Monde

Le Liban, de plus en plus divisé, pris dans l'engrenage syrien

Philippine de Clermont Tonnerre et Bachir El Khoury, mis à jour le 07.04.2015 à 11 h 14

Depuis le mois de juin, les incidents sécuritaires augmentent en flèche. Dernier en date, l'explosion, ce 9 juillet, d'une voiture piégée dans la banlieue chiite du sud de Beyrouth, fief du Hezbollah. Le pays du Cèdre échappera-t-il à une nouvelle guerre civile?

Un soldat patrouille à Abron, près de Sidon, dans le sud du Liban, le 25 juin 2013. REUTERS/Ali Hashisho

Un soldat patrouille à Abron, près de Sidon, dans le sud du Liban, le 25 juin 2013. REUTERS/Ali Hashisho

Après avoir vécu les affres d’une longue guerre civile entre 1975 et 1990, achevée sous l’impulsion d’un accord international ayant tacitement légitimé une mainmise syrienne sur le pays jusqu’en 2005, le Liban se voit de nouveau confronté au risque d’un conflit fratricide depuis que son ancienne puissance de tutelle est secouée par l’une des guerres les plus meurtrières de la région.

Si le pays du Cèdre, divisé entre pro et anti-régime de Bachar el-Assad, avait jusque-là réussi dans une certaine mesure à maintenir une politique de distanciation vis-à-vis des évènements voisins, la situation a récemment pris une nouvelle tournure, avec une montée en flèche des incidents sécuritaires et une plus grande polarisation de la population, notamment au sein des communautés chiite et sunnite.

Dernier en date: une voiture piégée a explosé ce mardi 9 juillet dans un parking de la banlieue chiite du sud de Beyrouth, fief du Hezbollah.

L’entrée en jeu du Hezbollah dans le conflit syrien, ainsi que l’expansion de groupuscules sunnites radicaux sur le terrain, sont venus accentuer une fracture qui s’aligne sur l’une des principales qui divisent aujourd’hui la Syrie, entre une minorité alaouite au pouvoir depuis 1970 et une majorité sunnite.

Cette radicalisation des rues musulmanes «ennemies», en l’absence d’un Etat central fort à Beyrouth, a fait ressurgir le spectre d’une nouvelle guerre confessionnelle au Liban.

Jusque-là sporadiques et limitées à la seule ville de Tripoli, au nord du Liban, les tensions et les affrontements armés ont récemment gagné d’autres localités, dont Saïda dans le sud et la vallée de la Bekaa dans l’est du pays.

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«Le danger d’un dérapage généralisé n’est toutefois ni grand ni imminent (…) aucun des principaux protagonistes politiques ne veut réellement d'une guerre (…) ils sont tous conscients des conséquences dévastatrices que cela risque d'avoir», tempère Paul Salem, directeur du centre Carnegie Middle East à Beyrouth, en allusion aux conséquences néfastes de la guerre du Liban qui avait occasionné des pertes humaines, physiques et économiques incommensurables, dont le pays peine encore aujourd’hui à se relever.

Un déséquilibre constructif 

Si la volonté va-t-en-guerre est loin de faire l’unanimité parmi les partis politiques et la population, le déséquilibre de forces sur le terrain –entre un Hezbollah à l’arsenal militaire imposant et des factions sunnites radicales peu organisées et armées– apparaît paradoxalement comme la garantie d’une certaine stabilité pour le Liban.

Selon Paul Salem, «les sunnites représentés par les courants modérés n'ont pas l'intention de se lancer dans une confrontation directe contre le Hezbollah, d'abord en raison du déséquilibre sur le plan militaire mais aussi par ce qu'ils sont pertinemment conscients qu'une telle démarche risque de mener à une destruction totale du pays». Un avis partagé par Nabil de Freij, député originaire de la Bekaa, zone limitrophe de la Syrie, membre du courant du futur, principal parti politique sunnite modéré du pays.

« Je ne pense pas qu’il y aura une guerre dans le sens d’une guerre de fronts et de tranchées, car les deux factions n’ont pas la même puissance de feu mais aussi parce que nous ne croyons pas à la violence et refuserons, sous n’importe quel prétexte, de céder à l’option militaire et de procéder à un armement de nos partisans.»

Un contexte géopolitique différent de 1975

Quant au contexte géopolitique, il est différent de celui qui prévalait à la veille de la guerre civile, souvent surnommée «la guerre des autres» sur le sol libanais.

«Contrairement à 1975, il n’y a pas de volonté locale, régionale ou internationale d’étendre le conflit au Liban. Les puissances voisines ne sont pas en train d’armer des milices ou de financer la mise en place d’infrastructures militaires pour que les Libanais s’entretuent entre eux», souligne Alain Aoun, député du Courant Patriotique Libre (CPL), parti chrétien allié du Hezbollah.

«Les puissances régionales qui appuient les sunnites au Liban, en l'occurrence l'Arabie saoudite et le Qatar, auraient recommandé à leurs "alliés" locaux une politique de prudence, en attendant de voir si le régime syrien va s'affaiblir davantage ou pas, et d'oeuvrer en faveur du maintien du jeu sur le terrain syrien», ajoute Paul Salem.  

Vers une radicalisation de la rue sunnite

De nombreux facteurs, tels que la prolifération des armes, l’affaiblissement d’une structure étatique toujours sans gouvernement et une haine confessionnelle croissante, laissent toutefois penser que suffisamment d’ingrédients sont réunis pour emmener le pays vers une guerre intestine.  

«Les armes et l’équilibre militaire ne constituent pas un prérequis pour l’explosion d’une guerre. En 1975, les chrétiens n’avaient pas plus d’armes que les sunnites aujourd’hui, tandis que les Palestiniens n’étaient pas moins armés à l’époque que le Hezbollah de nos jours», note le député Samy Gemayel, membre du parti Kataëb, faisant allusion aux accrochages entre phalangistes chrétiens et milices palestiniennes il y a près de 40 ans, à l’origine de l’étincelle qui mettra le pays à feu pendant 15 ans.

 

 

«La guerre civile de 1975 avait commencé par des incidents isolés qui se sont multipliés avec le temps et se sont petit à petit généralisés», ajoute le jeune parlementaire, neveu de Béchir Gemayel et frère de Pierre Gemayel, respectivement ancien président de la République et ancien ministre, assassinés par le régime des Assad en 1982 et 2006.

«Aujourd’hui, il existe un million de réfugiés syriens au Liban, et au moins 30% d’entre eux ont fait leur service militaire; de plus, il ne faut pas oublier les camps palestiniens d’où sont déjà recrutés une partie des combattants sunnites.»

Le Liban, dont la population s’élève à moins de quatre millions d’habitants, compte aujourd’hui environ 400.000 réfugiés palestiniens répartis sur une douzaine de camps aménagés pour leur plupart entre 1948 et 1973.  N’ayant jamais pu retourner en Palestine, leur présence au Liban et leur éventuelle naturalisation ont toujours constitué un objet de discorde dans un pays à l’équilibre confessionnel fragile.

A cette frange de la population s’ajoutent désormais plus d’un million de réfugiés syriens, vivant hors camps en raison des craintes liées à une éventuelle réédition du scénario palestinien.

Selon certains analystes, près d’un tiers de la population résidant actuellement sur le sol libanais est constituée de réfugiés qui échappent au contrôle de l’Etat, tandis que les armes circulent librement à l’intérieur comme à l’extérieur des camps. Les réfugiés constituent un terreau fertile pour l’extrémisme et les recrutements terroristes et pourraient ainsi devenir le catalyseur d’une nouvelle guerre civile.

C’est d’ailleurs cette montée d’un islam radical qui risque d’être le prochain défi majeur auquel sera confronté le Liban.

«Ce qui se produit est pire qu’un guerre civile, souligne Nabil de Freij. Si les risques d’un conflit interne, au sens classique du terme, sont faibles, les chances de voir des voitures piégées exploser ici et là, comme en Irak ou actuellement en Syrie, ne sont pas des moindres. Un extrémisme ne peut en engendrer qu’un autre (...). Comment voulez-vous que les sunnites restent les bras croisés face à un Hezbollah qui se considère seul maître du jeu et veut soumettre manu militari l’ensemble de la population à son diktat et à ses décisions unilatérales de guerre et paix?»

Le député du Courant du Futur, parti fondé par Rafic Hariri, figure emblématique d’un sunnisme modéré et allié de l’Occident, ajoute:

«Les sunnites commencent à se sentir menacés (…) Cela fait des années que nous tentons de faire comprendre au Hezbollah et à ses alliés qu’il est dans leur propre intérêt d’appuyer le courant modéré.»

Le Hezbollah, qui bénéficiait d’un large soutien populaire et politique dans les années 1990 et du statut de résistant contre Israël qui lui avait permis de maintenir ses armes au lendemain de la guerre civile, a commencé à perdre en popularité et en légitimité après le retrait israélien en 2000.

Son implication présumée dans l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri, en 2005, et les affrontements entre ses partisans et des sunnites à Beyrouth en mai 2008, ainsi que sa récente participation aux combats contre les rebelles syriens dans la ville de Qousseir, ont cannibalisé une rue sunnite qui lui était pourtant largement fidèle dans sa lutte contre l’Etat hébreu.

«L'apparition du salafisme dans la capitale ou encore à Saida, dont l’action était jusque-là limitée à des régions reculées du pays comme le Akkar et Denniyé, est la preuve que le courant modéré perd progressivement du terrain (...) C'est là où réside le vrai danger», assure Paul Salem.

L’armée, un rempart solide?

Ce danger d’une radicalisation islamiste, qui plane déjà sur l’ensemble de la région arabe, serait difficile à contenir, même par les moyens coercitifs.

En investissant fin juin le QG d’Ahmad el-Assir, chef d’un groupuscule salafiste, au prix de la vie de 18 de ses soldats, l’armée libanaise avait mis en garde ceux qui seraient tentés de faire régner leur propre loi dans le pays.

Il s’agissait du premier véritable coup de force de l’institution militaire depuis le début des incidents sécuritaires. Sous-équipée et menacée de division en cas de confrontation à caractère confessionnel, l’armée avait jusque-là montré son incapacité à empêcher les ingérences syriennes répétées en territoire libanais ou encore les affrontements entre des membres armés des deux bords.

Le lancement de l’assaut contre les salafistes à Saïda –avec la bénédiction de l’ensemble de la classe politique, selon certaines sources– visait à désamorcer une bombe et à éviter une confrontation qui semblait être inéluctable. Pour ce faire, le commandement militaire et politique aurait stratégiquement décidé de couper l'herbe sous le pied du groupuscule sunnite, pour des raisons militaires et politiques, faute de pouvoir mener une guerre contre le Hezbollah. Une discrimination dénoncée par certains et qui semble avoir alimenté davantage la frustration au sein de la rue sunnite, qui grondait encore hier de colère à Saida comme à Tripoli – les deux principaux fiefs de cette communauté au Liban.

L’échéance de juin 2014 et le rôle tampon des chrétiens

Dans ce contexte, les chrétiens, divisés entre pro et anti-Hezbollah, devraient jouer un plus grand rôle pour apaiser les tensions, s’accordent à souligner plusieurs députés. Parmi eux, Sami Gemayel assure:

«Il s’agirait d’un rôle d’unificateurs, de conciliants car il n’est ni dans leur intérêt ni dans celui du pays qu’une nouvelle guerre éclate au Liban (…) Notre principal combat sera d’ailleurs d’empêcher un quelconque dérapage dans la rue chrétienne.»

Même son de cloche du côté du côté du CPL, dans al voix d’Alain Aoun:

«Il en va de la stabilité du pays, car nous sommes dans une dynamique de conflit de longue durée entre sunnites et chiites dans l’ensemble de la région. Le rôle des chrétiens libanais est de pouvoir contenir autant que possible cette tension.»

Sur le plan syrien, une échéance importante pourrait débloquer la situation. L’élection présidentielle syrienne de juin 2014 constituerait une bonne porte de sortie si un compromis était trouvé d’ici là entre les Américains d’une part, les Russes et l’Iran d’autre part.

«Au cours des douze prochains mois, chaque partie va essayer de marquer le maximum de points sur le terrain afin d’optimiser son champ de manoeuvre sur la table des négociations», assure un analyste politique, sous le couvert de l’anonymat.

Le conflit syrien, qui a fait jusque-là 100.000 morts, connaît un statut quo militaire depuis plusieurs mois, occasionnellement secoué par une bataille remportée ici ou là par chacun des protagonistes, tandis qu’au niveau politique, les initiatives d’accalmie et de solution pacifique tombent l’une après l’autre.

L’avenir du Liban dans les prochains mois sera ainsi intimement lié à l’évolution de la situation en Syrie. La vie politique, déjà très ralentie par la crise voisine, a encore décéléré avec la démission de l’ancien Premier ministre, Nagib Mikati.

Figée, la classe politique a même consenti à la prorogation du mandat des députés, qui expirait au début du mois de juin –pour la première fois depuis la guerre de 1975– tandis qu’un nouveau cabinet a du mal à voir le jour.

Sur le plan économique, les choses ne sont pas moins sombres, ce qui laisse craindre une montée de l’instabilité sociale laquelle couplée aux facteurs confessionnels et politiques, mènerait à une explosion du pays.

Bachir El Khoury et Philippine de Clermont Tonnerre

Bachir El Khoury
Bachir El Khoury (60 articles)
Journaliste
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