Monde

Snowden, Assange: l'imposture équatorienne

Moisés Naím, mis à jour le 06.07.2013 à 14 h 16

Rafael Correa a acquis à l'extérieur une réputation de défenseur des droits de l'homme. Pourtant, chez lui, le président équatorien n'affiche pas la même ferveur. Loin de là.

Rafael Correa tient un discours, le 25 mai 2013 à Quito. REUTERS/Gary Granja

Rafael Correa tient un discours, le 25 mai 2013 à Quito. REUTERS/Gary Granja

En dépit de leurs vicissitudes, Julian Assange et Edward Snowden s’en sortent très bien si l’on compare leur sort à celui des journalistes équatoriens. Les deux hommes peuvent également se réjouir que le président du pays embarrassé par les fuites dont ils sont à l’origine n’est autre que Barack Obama; heureusement qu’ils n’ont pas affaire à Rafael Correa!

Ces derniers temps, le président de l’Equateur, Rafael Correa, a acquis une certaine visibilité sur la scène internationale en se posant en farouche défenseur des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Curieusement, l’homme d’Etat n’affiche pas la même ferveur libertaire lorsqu’il s’agit des journalistes de son pays. Quand il traite avec la communauté internationale, Rafael Correa parle comme s’il était un Rousseau du XXIe siècle, alors que son attitude vis-à-vis de ses concitoyens s’apparente à celle de Fidel Castro. Il accorde la plus haute importance à la liberté d’expression pour des étrangers qui laissent filtrer des informations à propos d’autres gouvernements. Mais il a en horreur et entrave celle des Equatoriens.

Selon Fundamedios, organisation de défense de la liberté d’expression en Equateur, en 2012, le pays a enregistré 173 «actes d’agression» contre des journalistes, y compris un assassinat et 13 attaques. Catalina Botero, rapporteuse spéciale de la Commission interaméricaine des droits de l’homme chargée de la liberté d’expression, et Frank La Rue, rapporteur spécial des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d’opinion et d’expression, ont exprimé l’an dernier leur profonde inquiétude à la suite de la décision de la Cour nationale de justice de l’Equateur confirmant la sanction pénale et civile prise contre trois dirigeants et un journaliste du quotidien El Universo.

Ils ont été condamnés à trois ans de prison et à une amende stratosphérique de 40 millions de dollars! Quel délit peut bien mériter un châtiment si sévère? La publication d’une chronique ayant offensé le président Correa.

La Société interaméricaine de presse a qualifié une nouvelle loi de réglementation des médias mise en place par Rafael Correa de «coup le plus dur porté à la liberté de la presse et la liberté d’expression dans l’histoire récente de l’Amérique latine». L’Association colombienne de presse et de médias Andiarios a parlé de l’«ultime estocade» contre la liberté d’expression en Equateur.

Un édito publié dans le Washington Post invite Edward Snowden à lire attentivement la Section 30 de la loi Correa. Elle interdit la libre diffusion, en particulier dans les médias, d’informations «protégées par une clause de confidentialité».

La législation permet au gouvernement d’infliger une amende à quiconque est impliqué dans la publication d’informations confidentielles, et ce avant même que la personne incriminée n’ait eu de procès. Si Snowden avait commis les faits qui lui sont reprochés en Equateur et non aux Etats-Unis, lui ainsi que tous les journalistes ayant relayé les informations divulguées, auraient fait l’objet de sanctions financières immédiates, suivies de poursuites judiciaires.

Le président Correa et son entourage ferment les yeux sur ce scandaleux état de fait. Pour pousser l’hypocrisie à son comble, Ricardo Patiño, le ministre équatorien des Affaires étrangères, a déclaré, après avoir rencontré Julian Assange à Londres:

«J’ai pu lui dire en face à face, pour la première fois, que le gouvernement équatorien, rest[ait] clairement sur son engagement de respecter ses droits de l’homme (…) Pendant cet entretien, nous avons abordé les menaces croissantes contre la liberté des peuples à communiquer et à accéder à la vérité [...]»

Le chef de la diplomatie équatorienne ne nous a pas encore révélé comment il comptait s’y prendre pour lutter contre ces «menaces croissantes» dans son pays.

D’ailleurs, il sera bien intéressant de voir comment ce gouvernement qui a tant à cœur de respecter la liberté d’expression répondra à une communication officielle de douze pages qui vient de lui être adressée par Catalina Botero. Parmi une longue liste de mises en garde, la rapporteuse s’inquiète notamment de cette disposition de la nouvelle loi: toute accusation de corruption qui, selon le gouvernement, entame la crédibilité d’un fonctionnaire, peut être qualifiée de «lynchage médiatique», ce qui implique alors la prise de sanctions contre le journaliste et le média concernés.

Ainsi, tout en muselant les opposants dans son pays, Rafael Correa tente de passer, devant le reste du monde, pour un paladin de la liberté qui donne des leçons aux gouvernements –à certains, du moins. Jusqu’ici, les fuites ont été très «sélectives» et ont essentiellement porté préjudice au gouvernement américain. Attendons voir ce qui se passera le jour où WikiLeaks, ou quelqu’un comme Snowden, nous révélera les secrets des gouvernements russe, iranien, chinois ou cubain. Ou ceux de l’Equateur!

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Moisés Naím
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Editorialiste
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