Monde

Egypte: ne nous réjouissons pas du départ de Morsi et de l'arrivée des militaires

Foreign Policy, mis à jour le 04.07.2013 à 19 h 00

Personne ne devrait célébrer un coup d’Etat militaire déposant le premier président démocratiquement élu d’Egypte, quelles que soient les erreurs qu’il a commises ou quelle que soit la haine que l’on porte aux Frères musulmans.

Le Caire, 3 juillet 2013. REUTERS/Louafi Larbi

Le Caire, 3 juillet 2013. REUTERS/Louafi Larbi

L'annonce, par le général Abdel Fatah al-Sissi de la déposition du président égyptien Mohammed Morsi, de la suspension de la constitution et de la tenue d’élections présidentielles anticipées vient de mettre, de manière abrupte, fin à la dernière crise politique secouant l’Egypte. Les foules qui s’étaient massées dans les rues vont applaudir avec ferveur l’intervention des militaires, tandis que toute la population de l’Egypte va attendre la réaction potentiellement enragée des Frères musulmans et de leurs partisans.

Personne ne devrait célébrer un coup d’Etat militaire déposant le premier président démocratiquement élu d’Egypte, quelles que soient les erreurs qu’il a commises ou quelle que soit la haine que l’on porte aux Frères musulmans. La déposition de Morsi ne règlera pas le moins du monde les problèmes de fond qui ont malheureusement empoisonné la catastrophique transition démocratique de l’Egypte ces deux dernières années et demi. L’intervention des militaires est, en soi, l’admission de l’échec de toute la classe politique égyptienne et ceux qui s’en réjouissent savent sans doute qu’ils pourraient bien vite regretter amèrement ce coup d’Etat.

Ce nouveau rebondissement va certainement mettre un terme à ce que les stratèges américains considéraient comme la meilleure chose à faire pour soutenir une transition démocratique fragilisée. Rares seront ceux qui, à Washington, regrettent le départ de Morsi. Mais rares sont ceux qui pensent que par ce soulèvement populaire qui s’est donc soldé par un coup d’Etat militaire permettra de restaurer la stabilité ou de déboucher sur une issue plus démocratique. Les Frères musulmans se sont fortement discrédités au gouvernement, mais le véritable problème tenait à la fragilité et au caractère illégitime des institutions politiques. Si ce coup d’Etat se contente de résoudre le premier problème aux dépens du second, cette remise à plat politique sera un échec.

Les militaires, meilleurs alliés des Etats-Unis que les Frères

Une des nombreuses ironies des évènements de ces derniers jours est que malgré l’anti-américanisme patent chez les manifestants, leurs efforts semblaient viser à redonner le pouvoir aux militaires. Et il va sans dire que les militaires, bien plus que les Frères musulmans, sont les meilleurs alliés de l’Amérique en Egypte. Les Etats-Unis n’ont pas publiquement soutenu le coup d’Etat, mais ce pronunciamiento donne, dans les faits, bien davantage d’opportunités d’interventionnisme à Washington. Mais pour obtenir de bons résultats, Washington va devoir la jouer plus finement qu’en 2011 et 2012, en poussant les militaires à respecter les droits des forces vives de la nation qui se sont ralliées à eux et restaurer rapidement le pouvoir civil tout en négociant un consensus politique viable.

Au cours des dernières années, les responsables américains ont constamment, et avec raison, fait de leur mieux pour soutenir le processus démocratique égyptien sans soutenir ouvertement une des forces politiques présentes (et pas même les Frères musulmans, malgré ce qu’une majorité d’Egyptiens peut penser). L’administration Obama souhaitait avant tout favoriser l’enracinement des institutions démocratiques, avec la participation des Frères musulmans, mais pas leur domination.

Voilà pourquoi de nombreux responsables américains se sont montrés si mécontents de constater que l’opposition ne semblait ni capable ni désireuse de s’organiser de manière à jouer le jeu de la démocratie et de voir que les Frères musulmans ne souhaitaient ou ne parvenaient pas à tendre la main à l’opposition pour bâtir un consensus politique.

Si le soutien américain à ce processus démocratique avait porté ses fruits, les Frères musulmans auraient été sanctionnés dans les urnes pour leurs échecs.

Imaginez simplement que toutes les forces qui sont sorties dans la rue le 30 juin, lançant le début des manifestations qui ont précipité le renversement de Morsi, s’étaient rendues dans les mêmes nombres dans les bureaux de vote pour sanctionner les candidats des Frères musulmans à la députation? Un tel Parlement aurait permis de mettre sur pied un véritable équilibre des pouvoirs au sein d’institutions démocratiquement élues pour la première fois de l’histoire égyptienne et empêché Morsi de confisquer tous les pouvoirs électoraux. La démocratie aurait fonctionné. Mais l’émergence d’une nouvelle loi électorale acceptable par tous s’est perdue dans les sables, en raison des ambitions prononcées des Frères musulmans et des dysfonctionnements politiques de l’Egypte.

Aurait-il été possible pour Morsi de s’assurer, par le biais des urnes, de sa légitimité au pouvoir? Voilà une question qui demeurera hélas sans réponse.

Les Etats-Unis ont commis des erreurs

Si les efforts des Etats-Unis visant à soutenir une transition démocratique étaient les bons et doivent être soutenus, il ne fait pourtant pas de doute que les Etats-Unis ont commis de nombreuses erreurs en Egypte ces dernières années. Une des pires fut sans doute de ne pas avoir mieux expliqué leur attitude et de s’engager de manière plus large au sein de la société égyptienne.

La vague d’anti-américanisme qui s’est répandue dans les rues ces jours derniers, et qui s’est exprimée de manière criante avec les pancartes dénonçant le rôle de l’ambassadrice américaine Anne Patterson, témoigne de ces échecs. Certes, il n’aurait pas été facile pour Washington de défendre ses positions au sein de l’environnement médiatique chargé et extrêmement polarisé de l’Egypte. Mais l’administration aurait tout du moins pu tenter d’écouter davantage les voix égyptiennes et répondre à leurs préoccupations –et se faire, plus clairement et plus publiquement, les avocats des droits de l’Homme, de la société civile et de la tolérance.

Un des mythes les plus prégnants et les plus dommageables nés de cet échec est celui que l’administration Obama soutenait les Frères musulmans et le général Morsi. Cela n’a jamais été le cas.

La polarisation politique égyptienne à sans doute considérablement brouillé l’image, mais il convient de rappeler que les relations entre Washington et les Frères musulmans n’ont jamais été très bonnes et qu’ils ne furent jamais des alliés. Les Etats-Unis acceptaient la participation démocratique des Frères musulmans et la victoire électorale de Morsi car ils considéraient, à juste titre, que leur participation au processus démocratique était nécessaire pour que la démocratie égyptienne ne soit pas une coquille vide.

Accepter la participation des Frères musulmans à ce processus ne constitue pas une des erreurs de l’Amérique en Egypte; au contraire cette participation était essentielle pour la suite, quel que soit le leader qui émergerait au final. Cela permettait également d’éviter que Morsi résiste aux nombreux appels à se lancer dans une chasse aux sorcières digne de la période Moubarak, avec son cortège de répression de bannissements politiques et pire encore.

Washington a donc coopéré avec les Frères musulmans es qualité de dirigeants élus et avait raison de le faire, ce qui ne signifie nullement que les deux camps avaient partie liée comme certains le pensaient. Il est vrai que l’intervention de Morsi, qui était parvenu, en novembre 2012, à obtenir un cessez-le-feu rapide dans la bande de Gaza lui avait valu un certain respect à Washington, car cet événement semblait démontrer que son pragmatisme pouvait prendre le pas sur ses préférences idéologiques.

Mais au fur et à mesure que l’échec de Morsi et des Frères musulmans devenait de plus en plus patent, la rumeur de collusions avec Washington n’a fait qu’enfler. Et la sympathie dont Morsi avait pu bénéficier à Washington laissait bientôt place à de la méfiance, alors que s’accumulaient les rapports concernant les violations des droits de l’homme, les confiscations de pouvoirs constitutionnels et les lois votées contre les ONG étrangères.

Pendant ce temps-là, au Caire, les opposants étaient furieux d’apprendre que l’ambassadrice américaine, Anne Patterson, s’était entretenue plus de trois heures avec l’un des grands chefs des Frères musulmans, Khairat al-Chater à la veille du déclanchement de la crise. Le problème n’était pas tant la rencontre que le fait que l’ambassadrice ait été incapable de persuader Chater et les Frères de faire les vraies concessions qui auraient pu empêcher la crise d’éclater.

L'objectif: bâtir un consensus

Et maintenant? Le risque de violences de d’effondrement politique ou étatique demeure d’une brûlante actualité. Mais si le pire est finalement évité, l’Egypte court le risque réel de se retrouver entraîné dans une spirale sans fin d’échecs gouvernementaux, d’interventions de l’armée et de soulèvements populaires. L’idée même de légitimité démocratique a reçu un coup sévère et les réformes constitutionnelles à venir, comme les nouvelles élections, ne se dérouleront pas sans difficultés. Tenter de bâtir un consensus dans le cadre d’institutions réellement démocratiques doit rester l’objectif premier de la politique américaine et de la classe politique égyptienne, quelles que puissent apparaître les difficultés.

Cela signifie l’élaboration de règles politiques et d’institutions susceptibles de dissiper les incertitudes rampantes et la peur qui ont caractérisé tout le processus de transition.

La transition égyptienne a été profondément handicapée par l’absence de toute règle du jeu fixe et légitime et de canaux institutionnels permettant de résoudre les querelles politiques. La procédure et la légitimité de chacune des étapes de la transition ont été fortement contestées, du référendum constitutionnel de mars 2011 jusqu’à l’assemblée constitutionnelle et les élections. La dissolution du parlement par la Cour suprême constitutionnelle, à la veille de l’élection présidentielle, a laissé le nouveau gouvernement sans autre branche législative légitime que le petit conseil de la Choura, pour l’élection duquel les électeurs ne se sont guère déplacés.

Bon nombre d’observateurs à Washington (dont moi) avaient espéré que le vote d’une constitution, même très bancale, mettrait un terme à l’incertitude régnante et permettrait la consolidation de politiques normales et d’une gouvernance effective. Tel ne fut pas le cas et l’on peut, pour une large part, en faire porter la responsabilité sur les Frères musulmans qui tentèrent par tous les moyens d’imposer un texte qui favorisait leur prise du pouvoir au détriment de tout consensus.

Il faudrait à présent se concentrer sur la mise au point d’un tel consensus, que ce soit par le biais d’amendements à la constitution ou par la mise sur pied d’une «table ronde» réunissant les principales forces politiques et les acteurs sociaux du pays. Sans un tel consensus et un calendrier clair des prochaines élections, le modèle des dysfonctionnements politiques ne pourra que se reproduire à l’envi, quand bien même les acteurs changeraient de visage et les partis de positions.

Est-il possible d’y parvenir? Les récents événements ne sont guère encourageants.

L’armée égyptienne a déjà amplement démontré son incapacité à diriger lep ays et les coups d’Etat militaires sont rarement la voie toute tracée vers la démocratie ou la stabilité. L’opposition a prouvé sa capacité à mobiliser la rue sur les questions de fond, comme celle de la déposition de Morsi, mais demeure aussi divisée sur le plan intérieur qu’auparavant et n’a pas le moindre programme politique cohérent.

Les Frères musulmans ont perdu une bonne partie de leurs soutiens, mais continuent de disposer d’une base solide qui va se sentir fortement contrariée, perdre toute espérance dans la politique et craindre pour sa propre sécurité. D’autres islamistes vont tenter de jouer leur carte et de tirer parti de l’échec des Frères musulmans, sans perdre de vue leurs objectifs politiques. Et la mobilisation qui a mené au 30 juin a encore accentué la polarisation, la diabolisation mutuelle, la déshumanisation de l’adversaire et la peur.

Pour le moment, Washington ne peut pas faire grand-chose pour refaçonner la politique égyptienne, quand bien même elle essaierait. Je doute fortement qu’un coup d’Etat militaire puisse paver la voie vers la démocratie et doute tout autant des capacités des militaires à mieux naviguer dans les eaux politiques en 2013 qu’ils ne l’ont fait en 2011. Mais Washington devrait utiliser toute l’influence dont elle dispose pour s’assurer que cette recomposition politique ne va pas simplement répéter et enraciner les erreurs des deux années et demi qui viennent de s’écouler –ou de les aggraver encore.

Marc Lynch
Professeur de science politique et affaires internationales à l'université George Washington, participe à la chaîne Moyen-Orient de Foreign Policy (Middle East Channel)

Traduit par Antoine Bourguilleau

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