloc européano-russe susceptible de contrer l’impérialisme américain...

Ce rapprochement entre Moscou et les diverses composantes de l’extrême droite hexagonale s’opère évidemment au nom de valeurs communes: même rejet du «nouvel ordre mondial» imposé par l’Amérique et ses alliés, même goût pour l’autorité, même conservatisme sur le plan des mœurs.

L’extrême droite française cherche gagner en crédibilité en s’affichant aux côtés du «grand frère » russe. Le Kremlin poursuit quant à lui des objectifs tout aussi pragmatiques. Le FN est le «seul allié idéologique sur lequel le Kremlin peut compter en France», souligne Alexis Prokopiev, président de l’association Russie-Libertés. «Ce rapprochement est à usage politique interne, renchérit le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus. Sur les droits des homosexuels, des opposants politiques, il s’agit de montrer aux Russes que leur pouvoir n’est pas isolé mais soutenu par des partis de premier plan en Europe occidentale. L’extrême droite française, au delà du FN, s’oppose aux Femen, aux Pussy Riot, au mariage pour tous. Les catholiques intégristes qui font le déplacement à Moscou partagent un national-cléricalisme fréquent en Russie. Cela suffit à les faire accueillir.»

Le Kremlin observe la montée des idées d’extrême droite en France. Pour lui, se rapprocher de cette galaxie, c’est miser sur l’avenir. Reste à savoir si le calcul sera payant.

Stéphane Jourdan et Anya Stroganova

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