Monde

Snowden, l'arme ultime contre les complotistes du 11-Septembre

Antoine Bourguilleau, mis à jour le 03.07.2013 à 14 h 25

Les révélations sur Prism et les écoutes, comme celles de Wikileaks, montrent qu'aucun secret d'Etat ne peut rester sous le tapis. Elles devraient tuer les théories du complot sur les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone.

La tour sud du WTC de New York, le 11 septembre 2001. REUTERS/Peter Morgan

La tour sud du WTC de New York, le 11 septembre 2001. REUTERS/Peter Morgan

Les révélations de Wikileaks ou celles, plus récentes, d’Edward Snowden sur le système Prism et les écoutes des institutions européennes et de certaines ambassades nous en disent long sur le contrôle de plus en plus étroit que les grandes puissances gouvernementales (mais aussi financières) exercent sur nos vies. Est-ce un scoop? Pas vraiment, nous nous en doutions et il y avait des précédents.

Mais il y a une grande différence entre se douter et savoir. Il semble que plus aucun recoin de notre existence ne soit à l’abri des machines et des logiciels qui nous traquent, nous pistent et nous épient. Mais nous avons perdu de vue que ce qui s’applique aux citoyens s’applique aussi à ceux qui nous écoutent.

On objectera que l’individu moyen à bien moins de moyens, justement, pour percer les secrets d’Etat, mais il dispose d’un avantage considérable: généralement, il sait ce qu’il cherche. Or, le plus difficile, ce n’est pas de collecter des données. Le plus dur, c’est de les trier, de les assembler, de démêler l’important de l’accessoire.

On a ainsi dit que Roosevelt était au courant que les Japonais allaient attaquer la flotte américaine à Pearl Harbor. C’est à la fois vrai et faux. Certes les tensions étaient grandes entre les Etats-Unis et le Japon. Les Américains se doutaient bien que les Japonais tenteraient d’attaquer leur flotte du Pacifique s’ils décidaient d’entrer en guerre contre eux. Des rapports du renseignement indiquaient clairement qu’il se passait des choses étranges à Pearl Harbor. Mais «des choses étranges» ne sont pas un motif de préparation à la guerre (sinon toutes les armées du monde seraient mobilisées 24 heures sur 24 et sept jours sur sept).

Et les «faits concordants» qui auraient du/pu alerter les responsables du pouvoir, il est toujours facile, par la suite, de les sortir de la masse de documents qui viennent chaque jour s’empiler dans un service de renseignement.

Ce n’est pas la même chose de dire que Roosevelt a profité de l’attaque japonaise pour entrer dans une guerre à laquelle son peuple était opposé que de dire qu’il a délibérément laissé tuer des marins et civils américains pour parvenir à ces fins. Cette rhétorique est familière: c’est la même que celle du 11 septembre 2001.

Entre 1941 et 2001, 60 ans se sont écoulés, les moyens ont changé, le ROHUM (le renseignement  d’origine humaine) a été largement complété par le ROEM (le renseignement d’origine électromagnétique), mais le problème reste le même: comment trier des informations, les hiérarchiser et déterminer leur pertinence? Les journalistes et les analystes de données sont confrontés à des problèmes comparables pour faire leur métier. La masse des renseignements est telle que les chiffres du personnel habilité à le traiter ont littéralement explosé.

On estime aujourd’hui que près d’1,4 million d’Américains disposent ainsi d’une accréditation leur permettant de consulter des documents classés. Plus le personnel habilité à consulter des documents secrets est grand, plus le risque est grand de voir des fuites. Et ce d’autant qu’il n’est plus besoin de s’introduire nuitamment dans un bureau pour voler trois microfilms et quatre classeurs comme dans les vieux James Bond. Il est aujourd’hui possible de copier des milliers de données depuis chez soi ou, en 2013, d’accéder en trois clics, depuis un poste du Pentagone, à l’équivalent de dix hangars remplis de dossiers en 1941. Et grâce à Internet, il est encore plus facile de les diffuser.

On l’a vu au moment de l’affaire Wikileaks. La masse de données était considérable, immense. Mais une masse documentaire peut-être également intéressante par ce qu’elle ne nous dit pas ou plutôt par ce qu’elle ne contient pas.

Voilà bientôt 12 ans que les sites fleurissent sur les attentats du 11 septembre 2001, remettant en cause la thèse officielle. Il serait trop long de citer les forums et les arguments des «conspis.» Lorsque les révélations de Wikileaks sont sorties, on imagine l’excitation dans ces cercles. On allait enfin savoir! Ce fut un pétard mouillé. Rien, dans les documents diffusés n’a donné le moindre grain à moudre aux théories de la conspiration autour du 11 septembre. Julian Assange, le premier, l’avait pointé du doigt: «Je suis écoeuré de voir que les gens continuent de se passionner pour de fausses conspirations comme celle du 11 septembre, alors que nous avançons les preuves de l’existence de réelles conspirations, dans des buts de guerre ou de fraude financière massive.»

Il rejoignait en cela Noam Chomsky (qu’on peut difficilement accuser de parti pris favorable à George W. Bush) qui comparait les conspirationnistes du 9/11 à des «idiots utiles» de Bush, se passionnant pour des broutilles tandis que le président américain menait sa guerre en Irak et en Afghanistan, et moquait ces gens qui, après avoir «passé une heure à surfer sur Internet devenaient soudain des experts en génie civil.»

Les conspirationnistes continueront de conspirationner longtemps. Aucun argument ne saurait les convaincre. Les conspirations ont quelque choses de rassurant, paradoxalement: à travers les théories du complot se distille l’idée que finalement TOUT a un sens. Il n’est pourtant pas difficile de comprendre la différence qu’il y a entre profiter d’un événement tragique pour avancer ses propres pions (l’administration Bush avait l’intention d’envahir l’Irak, le 11 septembre fut, à cet égard, un moyen commode de préparer l’opinion américaine à cette opération) et l’organiser soi-même.

Mais la raison n’a rien à voir là-dedans. Les cas de Bradley Manning, l’analyste de l’armée américaine à l’origine des sources qui ont donné naissance au phénomène Wikileaks, et de Snowden, en attendant ceux qui suivront sans nul doute, ont ceci de commun qu’ils nous démontrent qu’aucune conspiration ne peut tenir bien longtemps, qu’elle finit toujours par émerger, a fortiori quand autant de personnes ont accès à des documents classés.

Et à moins de s’imaginer qu’Assange, Manning, Snowden et consorts sont en fait des agents de la CIA qui ont organisé des fuites afin de détourner l’attention des VRAIS problèmes du monde (à savoir: comment la Tour WTC7 s’est effondrée et est-ce bien un avion ou un missile qui s’est écrasé sur le Pentagone?), il faut bien en revenir aux fondamentaux: si la conspiration autour du 11 septembre a eu lieu de la manière dont ses partisans la défendent, des milliers de personnes se sont trouvés impliquées, des dizaines de milliers de documents, de messages, ont été échangés et.. RIEN? Rien dans les poches d’Assange, rien dans le tiroir de Manning, rien dans l’attaché-case de Snowden?

Est-ce à dire que l’administration Bush a tout dit sur le 11 septembre? Certainement pas. Elle a dissimulé, manipulé, essentiellement pour masquer ses failles et ses erreurs. Lorsque la sécurité d’un Etat et la crédibilité de son appareil de gouvernement sont menacées, il ne faut pas s’attendre à ce que ses plus hautes instances jouent carte sur table. Mais comme le disait Richard Clarke, «les conspirationnistes commettent deux erreurs majeures: la première, c’est qu’ils pensent que le gouvernement est compétent. La deuxième, c’est qu’ils pensent que le gouvernement est capable de garder un secret.» Grâce à Bradley Manning et à Edward Snowden, l’axiome de Clarke n'est plus à démontrer.

Antoine Bourguilleau

Antoine Bourguilleau
Antoine Bourguilleau (60 articles)
Traducteur, journaliste et auteur
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