Life

Steve Jobs, Thomas Jefferson, et Charles Lindbergh: la grandeur des folies

Slate.com, mis à jour le 19.08.2013 à 6 h 59

Les Américains adorent leurs héros –et leurs héros sont fous.

Steve Jobs lors d'une présentation Apple le 28 juin 2004, en Californie. REUTERS/Kimberly White

Steve Jobs lors d'une présentation Apple le 28 juin 2004, en Californie. REUTERS/Kimberly White

L'homme détestait la saleté. En 1984, au moment de construire sa première usine à Fremont, en Californie, on pouvait souvent le croiser à quatre pattes en train de traquer le moindre grain de poussière, que ce soit au sol ou sur le matériel alentour. Pour Steve Jobs, à la veille de lancer le premier ordinateur Macintosh, ces mesures extrêmes relevaient d'une nécessité.

«Si nous n'avions pas la discipline de garder cet endroit impeccable, se souviendra plus tard le co-fondateur d'Apple alors nous n'allions pas avoir suffisamment de discipline pour faire tourner toutes ces machines.»

Par ailleurs, ce perfectionniste détestait les coquilles. Pour citer Pam Kerwin, directrice du marketing chez Pixar au moment du passage de Jobs:

«Il pouvait relire chaque document un million de fois pour chasser des erreurs de ponctuation, comme des virgules mal placées.»

Si quelque chose n'était pas parfaitement parfait, Jobs était capable de péter un plomb. C'était un patron difficile et ergoteur, et ses relations aux autres étaient ô combien compliquées. Mais Jobs savait aussi manifester une très grande capacité de concentration et une ténacité hors du commun, ce qui lui permettait d'obtenir exactement ce qu'il voulait –à savoir créer des «produits de tarés»–, une obsession qui ne l'a quitté qu'à sa mort.

L'intelligence et l'application sont deux armes qui peuvent vous mener assez loin. Mais pour connaître un succès similaire à celui de Jobs, il vous faudra aussi sa suractivité maniaque. Un ingrédient secret qui, bien souvent, va de pair avec un esprit un tantinet siphonné.

Un atout dans tous les métiers

Depuis des décennies, des spécialistes affirment que la maladie mentale peut être un atout pour des écrivains et des artistes. Dans son ouvrage capital, Touched With Fire: Manic-Depressive Illness and the Artistic Temperament [Touché par le feu: la maladie maniaco-dépressive et le tempérament artistique], Kay Jamison, psychologue de Johns Hopkins, parlait de la «bonne folie» qui s'était emparée d'un grand nombre de romanciers, poètes, peintres et autres compositeurs de renom. Comme le disait Lord Byron de ses camarades aèdes:

«Nous autres de la création sommes tous fous. Certains sont affectés par l'allégresse, d'autres par la mélancolie, mais tous sont plus ou moins malades.»

Pour l'auteur de Don Juan, et d'autres énergumènes des arts dont Jamison fait le portrait dans son livre, la maladie en question est le syndrome maniaco-dépressif (ou trouble bipolaire), mais la dépression est elle aussi fréquente.

Les œuvres les plus emblématiques de Sylvia Plath –son roman La cloche de détresse et son poème Papa– ont son désespoir suicidaire comme trame de fond. Si la plupart des Américains admettent aujourd'hui que bon nombre d'écrivains célèbres étaient mentalement déséquilibrés, peu réalisent qu'une bonne partie des pionniers de ce pays –des PDG comme Steve Jobs– a aussi eu à souffrir de maladies psychiatriques. Cette méconnaissance m'a poussé à écrire mon dernier livre, America’s Obsessives [L'Amérique et ses obsédés].

Après un prologue consacré à Steve Jobs et d'autres personnage contemporains, je me charge de sept icônes nationales, parmi lesquelles Thomas Jefferson, le génie du marketing Henry J. Heinz, le bibliothécaire Melvil Dewey, l'aviateur Charles Lindbergh, la magnate de la beauté Estée Lauder et le champion de base-ball Ted Williams. (A l'instar de Jobs, la vedette des Red Sox était un fada de la propreté qui n'hésitait pas à harceler les employés de ménage de son équipe pour leur interdire de laver ses maillots avec du Vizir). En choisissant des têtes d'affiche ayant œuvré dans différents domaines –des affaires à la politique, en passant par l'informatique et les sports– j'ai voulu montrer combien une petite touche de folie était peut-être le secret de la réussite ultime, et ce dans n'importe quel corps de métier.

Le génie des control-freaks

Ces hommes et femmes d'action ont connu certains accès dépressifs, mais ont principalement souffert (ou bénéficié) d'une autre forme de maladie mentale: le trouble de la personnalité obsessionnelle-compulsive (TPOC). Les caractéristiques principales de cette maladie des surdoués comprennent un amour de l'ordre, des listes, des règles, des emplois du temps, des détails et de la propreté; les gens avec TPOC sont des accros au travail, ce sont des control-freaks qui veulent absolument tout faire et régenter «à leur manière». Le TPOC ne doit pas être confondu avec son cousin, le trouble obsessionnel-compulsif (TOC). Les individus souffrant de TOC sont paralysés par des pensées intrusives et persistantes, tandis que pour le TPOC, ces pensées peuvent être une source d'inspiration.

Steve Jobs ne pouvait pas s'empêcher d'améliorer des produits: une fois, alors qu'il était hospitalisé en soins intensifs, il arracha son masque à oxygène en réclamant que ses médecins en améliorent sur-le-champ le concept. Estée Lauder était incapable de ne pas toucher le visage des femmes qu'elle rencontrait. Y compris de parfaites inconnues qu'elle croisait dans l'ascenseur ou au coin d'une rue. Sans son alibi de professionnelle de la cosmétique, elle aurait pu être arrêtée pour agression mortelle à coup de poudrier ou de rouge à lèvres. Ces boules d'énergie ont du mal à trouver du temps pour autre chose que leurs marottes. Leurs conjoints et enfants ont souvent à supporter de longues périodes d'abandon. Au début des années 1950 et avec deux enfants à la maison (aujourd'hui l'un comme l'autre milliardaires et philanthropes) Lauder sillonnait tout le pays pour colporter ses produits. 

Le fétichiste des nombres

S'il y a bien quelque chose que détestent les obsédés, c'est de s'arrêter un moment à des fins de relaxation ou de réflexion, et ils ne le font en général que s'ils sont cloués au lit par la maladie.

«A la maison. Pas bien. Toujours plein de choses à faire. Difficile de rester oisif et crois bien qu'il serait plus agréable de me tuer à la tâche que de rouiller sur pieds», écrivait dans son journal Henry Heinz, en 1880. Il avait alors 35 ans et cela faisait déjà quatre ans que son entreprise éponyme de plats cuisinés avait vu le jour.

L'une des manies de Heinz consistait à mesurer tout ce qu'il voyait. Il ne quittait jamais son domicile sans son mètre, qu'il usa sur plus d'une embrasure de porte –et notait le moindre chiffre qui lui tombait sous la main. En 1886, lors d'un voyage transatlantique, il consigna dans son journal les dimensions précises du bateau à vapeur, ainsi que le nombre de passagers des classes économiques.

Mais au début des années 1890, sa passion des pseudo-quantifications allait produire l'un des slogans les plus résistants de l'histoire de la publicité américaine –«57 Varieties». A l'époque, son entreprise commercialisait en réalité plus d'une soixantaine de produits, mais ce fétichiste des nombres voyait dans le chiffre 7 quelque chose de magique.

A 50 ans à peine, Heinz avait déjà frôlé la décompensation nerveuse à de très nombreuses reprises et passa, à regret, les rênes de son empire à ses héritiers. Pendant les deux dernières décennies de sa vie, ses enfants insistèrent tous les étés pour que ce patriarche despotique se la coule douce dans un sanatorium allemand, aux bons soins du Dr. Carl von Dapper à Bad Kissingen ou du Dr. Franz Dengler à Baden-Baden.

Compulsions sexuelles

Melvil Dewey, dont la fixette enfantine sur le chiffre 10 le mena à concevoir le système de classification décimale qui porte son nom, fut aussi contraint à une retraite anticipée à cause de ses excès de zèle. Dewey publia la première version de son moteur de recherche –le Google de son temps, encore en service dans les bibliothèques de près de 150 pays– en 1876, alors qu'il n'avait que 24 ans. Le quart de siècle suivant, Dewey le passa à multiplier les métiers exigeants, en jonglant en général entre deux et trois postes, dont celui de bibliothécaire, homme d'affaires et rédacteur en chef. En 1884, il devint le directeur de la première école de bibliothécaire du monde, au sein de l'Université Columbia. La légende veut qu'il ait eu besoin de deux secrétaires –en simultané– pour prendre ses notes.

Et au final, ce sont ses compulsions sexuelles qui eurent raison de lui. Harceleur sexuel en série, il fut exclu en 1905 de l'American Library Association, la corporation qu'il avait contribué à fonder une génération plus tôt, après les plaintes de quatre femmes hiérarchiquement haut placées.

L'aviateur Charles Lindbergh était lui aussi un fou d'ordre à la libido bien encombrante. Ce père tyrannique ne voyait ses cinq enfants que deux ou trois mois par an. Sur ces derniers et sur son épouse, l'auteur à succès Anne Morrow Lindbergh, il régnait non pas d'une main de fer, mais grâce à des listes de plomb. Il consignait par écrit la moindre infraction de ses enfants, et entendait par ce terme des activités aussi inoffensives que la mastication de chewing-gum. Il ordonnait aussi qu'Anne tienne le compte de toutes les dépenses domestiques, y compris pour des élastiques à 15 cents, et ce dans d'épais registres. Après son cinquantième anniversaire, ce fut son addiction sexuelle qui devint son métier à plein temps.

Il partagea le reste de sa vie entre trois «épouses» allemandes –des maîtresses au long-cours qui lui donnèrent sept autres enfants– tout en papillonnant à droite et à gauche. 

Adoration

Ce qu'il y a de remarquable avec ces obsédés légendaires, c'est que même en étant bourrés de tics et de névroses manifestes, ils ont pu compter sur une armée d'hagiographes pour idéaliser le moindre de leurs gestes. Sur le penchant de Heinz pour la collecte numérique arbitraire, un de ses biographes écrivait qu'il «notait avec enthousiasme dans son journal toutes les statistiques que l'on doit connaître et consigner en de telles occasions». Un autre voyait dans ses trouvailles factoïdes une raison de le comparer à «un scientifique de l'envergure de Thomas Edison».

L'auteur de la première biographie de Dewey faisait cette remarque à hurler de rire:

«Il n'y a aucune psychonévrose en [lui].»

Et même aujourd'hui, certains sont encore de l'avis du gouverneur de New York Al Smith qui, peu après le vol légendaire de Lindbergh pour Paris, déclarait:

«Il représente (…) tout ce que nous pouvons souhaiter de mieux –il est la quintessence de la jeunesse américaine.»

Les Américains que nous sommes adorons nos héros et il nous est bien difficile de nous en détacher. En accentuant les troubles psychiatriques de nos surdoués, loin de moi l'idée de vouloir minimiser leurs réussites. Au contraire, je cherche à en expliquer la mécanique. Et plus souvent qu'à leur tour, c'est un grain de folie qu'ils avaient dans leurs rouages.

Joshua Kendall
Auteur, journaliste, biographe

Traduit par Peggy Sastre

Slate.com
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