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Areva: reculer pour mieux sauter

Philippe Reclus, mis à jour le 02.07.2009 à 12 h 22

Pour ses supporters, Anne Lauvergeon a clairement marqué des points. Pour ses adversaires, la présidente du directoire d'Areva, dont l'Etat vient d'arrêter la plan de renflouement, est tout juste parvenue à limiter la casse. Et à sauver sa tête. En tout cas, rien de ce qui touche de près ou de loin  au dossier du spécialiste français du nucléaire et au sort de sa dirigeante ne laisse indifférent.

Première version: la président du directoire d'Areva a su parfaitement exploiter les ressources d'un terrain hostile, de concurrents gourmands et d'un Etat sans le sous pour tirer à son profit le plan de recapitalisation décidé par son conseil de surveillance. Ce plan destiné à fournir à Areva d'ici à 2012 les 10 à 12 milliards d'euros dont le groupe a besoin a acté le principe d'une entrouverture du capital: elle sera réalisée à concurrence de 15% en accueillant des investisseurs financiers et des partenaires industriels qui achèteront de nouvelles actions à créer. Une opération pour laquelle Anne Lauvergeon se battait depuis des années sans succès. Qui plus est, à partir du moment où l'Etat accepte de se laisser diluer et d'ouvrir le tour de table d'Areva, le mouvement est enclenché.

Certes, la présidente d'Areva doit accepter en échange la mise en vente de T&D, sa filiale de transmission et de distribution d'énergie, à laquelle elle était jusqu'à présent opposée. Et il lui est intimé l'ordre de se défaire dans les moins mauvaises conditions possibles de ses participations financières non stratégiques pour récupérer un à deux milliards.

Considérées en bloc, en y ajoutant aussi la forte baisse des dividendes qui seront conservés par la société pour investir,  les décisions prises par l'Etat vis à vis d'Areva signent un revers pour Patrick Kron, le président d'Alstom. La recomposition du capital d'Areva ferme la perspective à court terme d'un mariage entre les deux groupes pour lequel il milite. Alstom ne veut pas entendre parler d'une participation de 2 à 3% dans un noyau dur d'Areva qui ne donnerait que le droit de se taire. Par ailleurs, à partir du moment où il est hors de question de procéder à une vente à la découpe de T&D, le ticket commun qu'Alstom imaginait constituer avec Schneider Electric pour se porter candidat perd toute pertinence.

Il n'empêche. La principale nouveauté à voir dans ce long feuilleton Areva est sans doute ailleurs. Pour la première fois, l'Etat n'est-il pas en train de prendre vraiment ses responsabilités dans un dossier qui a trop longtemps été laissé à la merci des intérêts particuliers. En tapant du poing sur la table pour imposer à la présidente d'Areva de mettre en vente T&D et de céder les participations non stratégiques qu'elle a trop tardé à réaliser, l'actionnaire public semble enfin vouloir prendre les choses en main.

L'Etat est peut être le premier conscient que le plan de renflouement qu'il a entériné est insuffisant pour répondre aux défi financier d'Areva. Insuffisant et aléatoire, tant les conditions posées sont nombreuses. Les capitaux récoltés à l'occasion de l'augmentation de capital sont très modestes comparés aux besoins. La vente de T&D va priver Areva d'une activité qui contribue pour plus de 50% à son résultat d'exploitation. Enfin, la cession de participations non stratégiques comme dans Eramet ou STMicroelectronics est soumise aux aléas des marchés.

A moins qu'il ne s'agisse de la première étape, insuffisante mais nécessaire, en attendant une remise à plat plus radicale  de la filière nucléaire française et de la place que doit y occuper Areva . Difficile, alors, de ne pas anticiper déja un deuxième tour.  D'ici là, Anne Lauvergeon, en mettant des conditions de prix et de logique industrielle drastiques pour choisir un repreneur de T&D, fera sans doute tout pour bloquer la candidature d'Alstom. Et pourquoi pas pousser l'Etat à constater qu'il n'y a pas de proposition acceptable pour T&D et qu'il faut d'autres moyens pour trouver de l'argent. En tentant, lorsque les conditions le permettront, de procéder à une véritable opérations en Bourse.

Inacceptable et totalement exclu par l'Etat estiment certains. D'autant, poursuivent-ils, que la présidente du directoire d'Areva part avec deux lourds handicaps.  Reconnue pour avoir réussi le tour de force de créer, à partir de pièces hétéroclites (Framatome, Cogema), un spécialiste du nucléaire reconnu dans le monde, Anne Lauvergeon n'aurait toujours pas démontré la capacité de son groupe à passer du statut de sous-traitant des grands électriciens mondiaux à celui de chef de file à part entière capable d'organiser et de mener de A à Z un chantier de construction de centrale nucléaire.

Les difficultés rencontrées sur le chantier de l'EPR de troisième génération en Finlande démontrent que le défi est loin d'être gagné. Deuxième défi:  en dépit des trésors d'inventivité, la présidente d'Areva ne peut pas cacher le fait que ses comptes et ses engagements présentent bien des zones d'ombre et que son groupe ne gagne pour l'instant pas d'argent sur son coeur de métier.

Il faut espérer que l'Etat, en parant au plus pressé aujourd'hui, quitte à laisser une impression d'inachevé, se soit surtout donné les moyens d'attendre pour envisager par la suite la solution la plus efface et la plus durable. Ce qui suppose de savoir si l'on peut, et dans quelles conditions, privatiser le nucléaire en France en fabricant un acteur de taille mondiale dans lequel l'Etat garde la main. Ce qui suppose, en préalable à tout, de savoir quelle est la valeur d'Areva.  Le moins que l'on puisse dire c'est que la réponse est encore loin d'être trouvée.

Philippe Reclus

Crédit photo: Anne Lauvergeon  Reuters

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