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Wimbledon: les surprises de Marion Bartoli

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.07.2013 à 16 h 36

Je n'aurais pas misé un centime sur la joueuse française tant elle —son jeu, son physique, son parcours— est atypique. Et pourtant, elle vient de gagner Wimbledon, succédant ainsi à Suzanne Lenglen et Amélie Mauresmo.

Marion Bartoli vient de battre Kirsten Flipkens en demi-finale de Wimbledon, le 4, 2013. REUTERS/Kirsty Wigglesworth/Pool

Marion Bartoli vient de battre Kirsten Flipkens en demi-finale de Wimbledon, le 4, 2013. REUTERS/Kirsty Wigglesworth/Pool

Mon premier souvenir avec Marion Bartoli remonte à 2000 dans le cadre des championnats de France cadettes (15-16 ans) à Roland-Garros. Je ne la connaissais pas et il y avait beaucoup de personnes à la Fédération française de tennis qui la découvraient à cette occasion dans la torpeur du mois d’août à Paris.

Avec son jeu à des deux mains des deux côtés, emprunté à l’idole de sa jeunesse, Monica Seles, cette classée -15, gauchère dans la vie, avait gagné le titre un peu à la surprise générale. Sur la terrasse du restaurant du court Suzanne Lenglen, elle m’avait présenté son père, Walter, et… sa chatte, Calinette, qui «suivait» ses parties au bord du court enfermée dans un papier d’osier.

Pour Tennis Magazine, j’avais (déjà) titré mon papier «Jamais sans son père» en raison de la relation fusionnelle qui semblait alors exister entre le père (un Corse) et sa progéniture. Walter Bartoli, qui venait de céder, le 31 décembre 1999, son cabinet médical à Retournac, village de Haute-Loire, afin de se consacrer à la carrière sportive de sa fille, m’avait affirmé sans se démonter: «Je ne sais pas jouer au tennis et je n’y connais rien.» «J’ai un budget pour tenir trois ans, avait-il poursuivi. Elle a vraiment franchi un cap depuis que j’ai arrêté mes activités professionnelles. On a tout reconstruit. Marion a accepté de refondre tout son jeu.» Et Marion de raconter ses heures passées à taper la balle sur le… boulodrome de Retournac. «L’hiver, il y avait des fuites dans le toit, expliqua-t-elle. Si bien que parfois avec l’eau qui avait gelé, je jouais littéralement sur des plaques de verglas

Ah, ah, ah… Voilà donc un père, un peu «docteur maboule» en apparence, qui m’affirmait ne rien connaître à la technique, mais qui se targuait d’avoir complètement revu les bases du jeu de sa progéniture. Mon scepticisme était à la mesure de celui des entraîneurs du système fédéral qui regardaient ce couple «père-fille» avec, il faut l’avouer, un brin de condescendance.

Il était clair que Marion Bartoli n’avait originellement ni le talent, ni le physique, ni la structure pour accéder au plus haut niveau. Et je n’aurais jamais misé un centime sur elle contrairement, par exemple, à Richard Gasquet, tellement plus doué, et qui, à mes yeux, allait immanquablement remporter un tournoi majeur.

Où l'on parle de Grace Jones, de Jean-Paul Goude, de Pierce Brosnan et de Retournac

Sept ans plus tard, en juillet 2007, me voilà dans la tribune de presse du Centre Court de Wimbledon, avec Marion Bartoli en train de jouer, face à Justine Henin, une place pour la finale du tournoi le plus important du monde et défiant, à l’occasion, tous les pronostics la concernant.

Petit bonus: Grace Jones est quasiment sur mes genoux. Etrange moment de sidération de voir la joueuse de Retournac, transformée en «Seles tueuse» avec sa frappe de balle fulgurante des deux côtés, dominer la n°1 mondiale de la tête et des épaules et de pouvoir bénéficier en même temps des commentaires de la célèbre chanteuse-actrice, complètement bourrée, qui s’était glissée dans les rangs désertés de la tribune de presse à l’heure du bouclage alors qu’en face, dans la tribune royale, se tenait Pierce Brosnan.

L’ex James Bond Girl évoquait, en français, sa vie avec Jean-Paul Goude et s’extasiait surtout devant cette Française dont elle voulait tout savoir. «Do you know Retournac, Grace ?»

Marion Bartoli en finale de Wimbledon en 2007. REUTERS/Toby Melville

Ah, ah, ah… Marion Bartoli en finale de Wimbledon en 2007, face à Venus Williams. Voilà bien un événement, aussi improbable qu’une rencontre avec Grace Jones, que je n’avais jamais anticipé de la part d’une joueuse qui, certes, avait gravi les hauteurs du classement mondial à force de volonté dans un tennis féminin où les qualités mentales peuvent renverser des montagnes au-delà des aptitudes techniques et physiques, mais qui m’avait tout de même avoué avoir perdu… 15kg en… trois mois en 2004. «C’est vrai quand je passe devant une pâtisserie, c’est un vrai crève-cœur», avait ri celle qui aime passer aussi derrière les fourneaux et réaliser des cheesecakes, des biscuits roulés et des bûches.

Ah, ah, ah… Marion Bartoli gagne Wimbledon 2013, ce samedi 6 juillet, devenant ainsi la troisième Française à s’imposer au All England Club après Suzanne Lenglen et Amélie Mauresmo.

Rondeurs et diktat

Marion Bartoli et ses rondeurs suscitant encore toutes les interrogations. Marion et son poing brandi à tout bout de champ comme une provocation à tous ceux qui auraient douté d’elle, y compris ces derniers mois quand elle alignait les contre-performances. Marion et son service au mouvement parfois baroque. Ses petits sprints ridicules pour regagner sa chaise. Ses grotesques mouvements de gymnastique sur le court.

Ses drôles de manières de s’entraîner à rebours de toutes les idées reçues en matière d’entraînement. Ses bouderies avec l’équipe de France de Fed Cup. Son indépendance (enfin, à 28 ans) après s’être éloignée, depuis quelques semaines, de son père dont elle a enfin osé briser le diktat, mais sans qui elle ne serait jamais arrivée à disputer deux finales de Wimbledon. Son QI (dit-elle) de 175. Son amour du travail résumé dans cette formule: 

«Si j’avais mis autant d’énergie dans mes études que dans le tennis, aujourd’hui, je serais polytechnicienne!»

Marion Bartoli qui se fiche bien de ce que l’on pense d’elle comme ce fut toujours le cas au cours des dernières années et pour qui une grande partie du public français ne ressent pas grand-chose, il faut bien le dire, au point qu’elle a d’ailleurs toujours fait fuir les sponsors. Marion Bartoli, championne de Wimbledon dans une sorte d’indifférence générale.

Une «inconnue» dont je ne sais pas vraiment qui elle est en dépit de 13 années passées à la regarder me prendre constamment à contre-pied. Comme me le disait un jour son père: «Eu égard à mon incapacité de départ, c’est sûr, on a fait un carton

Yannick Cochennec 

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