Monde

Les limites du bras de fer entre Washington, Paris et la gauche latino-américaine sur le cas Snowden

Anne Denis, mis à jour le 05.07.2013 à 13 h 58

La colère de la Bolivie, de l’Equateur, du Venezuela et de l’Argentine après l'interdiction de l'espace aérien français à l’avion du président bolivien Evo Morales sert aussi à resserrer les rangs dans les pays de la gauche radicale latino-américaine.

Evo Morales et Rafael Correa au cours d'un sommet extraordinaire de l'Union des nations sud-américaines, jeudi dans la ville bolivienne de Cochabamba. REUTERS/David Mercado

Evo Morales et Rafael Correa au cours d'un sommet extraordinaire de l'Union des nations sud-américaines, jeudi dans la ville bolivienne de Cochabamba. REUTERS/David Mercado

«France fasciste, France hypocrite, France colonialiste», hurlaient les manifestants boliviens, mercredi dernier, en caillassant l’ambassade de France à La Paz et en brûlant le drapeau tricolore, tandis que le Parlement annonçait son intention de demander l’expulsion des ambassadeurs français, italiens et portugais.

Raison de cette colère: la France (mais aussi l’Espagne, l’Italie et le Portugal) a, mardi, temporairement interdit son espace aérien à l’avion du président bolivien Evo Morales de retour de Moscou, le contraignant à faire escale à Vienne et à y passer la nuit, avant d’être autorisé à repartir chez lui via une nouvelle escale aux Canaries. Ce, en raison d’une rumeur faisant état de la présence dans son avion d’Edward Snowden, consultant de la NSA recherché par les Etats-Unis pour avoir révélé les pratiques américaines de surveillance numérique.

Il faut dire que peu avant, Evo Morales n’avait pas exclu d’accorder l’asile politique au jeune informaticien coincé depuis le 23 juin dans l’espace de transit de l’aéroport de Moscou.

La France s’est vite excusée, sans grande clarté, François Hollande assurant avoir «immédiatement donné l'autorisation de survol dès lors qu’[il a] su que c'était l'avion du président bolivien». Mais le mal était fait: entretemps, les grands mots ont été lâchés, d’abord par Evo Morales lui-même. Lors de son séjour forcé en Autriche, il a parlé d’«erreur historique», de «provocation et d’agression envers la Bolivie et toute l’Amérique latine», non sans ironiser sur le fait qu’«Edward Snowden n’est pas une valise ou une mouche que je peux mettre dans l’avion et emporter avec moi en Bolivie».

Pour le soutenir, toute la gauche latino-américaine s’est elle aussi déchainée. Pour le ministre vénézuélien des Affaires étrangères, il s’agit  d’«une agression non civilisée» et même d’«un attentat contre la vie du président Morales». Même indignation du côté de la présidente argentine Cristina Fernandez tandis que, face à cette «grave offense», le président équatorien Rafael Correa, appelait les chefs d’Etat du sous-continent à «prendre des mesures contre cet affront fait à l’Amérique latine».

Un sommet extraordinaire de l’Unasur (Union des nations sud-américaines) s’est d’ailleurs tenu jeudi dans la ville bolivienne de Cochabamba (avec les chefs d’Etats bolivien, argentin, équatorien, vénézuélien, uruguayen et du Surinam, et des représentants des six autres membres, dont le Brésil).

Ordre du jour: définir la position de l’Amérique du Sud «sur le séquestre virtuel du président bolivien» et décider si, de la part des Etats européens concernés, «qui ont tous d’importants intérêts dans la région», il fallait «exiger de simples excuses diplomatiques ou si d’autres mesures étaient nécessaires».

Bref, le niveau de tension est élevée. On connait certes le talent rhétorique et la flamme oratoire de certains dirigeants latino-américains, dont le défunt président vénézuélien Hugo Chavez reste le modèle indépassable. Il faut aussi souligner la discrétion sur ce dossier du leader régional, le Brésil, qui a simplement fait savoir qu’il n’envisageait pas d’accorder l’asile politique à Snowden.

C’est donc la gauche radicale latino-américaine qui s’indigne. Mais non sans arguments: le secrétaire général Ban Ki-Moon a lui-même déclaré «comprendre les préoccupations soulevées par le gouvernement bolivien».

C’est un fait, la Bolivie et ses alliés peuvent se permettre de menacer de mesures de rétorsion une Europe en crise qui l’humilie, et se gausser d’une France apparemment aux ordres de Washington, alors même qu’elle vient d’apprendre que cet allié américain l’espionne.

Car La Paz voit clairement la main des Etats-Unis dans toute cette affaire. «Nous ne doutons pas du fait qu'il s'agit d'un ordre de la Maison blanche», a affirmé l'ambassadeur de Bolivie auprès des Nations unies. «Certains pays d’Europe doivent se libérer de l'empire nord-américain, mais nous, nous n'avons pas peur parce que nous sommes un peuple digne et souverain» a, pour sa part, lancé Evo Morales en arrivant à La Paz.

Son ministre de la Défense, Ruben Saavedra soupçonne, lui ces pays européens d’avoir été «manipulés par une puissance étrangère, en l'occurrence les États-Unis, afin d'intimider l'État bolivien et le président Evo Morales».

Intimidation américaine

En partant de cette hypothèse de travail, la question est de savoir si les Etats-Unis ont atteint leur but: intimider des pays latino-américains hostiles à «l’impérialisme américain», et donc naturellement enclins à ouvrir les bras à Edward Snowden. De l’avis de certains observateurs, la réponse est oui.

Selon Michael Shifter, président de Inter-American Dialogue, centre d’études basé à Washington cité par l’AFP, «l’Equateur, le Venezuela et la Bolivie aiment défier les Etats-Unis, c’est leur fonds de commerce idéologique mais aucun d’entre eux ne veut rompre ses relations avec Washington, le prix à payer serait trop élevé (…), essentiellement sur le plan économique».

Rafael Corréa n’avait pourtant pas hésité, il y a un an, à voler au secours de Julian Assange, fondateur de Wikileaks, pourchassé lui aussi par Washington. Il est à ce jour toujours cloîtré à l’ambassade équatorienne de Londres. Un geste de défi à l’égard d’Oncle Sam que le président de l’Equateur —un des premiers pays auquel Snowden a demandé asile— aimerait sans doute réitérer.

Mais il a battu en retraite ces derniers jours, expliquant que cette demande ne pouvait être examinée tant que le requérant ne se trouverait pas sur le sol équatorien (ce qui parait impossible, Assange lui-même n’ayant pas réussi à gagner Quito). Il s’est montré également embarrassé par l’activisme de son encombrant protégé Julian Assange en faveur de Snowden et a désavoué son consul de Londres pour avoir fourni un sauf-conduit au jeune Américain. Il a aussi reconnu que le vice-président américain Joe Biden l’avait appelé «très courtoisement» pour lui demander de ne pas accorder l’asile.

Il est clair que d’autres pays ont reçu des appels «courtois» de ce type. Le ministre bolivien des Affaires étrangères, David Choquehuanca, a évoqué une note dans laquelle Washington demande l'extradition au cas où «Edward Snowden se trouverait sur le territoire bolivien», ajoutant que cette demande «illégale, infondée et suggestive» serait «rejetée d'une manière immédiate et catégorique».

Encore faudrait-il que Snowden parvienne à gagner la Bolivie, ce qui parait hautement improbable compte tenu des difficultés que le président lui-même a eu pour rentrer dans son propre pays... Reste le Venezuela de Nicolas Maduro, qui a salué le courage du jeune Américain et qui pourrait donc, en digne successeur de Chavez, infliger une claque à Washington, en faisant venir Snowden.

Mais Chavez, grand pourfendeur en paroles du «diable américain» tout en lui vendant son pétrole, l’aurait-il fait lui-même?

Retombées électorales

En tout cas, la poussée de fièvre antiaméricaine, voire antieuropéenne, provoquée dans la région par cet affront  —ême si elle restera sans doute à l’état de discours— va resserrer les rangs non seulement des pays de la gauche radicale latino-américaine mais peut-être aussi ceux des partisans d’Evo Morales.

Celui-ci a d’ailleurs été accueilli en quasi héros mercredi soir à l’aéroport de La Paz. Un triomphe bienvenu pour le président indien et socialiste, dont la popularité s’essouffle un peu, alors qu’il entend se représenter pour un troisième mandat en 2014.

Or, cette réélection a priori interdite par la Constitution (qui n’autorise que deux mandats consécutifs de 5 ans), n’a été rendue possible en avril dernier que par une décision de la Cour Constitutionnelle tirée par les cheveux, vivement contestée par l’opposition, mais aussi par certains de ses anciens alliés de gauche. Il est en outre confronté à une fronde de deux de ses soutiens historiques: les communautés indigènes d’une part et les classes populaires de l’autre.

Lui-même indien, il a garanti aux premières une autonomie qui se retourne aujourd’hui contre lui, ces organisations indigènes contestant de plus en plus l’Etat central, souvent pour des questions de territoire et d’environnement. En 2011, la mobilisation de plusieurs milliers d’Indiens contre un projet autoroutier devant traverser la réserve écologique du Tipnis, a dégénéré en un conflit national qui n’est pas encore apaisé.

Des tensions qui mettent en lumière les contradictions internes de la politique de Morales, partagé entre stratégie d’industrialisation et respect de la «pacha mama» (terre mère). D’autre part, celui qui a nationalisé les uns après les autres les grands pans de l’économie depuis son arrivé au pouvoir en 2006, avec le soutien de la classe ouvrière, voit aujourd’hui se multiplier les conflits sociaux.

Malgré ses programmes sociaux, les conditions de vie tardent à s’améliorer et la déception des couches populaires grandit. Dans ce contexte, une union nationale contre «les agressions impérialistes» pourrait doper quelque peu sa popularité.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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