Sports

Tour de France: la descente, c'est tout un art (qui se perd)

Yannick Cochennec, mis à jour le 13.07.2013 à 15 h 41

La descente est un genre particulier dans la course cycliste car elle ne bénéficie d’aucun entraînement spécifique. Et s'il existe des descendeurs comme il existe des grimpeurs, ils semblent plus timides qu'il y a une vingtaine d'années.

Entre Val d'Isère et Briancon,Tour 2007. REUTERS/Stefano Rellandini

Entre Val d'Isère et Briancon,Tour 2007. REUTERS/Stefano Rellandini

Le Tour de France a ses héros, les grimpeurs et les sprinteurs, mais ignore, en quelque sorte, une catégorie du peloton: les descendeurs. En effet, pour désigner les meilleurs d’entre eux, les grimpeurs ont leur maillot à pois et les sprinteurs leur maillot vert, mais nulle tunique pour les «cascadeurs», les «acrobates» ou les «kamikazes» si l’on veut bien appeler ainsi les coureurs capables de prendre tous les risques pour creuser les écarts sur une pente parfois vertigineuse.

«De toute façon, aujourd’hui, il n’y a plus vraiment de vrais descendeurs», sourit Frédéric Vichot, 54 ans, coureur du Tour de France dans les années 80 et resté célèbre auprès des amateurs de cyclisme grâce à son talent reconnu pour dévaler les montagnes comme ce jour de 1984 où, lancé à toute allure, il plongea vers Grenoble pour remporter une étape devant l’Australien Phil Anderson.

Moins de spécialistes

«Je savais que dans la descente qui menait vers Grenoble, il y avait un passage de cinq à six virages où tout allait se jouer, se rappelle-t-il. Je connaissais très bien la route et Anderson a eu le tort de prendre trop large sur l’un des virages en question. C’était fait. J’avais course gagnée.» Frédéric Vichot, qui vend désormais des vélos à Vesoul, se souvient d’une autre étape gagnée en 1985 à Toulouse pendant laquelle il s’était fait la malle lors de la descente d’une bosse après Aurillac pour s’imposer ensuite au terme d’une échappée longue de 205km. «A mon époque, il était possible de creuser un écart de 3 minutes sur la descente d’un grand col, ajoute-t-il. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, peut-être parce que le niveau des coureurs est plus homogène, mais aussi parce qu’il y a moins de spécialistes de cet exercice.»

Alors que des ascensions de col font parfois l’objet d’un contre-la-montre dédié comme celui de l’Alpe-d’Huez en 2004, aucune descente n’est inscrite au programme pour ce genre d’exercice qui pourrait consister à prendre individuellement le départ au sommet d’un pic et à juger l’arrivée au pied de la montagne afin de sacrer le meilleur descendeur du peloton.

Mais au-delà de l’aspect très spectaculaire d’une telle étape chronométrée si elle existait, ce serait faire prendre trop de risques aux coureurs qui seraient tentés de trop lâcher les freins et de flirter ainsi démesurément avec le danger voire avec la mort. Personne n’a oublié qu’en 1995, entre Saint-Girons et Cauterets, dans la descente du col du Portet d’Aspet, une grosse chute s’était produite entraînant la chute dans le ravin de plusieurs coureurs et surtout le décès de Fabio Casartelli qui avait heurté le parapet bordant la route à une époque où les coureurs ne portaient pas de casque.

Aucun entraînement spécifique

La descente est un genre particulier dans la course cycliste car elle ne bénéficie d’aucun entraînement spécifique. En effet, il est impossible de neutraliser une route, comme c’est le cas pendant le Tour de France, et de se «lâcher» comme dans des conditions réelles de courses dans la mesure où l’autre moitié de la voie de la circulation est utilisée par des voitures qui peuvent arriver en sens inverse.

«Pour dévaler des pentes parfois aussi raides et sinueuses, il vaut mieux avoir développé des acquis avant l’âge de 17-18 ans pour dominer le vertige et les trajectoires, souligne Frédéric Grappe, expert cyclisme et performance, notamment conseiller scientifique de la Fédération française de cyclisme. Car de manière générale, l’entraînement s’effectue pendant les courses.»

Enfant, alors que le VTT n’existait pas encore, Frédéric Vichot se souvient de son premier vélo sans freins qu’il utilisait sur des chemins de terre parfois abrupts. Devenu professionnel quelques années plus tard, il aimait alors toujours slalomer entre les arbres dans des bois à flanc de coteaux. «J’avais monté un compteur sur le guidon, raconte-t-il. Sans toucher aux freins, je descendais entre les arbres, à 50 à l’heure, et croyez-moi il fallait avoir l’œil.»

Concentration et vigilance

L’exercice de la descente requiert, il est vrai, une concentration et une vigilance de tous les instants que les efforts de la montée, quelques minutes plus tôt, peuvent avoir altérées. «Tout est une question d’anticipation à plein de niveaux, remarque Frédéric Grappe. Il ne faut pas s’épuiser en arrivant en haut et perdre ainsi sa lucidité au moment de basculer de l’autre côté. Car la succession de virages requiert de l’anticipation permanente lors d’une période qui peut durer plus d’une demi-heure. Il faut avoir les idées claires pour prendre les bonnes trajectoires et donner les bons coups de freins si cela est nécessaire.»

Aux commandes de vélos qui pèsent en moyenne 7,5kg (soit environ un kilo de moins qu’au temps de Frédéric Vichot), les vitesses atteintes peuvent tutoyer les 100km/h, même si la norme maximale se situe plutôt entre 80 et 90km/h. Et bien évidemment, lorsque les routes sont humides, le danger est naturellement amplifié. «De manière générale, dès que la route est grasse, les coureurs tombent plus fréquemment aujourd’hui que dans le passé, note Frédéric Grappe. Les pneus sont très gonflés avec des jantes en carbone qui glissent plus facilement.» Dans ces numéros de voltige, les motos des suiveurs peuvent être de bons indicateurs de trajectoire, notamment quand les feux de l’engin s’allument quelques mètres en avant signalant une zone de freinage, mais l’instinct du coureur reste sa meilleure boussole.

L’Italien Paolo Savoldelli, surnommé «le faucon» parce qu’il fondait dans les paysages comme un oiseau de proie, vainqueur du Giro en 2002 et 2005, était un autre virtuose en la matière. En 2005, il avait définitivement conquis le maillot rose du Tour d’Italie lors de la descente du Colle delle Finestre aux dépens de Gilberto Simoni, son rival au classement général.

Son successeur actuellement dans ce registre est son compatriote Vicenzo Nibali, vainqueur du dernier Giro, au même titre que le Norvégien Edvald Boasson Hagen, réputé pour ses qualités de descendeur peut-être parce qu’il a fait beaucoup de ski dans son enfance.

Mais pas de quoi vraiment impressionner Frédéric Vichot qui aurait tendance à trouver la nouvelle génération plutôt timide et qui n’oublie pas que Bernard Hinault, alors «patron » du peloton du Tour de France, le surveillait comme le lait comme le feu en lui faisant parfois barrage avec ses coéquipiers sur la route pour l’empêcher de s’envoler dans les descentes. Les «bons de sortie» peuvent être aussi difficile à décrocher quand il s’agit de «se jeter dans le vide».

Yannick Cochennec

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Journaliste
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