Monde

La transition au Qatar et les mystères de l'émir

Mark Lynch, mis à jour le 04.07.2013 à 12 h 12

Qui sait réellement ce qu'il en est du transfert de pouvoir au Qatar et des intentions de son nouveau jeune dirigeant?

Tamim Bin Hamad Al Thani et Bertrand Delanoë au Parc des Princes en 2012. Le nouvel émir du Qatar est aussi le propriétaire du PSG. REUTERS/Benoit Tessier

Tamim Bin Hamad Al Thani et Bertrand Delanoë au Parc des Princes en 2012. Le nouvel émir du Qatar est aussi le propriétaire du PSG. REUTERS/Benoit Tessier

Voici deux ans, qui aurait cru que le syrien Bachar el-Assad allait pouvoir assister de son trône au départ de l'émir du Qatar? Ou que l'un des dirigeants les plus riches et les plus solides du monde arabe, dans un pays sans réels conflits internes, quitterait le pouvoir quasiment du jour au lendemain? Ou même qu'un dirigeant arabe pouvait abandonner volontairement les rênes du pouvoir, sans chercher à s'y cramponner jusqu'au bout. Et que tout cela allait sembler si... normal?

Le 25 juin, le Qatar s'est lancé dans une transition politique quasi sans précédent – et brillamment orchestrée – avec l'abdication du Cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani (61 ans) au profit de son fils de 33 ans, Tamim. Par la même occasion, Hamad ben Jassim Al Thani (que les occidentaux surnomment parfois «HBJ») a aussi démissionné, lui qui était le ministre des Affaires Étrangères le plus illustre de la région.

Ce transfert de pouvoir s'est déroulé avec tant de préparation et de fluidité qu'il serait facile d'ignorer sa singularité fondamentale. A l'époque contemporaine, le nombre de dirigeants arabes s'étant volontairement retirés, même en phase terminale, totalement impotents ou aux prises avec à une impopularité massive (rien de tout cela ne pouvant s'appliquer à l'émir démissionnaire) avoisine le zéro.

Beaucoup s'évertueront à souligner les différences entre l'abdication de l'émir et les régimes renversés durant les soulèvements arabes, mais le fait est qu'il s'agit désormais du cinquième chef d’État arabe à quitter ses fonctions depuis janvier 2011. Évidemment, une transition réglée vers son propre fils n'a pas grand chose à voir avec les émeutes populaires qui ont mis fin à la Tunisie de Zine el-Abidine Ben Ali, l’Égypte d'Hosni Moubarak, le Yémen d'Ali Abdallah Saleh et la Libye de Mouammar Kadhafi.

Aucune manifestation n'a forcé l'émir et HBJ à quitter le palais, aucune armée ne les a aidés à fuir, aucune résolution de l'ONU et pas le moindre leader occidental en colère n'a réclamé leur départ, nul procès humiliant ne les attend. Mais en réalité, la décision de l'émir est aussi stupéfiante que l'ont été les printemps tunisien et égyptien.  

Cette décision a été si soigneusement préparée et exécutée que rétrospectivement, l'impensable semble inévitable. C'est à dessein. Cela fait plus d'un mois que la transition est annoncée, que ce soit par des sources officielles ou par l'usine à rumeurs populaire, le but étant de banaliser l'idée et d'atténuer son impact. Mais cette campagne de communication n'a pas pour autant effacé le caractère pour le moins surprenant de l'événement.

Je sais que je ne suis pas le seul: les rumeurs, je les ai entendues sans jamais y croire. Et franchement, avec l'expérience des dernières années, je pensais qu'il n'était tout simplement pas dans l'ADN des dirigeants arabes – a fortiori des monarques – de renoncer volontairement au pouvoir. De fait, la semaine dernière,  je rigolais encore de ce départ putatif – allait-il surtout permettre à l'émir de poursuivre son rêve d'élevage de licornes? Nous allons sans doute bientôt voir si le projet est rentable...

Mais blague à part, cette histoire ressemblait par trop aux rumeurs circulant parmi les opposants syriens, égyptiens et saoudiens du Qatar et faisant état d'un putsch militaire en préparation contre les Al Thani. Et si l'émir démissionnaire souffre effectivement de certains problèmes de santé, rappelons-nous que cela n'a pas empêché le Roi Fahd de régner pendant une bonne décennie sur l'Arabie Saoudite dans un état végétatif avancé.

Cette transition fait renaître l'éventualité du changement

Les artisans de la version officielle de la passation de pouvoirs ont donc été extrêmement désireux de la présenter comme un événement certes historique, mais normal, de ceux que d'autres monarques arabes pourraient même imiter – s'ils étaient aussi intrépides et visionnaires que le  Cheikh Hamad. A l'évidence, c'est le Bahreïn qui aura le plus à gagner à suivre le mouvement  et à transférer le pouvoir dans les mains de son prince héritier.

Mais ni les Khalifa, ni leurs amis siégeant au Conseil de coopération du Golfe Persique (CCG) ne vont probablement le faire. De fait, les monarques arabes risquent bien plutôt d'acclamer gentiment le départ d'un dirigeant qu'ils considéraient comme un imprévisible fâcheux et comme un membre du club CCG à la fiabilité douteuse. «Ce qui s'est passé (…) au Qatar va très sûrement rester au Qatar», commentait récemment le politologue émirati Abdulkhaleq Abdulla.

Mais même si les monarques arabes peinent à s'inspirer de l'exemple qatari, une nouvelle voie possible vers un changement de leadership dans le Golfe Persique pourrait avoir des conséquences bien au-delà du palais concerné, tout simplement parce qu'il fait renaître l'éventualité du changement, disparue dans les atrocités syriennes et le chaos égyptien.

Ses dirigeants ont peut-être réussi à survivre jusqu'à maintenant, mais le Golfe a été profondément atteint par les soulèvements arabes. Le Koweït connaît actuellement sans doute l'une des crises politiques les plus graves de son histoire récente; l'Arabie Saoudite s'avance vers une rupture générationnelle et doit gérer une population qui se sent de plus en plus lésée; et ce n'est pas demain la veille que le Bahreïn se relèvera de sa catastrophique répression religieuse.

Des fortunes colossales, de solides soutiens internationaux et des stratégies de «diviser pour mieux régner» parfaitement rodées ont permis aux régimes de résister aux pressions. Mais dans tout le Golfe, les récentes mesures répressives déployées contre des défenseurs des droits de l'Homme, des manifestants, des Chiites, des Frères Musulmans et même contre des «insultes» sur Internet s'en prenant aux gouvernants montrent combien ces régimes sont désormais rongés par la paranoïa et les sentiments vulnérabilité.

Pour certains, la manœuvre du Cheikh Hamad est une mesure prophylactique contre les futures difficultés politiques du Golfe, le but étant d'anticiper la tempête et d'y préférer un changement en douceur. Mais peu s'étaient imaginé, ne serait-ce qu'un instant, que le minuscule et follement riche Qatar pouvait accueillir ce genre de soulèvements, même en le comparant aux autres États du Golfe.

L'ironie de la chose, c'est que la décision du Cheikh Hamad d'abdiquer pour un successeur si jeune et inexpérimenté – et en des temps si expérimentaux – pourrait être un signe de sécurité relative du pouvoir, par rapport à ses homologues arabes. Et, évidemment, une telle rétrocession n'a rien de révolutionnaire: le Qatar demeure un régime absolutiste, dirigé par la même famille et par les mêmes institutions, ne manifestant aucun soubresaut démocratique pourtant un jour promis, son enthousiasme pour la liberté de la presse concerne bien davantage l'étranger que ses propres médias et sa tolérance pour la moindre forme de dissidence est on ne peut plus limitée.

Incertitude totale

Mais la politique intérieure qatarie n'a jamais non plus vraiment passionné le monde extérieur. Ce que la plupart des non-qataris veulent savoir, c'est ce que signifie ce changement pour la politique étrangère du Qatar. Permettez-moi de résumer la chose en quatre mots et demi: personne n'en sait rien.

En matière de politique étrangère, le Qatar a toujours su jouir d'une autonomie exceptionnelle vis-à-vis des pressions nationales et internationales. Sur ce point, les décisions ont toujours été fortement centralisées et personnalisées, avec des dirigeants devant s'adapter à des contraintes politiques domestiques réduites aux portions congrues. Ce qui veut dire que le jeune et quasi inconnu Émir Tamim a peut-être, plus que tout autre dirigeant du monde, la liberté de choisir le chemin qui lui sied.

Et personne ne sait vraiment où vont ses préférences. D'où des hypothèses sur son prétendu conservatisme social, son isolationnisme, sa rivalité avec HBJ, ses opinions sur le Hamas, ses liens avec les Saoudiens, etc. Émir Tamim partage peut-être les mêmes convictions que ses parents et suivra leur trajectoire. Peut-être qu'il gardera intact l'ambitieux programme social de sa mère, Mozah, tout en faisant en sorte que Doha profite de ses richesses sans avoir à se casser la tête avec une politique étrangère un peu trop encombrante. Peut-être qu'il s'identifie aux Frères Musulmans et les soutiendra encore davantage qu'avant. Ou peut-être qu'il préfère resserrer les liens avec les Saoudiens et les Emiratis, qui détestent ce groupe.  

Le hic, c'est que personne ne le sait vraiment, pas même peut-être le nouvel émir, et peu de contraintes nationales ou internationales pèsent sur sa capacité d'action. Au Qatar, aucune base sociale n'explique la politique étrangère d'HBJ et de l'émir nouvellement retraité. Ces dirigeants ont simplement choisi une voie interventionniste et panarabe, en soutenant les mouvements des Frères Musulmans, en incitant aux changements de régime en Libye et en Syrie, en voulant une assistance économique massive pour le nouveau gouvernement égyptien et en finançant Al Jazeera et son empire international. Qu'importe que ces politiques connaissent un fort soutien au sein du Qatar – et même d'ailleurs une forte opposition – la population n'a aucun moyen d'influencer l’émir.

Au niveau international, par contre, les contraintes sont un peu plus conséquentes vu la taille ridicule de ce pays et ses agités voisins, mais des ressources abyssales et la protection d'une base militaire américaine le préservent du pire. Il y a des limites: la base américaine et la présence saoudienne l'empêche sans doute de devenir un allié complet de l'Iran, si jamais l'idée lui passait par la tête. Mais ces contraintes ne sont que marginales. L'absence de contraintes significatives et systématiques font qu'il peut choisir de poursuivre les politiques qui ont fait sa renommée – mais que rien, au cœur du système, ne le force à le faire.

Malgré les contingences inhérentes à un ce genre de changements, la plupart des spécialistes tablent sur la continuité de la politique étrangère qatarie, peut-être simplement un tantinet moins conflictuelle et davantage en raccord avec ses alliés du CCG. Peu s'attendent à d'énormes bouleversements eu égard au soutien du Qatar pour l'opposition syrienne ou sur d'autres plans régionaux majeurs.

A court-terme, c'est sans doute vrai, du moment que durera l'installation du nouveau leadership et qu'il cherchera à rassurer son public national et international. Lors de son premier discours officiel, le nouvel émir a confirmé ses désirs de continuité, affirmant qu'il suivrait la trajectoire initiée par son père. Mais ces premières déclarations ne disent rien de ses choix à long-terme, quand les plâtres de son pouvoir auront séché.

Game of Thrones, version qatarie

Parmi les rares signaux envoyés jusqu'à présent par Émir Tamim, certains ont attiré mon attention. Il y a par exemple son commentaire sur le fait qu'il «refuse de scinder les sociétés arabes selon des lignes religieuses». Est-ce un reproche implicite fait au cynisme du CCG et à sa ligne anti-chiite des dernières années? A la couverture très religieusement orientée d'Al Jazeera concernant les événements en Syrie et à la radicalisation de Youssef al-Qardaoui, éminente figure musulmane basée à Doha et très présente sur la chaîne? De même, Émir Tamim a aussi mis l'accent sur indépendance de la politique qatarie. Faut-il y voir une mise à distance des politiques passées ou une mise en garde pour les Saoudiens? Veut-il, comme son père, montrer qu'il n'entend pas se subordonner à leurs préférences?

J'ai aussi été frappé par le départ du directeur général d'Al Jazeera, qui a démissionné pour rejoindre le nouveau cabinet après deux ans, à peine, d'un mandat bien morne. Son remplaçant va-t-il faire en sorte de restaurer la réputation de la chaîne arabe, qui a beaucoup perdu en crédibilité ses dernières années à cause de sa façon de traiter les événements en Égypte et en Syrie? Ou la nouvelle direction va-t-elle poursuivre sa stratégie d'expansion internationale folle, avec un lancement d'Al Jazeera America prévu pour cet automne?

Et puis, évidemment, que va-t-il advenir d'Hamad ben Jassim, force motrice et visage de la politique étrangère qatarie pendant de longues années? Malgré son départ précipité, il est peu probable qu'il se satisfasse d'une confortable carrière de banquier. Va-t-il devenir le porte-étendard du mécontentement, si jamais les nouvelles directions prises le nouvel émir déplaisent?

Si j'étais chroniqueur, je serais tenté d'en faire une parodie humoristique: Game of Thrones chez les Qataris, avec les Al Thani sous les traits des Lannister. Facile d'imaginer Émir Tamim en jeune, bizarre et impétueux Joffrey; Mozah en Cersei, la mère qui voit son influence maternelle décliner quand les tentations du pouvoir royal deviennent manifestes; l'ex-émir serait Tywin, le patriarche bien déterminé à ce que les affaires de l’État restent dans leurs rails; et HBJ serait Jaime, l'ancien prodige familial, devant désormais faire face à des circonstances changeantes. (J'attends des suggestions pour Tyrion). Mais je laisserai toutes ces analogies ouvertes, à l'instar des livres de George R.R. Martin.

Le plus important, c'est de se rappeler la permanence d'un potentiel de transformation soudaine et inattendue dans la région – et les nombreuses formes que ce changement peut adopter. Ce qui vient de se passer à Doha est loin d'être une révolution, mais ce n'en est pas moins une énorme surprise. Pour ma part, je ne crois pas que nous connaissions tous les tenants et les aboutissants de la décision de l'émir, ni même des intentions des nouveaux dirigeants.

Et d'au moins une manière essentielle, ce qui s'est passé à Doha ne va certainement pas rester à Doha. Compte-tenu du rôle prépondérant que joue le Qatar dans la quasi totalité des problèmes régionaux, de l’Égypte à la Syrie, en passant par la Libye, le Yémen et la Palestine, les choix du nouvel émir auront une importance bien moins prévisible que ce que beaucoup semblent croire.

Marc Lynch

Traduit par Peggy Sastre

Mark Lynch
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