Monde

Iran-Liban: le Hezbollah fait le dos rond

Nathalie Bontems, mis à jour le 02.07.2009 à 20 h 51

Les médias libanais s'intéressent étonnament peu aux évènements iraniens.

Je trouve décidément surprenant que les médias libanais s'intéressent si peu aux soubresauts qui secouent l'Iran en général, et aux possibles répercussions que ces troubles pourraient avoir sur leur propre pays en particulier. Au-delà des simples dépêches d'agence, rares sont les éditoriaux, articles d'opinion et analyses qui abordent ce sujet touchant pourtant, et de façon très directe, à l'équilibre des forces au pays du Cèdre.

Car bien évidemment, qui dit Iran, dit Hezbollah, poids lourd sur la scène politico-sécuritaire locale mais dont la puissance est intrinsèquement liée au régime des mollahs, son principal pourvoyeur de fonds, d'armes et d'idéologie. Certes, le Hezbollah est fermement enraciné au Liban par le biais d'un support populaire massif, non seulement parmi les populations chiites mais aussi de quantités des chrétiens qui y voient le principal rempart contre l'islamisme sunnite. Mais le parti de Dieu reste à ce jour le plus réussi des produits d'exportation révolutionnaires iraniens, ce dont, jusqu'alors, il ne s'en cachait d'ailleurs pas.

Depuis, le Hezbollah et ses alliés n'ont pas gagné des élections législatives qu'ils pensaient bien remporter. Les déclarations de Hassan Nasrallah, secrétaire général du parti, affirmant sa fierté d'être lié au pouvoir iranien via le Wilayat el Fakih, y sont peut-être pour quelque chose. L'ironie devient en tout cas délicieuse lorsque Nasrallah, trois jours après le début des émeutes en Iran et dans son premier discours post-électoral, exige «en toute politesse» que politiciens et médias libanais s'abstiennent de s'exprimer non seulement sur le Wilayat el Fakih, sous prétexte que cette doctrine appartient au domaine de la foi et en tant que telle est donc protégée par la constitution libanaise, mais aussi sur les événement en Iran. «Je conseille [au 14 Mars, coalition réélue aux dernières législatives] de laisser de côté la question des élections iraniennes. Ils ne devraient pas se mêler d'une question qu'ils ne comprennent pas. Si Dieu le veut, l'Iran surmontera cette crise facilement. »

Le Hezbollah pas concerné

Du coup, le relatif mutisme des médias et politiques libanais convient parfaitement à la stratégie du Hezbollah: depuis les élections iraniennes, celui-ci tente en effet de montrer qu'il ne se sent tout simplement pas concerné. Oubliées les félicitations lyriques de Nasrallah à Ahmadinejad; oubliée cette équipe de télé d'Al Manar (la chaîne affiliée au Hezbollah) envoyée à Téhéran pour couvrir les élections et qui avait été parmi les premiers médias à annoncer la victoire du candidat ultraconservateur; oubliée les déclarations de Nasrallah assurant que «l'Iran viendra en aide à tout gouvernement libanais qui demandera une aide militaire».... Depuis, Al Manar se fait d'ailleurs très discrète sur l'actualité iranienne...

Cette posture est d'autant plus facile à adopter qu'elle ne coûte rien au parti en termes de politique intérieure, le Hezbollah ayant appris à parfaitement jouer de sa nature hybride. Ses partisans ne le soutiennent pas tant pour sa filiation religieuse avec l'Iran que pour ses prises de position locales, défenseur de la communauté chiite d'une part (à laquelle il fournit services divers et poids politique réel) et résistant à l'arch-enemy israélien d'autre part.

Il n'est donc pas surprenant que le numéro 2 du parti, Naïm Kassem, ait affirmé le 26 juin que «le Hezbollah n'a rien à voir avec les affaires intérieures de l'Iran. Nous ne prenons le parti de personne. Il s'agit d'une affaire intérieure iranienne. Ce qui se passe en Iran n'a rien à voir avec la situation du Hezbollah. Nous avons notre spécificité libanaise et notre popularité. Ces événements ne touchent pas le Hezbollah.» Ce qui, entre parenthèse, ne l'a cependant pas empêché d'ajouter que «l'ampleur de l'ingérence occidentale et américaine dans les affaires internes de l'Iran est désormais claire.» Toutefois, cette «ingérence» ne doit pas se traduire, pour Kassem, en accusation politiques contre quelque camp iranien que ce soit.

Du pareil au même

Il est en effet essentiel pour le Hezbollah de ne pas prendre partie, et encore moins d'accuser Moussavi d'être à la solde de l'Occident. D'abord, tous les candidats iraniens ont été au préalable adoubés par le guide suprême et, à ce titre, restent des valeurs révolutionnaires sûres. Ensuite, Moussavi, pour aussi réformiste qu'il soit présenté, n'a rien d'un libéral. Premier ministre de 1981 à 1989, il aurait été l'initiateur du programme nucléaire iranien et est accusé d'avoir liquidé en masse des opposants politiques. Bien qu'il ait appelé à réduire le soutien financier de l'Iran à des groupes étrangers, Moussavi n'a jamais ouvertement prôné la fin de l'aide apportée au Hezbollah, parti qu'il a au contraire formé et même co-dirigé. Ses rapports actuels avec sa créature sont étonnamment flous.

Les cartes sont donc distribuées de façon beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît et les réactions simplistes s'avèrent absurdes. Ainsi, lorsque les partisans du 14 Mars espèrent qu'une victoire de Moussavi se traduira par un affaiblissement drastique du Hezbollah, ils se trompent lourdement.
En tout état de cause, et de par la structure du pouvoir en Iran, l'autonomie de décision du président demeure en fin de compte limitée. Même sous les présidences des réformateurs Rafsandjani, puis Khatami, les rapports entre le Hezbollah et son parrain n'ont guère été altérés.

Tant que les fondements du régime iranien reposeront sur des valeurs religieuses et révolutionnaires, le Hezbollah continuera de jouer un rôle central dans la politique étrangère de l'Iran. Et si cet ancrage iranien devait un jour être remis en question par une potentielle chute des ayatollah, le Hezbollah est d'ores et déjà préparé à une intégration purement libanaise. Non qu'il appellerait pareil renoncement de ses vœux - pour des raisons idéologiques mais aussi pratiques, la manne iranienne lui permettant de littéralement nourrir, éduquer et soigner ses ouailles - , mais il est certain que son habituel pragmatisme faciliterait la transition. Laissant une seule question en suspens: qu'adviendrait-il de son arsenal, et de son éternel combat contre Israël ?

Nathalie Bontems

Crédit photo: Une iranienne défile en tenant un portrait de Hassan Nasrallah  Reuters

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